ARTS & SOCIÉTÉS
 

LETTRE DU SÉMINAIRE 3

Centre d’Histoire de Sciences Po

 
 
 

MASCULINS FEMININS




Giovanna Zapperi
Le dandysme de Marcel Duchamp : Le dandy, le flâneur et les débuts de la culture de masse à New York dans les années 1910


Françoise Coblence
Le poncif et le génie

Julie Ramos
Ambivalences dandies


Direction : Laurence Bertrand Dorléac
Rédaction : Élodie Antoine
Traduction : David Ames Curtis

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EDITORIAL

 


        A la fin du 18e siècle, Brummell invente en Angleterre la figure ambivalente du dandy bientôt liée à l'avènement de la société démocratique et d'un nouveau spectateur de plus en plus avide de sensations. Au début du 20e siècle, à l'ère des masses, Marcel Duchamp reconduit la figure d'une résistance sans héros, anti-soldat indifférent, élégant, distant, froid, archi-construit, provocant et inventeur. Il lui faudra aussi faire de tout son être une oeuvre et pousser l'obligation d'incertitude jusqu'au travestissement et au passage en image d'un sexe à l'autre, dans Rrose Sélavy surtout, photographié par Man Ray au moment où la société de masse façonne et diffuse les stéréotypes les plus éculés des hommes et des femmes. Le 19e siècle auquel il se rattache encore avait imaginé des figures singulières de révolte contre le jeu bloqué du pouvoir entre les sexes. De la Vénus à Fourrure de Sacher-Masoch au Viol de Degas, les oeuvres ne manquent pas complètement qui trahissent la violence des relations entre les genres. A la suite, sans doute, Duchamp est-il à la fois l'analyste et le symptôme, celui qui voit juste et le même qui se débat dans les contradictions de son époque.
        Pour lui, énoncer les modalités de la crise du masculin revient sans doute à faire le procès de la condition aliénée des femmes mais les choses ne sont pas si claires. Elles le seront bien davantage du côté d'un Marinetti futuriste qui voit le temps sexué, le passé féminin, l'avenir combattant et viril. Il n'est pas seul alors à penser la femme comme archaïque et facteur de dégénérescence, préférant la machine aux organes naturels. Dans la soldatesque de l'avant-garde européenne, Duchamp est presque isolé ; il fuit la Grande Guerre, trouve des accointances avec Picabia et Cravan et, sur le sol américain, une forme de public new yorkais bienveillant devant lequel il expérimente le jeu permanent, la tonsure en forme de comète, la position du moine ascétique mais séduisant, souscrivant ainsi à l'exigence de Baudelaire de voir le dandy sublime à tout instant, saint, spirituel.
        Pour lui (qui fera beaucoup d'émules et jusqu'à ce jour), il faut faire l'expérience de l'abandon de l'utopie pour réinventer une position archi-critique en art. A lui-même en oeuvre d'art permanente et détachée, il ajoutera les objets qui le prolongeront en l'intensifiant et en l'installant dans la durée du Musée et de l'histoire de l'art : le ready-made, etc. A la déshumanisation des produits manufacturés, il répond par l'indifférence au bon goût et à la jouissance optique. Il abandonne la peinture, la pâte, le métier, l'émotion et les manifestations éruptives du corps.
        Giovanna Zapperi vient d'écrire une thèse remarquable sur le sujet en imposant une vision personnelle de la figure profondément ambiguë de Duchamp. Françoise Coblence, bien connue pour ses essais philosophiques et psychanalytiques sur l'art et pour son histoire pionnière du dandysme, s'entretient avec elle ; à son tour Julie Ramos, spécialiste du romantisme allemand.
        Si la discussion est encore pleine d'actualité, c'est que les questions posées par Duchamp ont intégré la longue durée et le statut d'une vérité sans limite, après la fin des héros (et des héroïnes), dans une société du spectacle consumériste où dure à l'infini la lutte entre volonté de puissance et volonté d'abandon.

Laurence Bertrand Dorléac




Lettre publiée avec le concours de la Fondation de France

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