ARTS & SOCIÉTÉS
 

LETTRE DU SÉMINAIRE 6

Centre d’Histoire de Sciences Po

 
 
 

ENTRE UTOPIE ET MARKETING, LES NOUVEAUX PUBLICS




Vincent Huguet et David Cascaro
Entre utopie et marketing, les nouveaux publics.



Direction : Laurence Bertrand Dorléac
Rédaction : Élodie Antoine
Traduction : David Ames Curtis

LETTREs PRÉCÉDENTEs

L'INFLUENCE DES SAINTS-SIMONIENS ET L'IDÉE D'UN ART EN AVANT-GARDE DE LA RÉFORME DU MONDE

la morale du corps

masculins feminins

L'enfant modèle

Le beau et l'utile

Photographes en amateurs

le marché, à l'origine



 
EDITORIAL


        L’ART POUR QUI ?

        La notion de public s’est considérablement modifiée dans le mouvement de rationalisation voire de démocratisation entamé dans la seconde moitié du XXe siècle. A cet égard, la sociologie nous a habitué à penser le pluriel plutôt que le singulier, surtout après l’enquête de Pierre Bourdieu et son équipe en 1964-1965. Grâce à leurs résultats consignés dans L’Amour de l’art, nous savons qu’il n’existe pas un seul public mais plusieurs et même un non-public qui ne va jamais voir les expositions. L’étude révélait aussi l’immense inégalité sociale dans l’accès aux oeuvres d’art dans les musées. Le rôle de la famille était déterminant dans la transmission d’un capital culturel et l’on ne pouvait plus croire sérieusement à l’ordre de l’inné en matière de délectation. Le musée comme lieu même du plaisir de l’art était aussi le temple où se voyait l’exclusion encore plus qu’ailleurs. Les historiens du goût ont renchéri en raffinant l’analyse. Le problème du public de l’art n’était pas réductible au nombre d’entrées dans les expositions ni aux catégories sociales qui leur correspondent. L’oeuvre d’art n’était pas le sujet du beau mais d’une magie comparable à celle qui, dans les sociétés de grande croyance, donnent un pouvoir extraordinaire à certains objets.
        La remarque est toujours d’actualité mais la situation a changé depuis près de trente ans : les publics ont considérablement augmenté, en grande partie dans les catégories sociales depuis longtemps concernées par la culture. Le rêve d’une démocratisation tel que les maisons de la Culture de Malraux avaient pu l’imposer a laissé place à la rationalisation des études (du Ministère de la Culture) et de « l’action culturelle » d’animateurs et de médiateurs. Les jeunes, en particulier, sont invités plus systématiquement au musée par leurs professeurs et l’on sait combien l’avenir en dépend. D’eux surtout, Vincent Huguet et David Cascaro s’entretiennent, ayant chacun oeuvré à la connaissance de l’art, qu’il s’agisse de l’édition ou du Musée. Leur réflexion alimente la nôtre en renvoyant in fine à la nature de l’art.
        Car l’histoire doit redonner la balle aux artistes qui choisissent le dialogue qu’ils veulent bien avec ceux qui regardent. A la fin des années 1960, Barthes décida sans précaution d’usage que le lecteur allait « naître de la mort de l’auteur », autrement dit de sa propension à perdre de son arrogance au profit de son public - une façon brutale d’annoncer un nouveau dialogue infiniment plus délicat.

Laurence Bertrand Dorléac




Lettre publiée avec le concours de la Fondation de France

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