ARTS & SOCIÉTÉS
 

LETTRE DU SÉMINAIRE 5

Centre d’Histoire de Sciences Po

 
 
 

LE BEAU ET L'UTILE




Rossella Froissart
Les arts décoratifs au service de la nation, 1880-1918.


Jean-Yves Andrieux
Arts and Crafts versus Art Nouveau ?
L'art et le débat sur les nations au tournant des siècles.


Direction : Laurence Bertrand Dorléac
Rédaction : Élodie Antoine
Traduction : David Ames Curtis

LETTREs PRÉCÉDENTEs

L'INFLUENCE DES SAINTS-SIMONIENS ET L'IDÉE D'UN ART EN AVANT-GARDE DE LA RÉFORME DU MONDE

la morale du corps

masculins feminins

L'enfant modèle

ENTRE UTOPIE ET MARKETING, LES NOUVEAUX PUBLICS



 
EDITORIAL


        Dans Les Misérables, Victor Hugo fait dire à l'étudiant révolutionnaire Enjolras que  le dix-neuvième siècle est grand mais que le vingtième sera heureux.  Le 19e s'identifie en tout cas au formidable élan progressiste qui s'affirme au nom d'un idéal social et par une série de réformes dont celle des Beaux-Arts semblait de plus en plus inévitable.
        D'une part, le progrès s'envisage comme croissance ou développement, d'autre part comme processus d'égalisation des conditions, ce que Tocqueville identifiait à la marque du mouvement sociologique et anthropologique moderne, sous le chapitre nouveau de la démocratie.
        Dans le monde de l'art, cette croissance et avant tout celle du bien-être, passa par la volonté de réconcilier le beau et l'utile, les artisans et les artistes, les architectes et les décorateurs, les bâtisseurs et les peintres, les penseurs politiques et les artistes, par le désir aussi de revoir de fond en comble un enseignement des Beaux-Arts désuet qui n'envisageait pas le passage entre les arts et la fonction de l'artiste dans une société que l'on voulait meilleure, plus harmonieuse et moins inégalitaire.
        Dans les faits, le monde de l'art allait devoir en partie déchanter et prendre acte de l'échec de la réconciliation entre les arts, pour longtemps. En France plus qu'en Angleterre ou en Allemagne, la partie était minée par une série de facteurs : l'arriération et le manque d'imagination des entrepreneurs, la défense trop timorée d'une éthique au service du changement politique, social, culturel.
        L'exposition récente au Victoria and Albert Museum de Londres montrait en affichant son point de vue volontiers nationaliste, la nature du débat encore actuel. Elle opposait les fruits des Arts and Crafts aux résultats limités de l'Art Nouveau français cantonné dans ses tergiversations et son décoratisme indécrottable. Jean-Yves Andrieux, historien de l'architecture, discute les thèses de l'historienne de l'art Rossella Froissart Pezone, redonnant de l'intelligence à une critique utile de la présentation des faits, près d'un siècle après les événements. Ces thèses sont présentées dans un livre remarquable sur un petit groupe d'artistes acharnÚs Ó penser la fonction sociale de l'art : L'Art dans tout (2004). Largement arrimés à une conception saint-simonienne et positiviste, les artistes qui adhéraient à ce groupe et, plus généralement, à l'utopie d'un art social, souscrivaient en fait peu ou prou aux observations de Roger Marx en 1913  « Pour que l'art se répande que la nation prospère et que l'ouvrier vive, il faut des prototypes parfaits, aptes à être répétés en série, impeccablement, avec la certitude que garantit à l'industrie la science toujours mieux disciplinée et toujours plus flexible. »
        L'artiste devait donc se placer en amont de la production et donner des modèles pour embellir l'intérieur des habitations en les éclairant de son bon sens fonctionaliste. L'éclectisme qui en résulta n'augurait pas vraiment de l'histoire bien plus longue du projet encore d'actualité d'allier l'art à la vie quotidienne.

Laurence Bertrand Dorléac




Lettre publiée avec le concours de la Fondation de France

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