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QU'EST-CE
QUE L'ART SOCIAL ?
Jules Lavirotte, Pavillon
ouvrier, exposition de l'habitation, Paris, 1903
Catherine Méneux
Au tournant du siècle
Christophe
Prochasson
Ni doctrine, ni école, ni mouvement
Direction
: Laurence Bertrand Dorléac
Rédaction : Élodie Antoine
Traduction : David Ames Curtis
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EDITORIAL
Au milieu du XIXe
siècle, la réaction contre le spiritualisme est
un prélude à la lutte qui va s’engager contre
un art pour l’art autonome et débarrassé
de toute responsabilité sociale. Un certain nombre de penseurs
ouvrent alors la voie en s’attaquant à cette vision
du monde éthérée, mensongère et bêtement
consolatrice, montrant que le ciel de Platon ou de Bossuet n’était
qu’un piètre refuge alors qu’il fallait affronter
le réel. Dans ses Philosophes classiques du XIXe siècle
(1857), Taine appelait à reprendre la tradition réaliste
et à se placer sur le terrain des faits et de la science.
On sait à
quel point le retour au réel fut mal accueilli par la critique
qui dénonça son hideux matérialisme et son
obsession du mal. N’ayant plus d’au-delà, ce
réalisme pouvait être le plus dur possible, le plus
objectif et le plus opposé à toute esthétique
moralisatrice. Derrière sa détestation se profilait
une critique de l’Allemagne qui, à partir de 1870,
combattrait pied à pied ce qui avait fait le charme d’une
nation, relayé par Madame de Staël (De l’Allemagne,
1814). L’union libérale des voisins (préfiguration
de l’Europe), tant voulue par les Renan et Taine, fut alors
enterrée au profit d’un retour à la France
blessée dans son orgueil et préparant sa revanche.
Si un pan de l’intelligence
française se replia sur le désenchantement, l’autre
se consacra de toutes ses forces à la reconstruction et
c’est dans le sillage de cette renaissance que prospéra
l’idée d’un art lié à la vie
sociale et à la morale au point de pouvoir changer le vieux
monde. Les débats firent rage entre 1889 et 1914, autour
de l’art social dont Catherine Méneux montre
qu’il ne peut nier complètement l’autonomie
et la liberté d’action acquises des artistes modernes.
Dans cette société industrielle en pleine redéfinition
de son cadre économique, politique, religieux, l’art
était l’un des objets symboliques investi par de
nombreux acteurs pour inventer une société plus
juste, où chacun aurait accès à la culture,
à la beauté, à l’harmonie, aussi bien
dans l’intimité que sur la place publique. Nous retrouvons
ainsi les prémisses saint-simoniennes, la philosophie de
Taine ou le rationalisme de Viollet-le-Duc auxquels s’ajoutent
les élans anarchistes et, venus de l’extérieur,
l’efficacité des modèles anglais (avec Morris
surtout) et belge.
Christophe Prochasson
insiste sur le caractère exceptionnel de ce tournant du
siècle, un « moment » dans l’histoire
où il semblait possible d’accorder l’art, la
politique et la science. Il sait bien les contradictions inhérentes
aux espoirs de voir l’art réconcilié avec
le peuple quand celui-ci fait peur par sa masse et par ce qu’il
suppose d’absence de « bon » goût. S’y
ajoutent la faiblesse du nombre de réalisations puis le
gong funèbre de la Grande guerre.
La défense d’un art moderne français fut évidemment
enrayée par le conflit mondial mais resurgira dans les
années 1920-1930, selon des modalités nouvelles
et une volonté étatique plus nette dont les effets
se font surtout sentir à l’Exposition internationale
des arts et techniques de 1937. Après les combats pour
l’art social, les luttes intestines des anarchistes qui
avaient défendu la modernité au détriment
de l’éternel miséreux prôné par
leur théoricien Kropotkine, avec Picasso qui s’imposait
comme l’artiste capable de lier la liberté individuelle
moderne et l’histoire, Robert Delaunay pouvait crânement
annoncer en 1935 : "Moi, artiste, moi, manuel, je fais la
révolution dans les murs".
Laurence
Bertrand Dorléac
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