Il n’est
pas facile d’aborder la question de « l’art
social ». Plus que face à d’autres notions
dont l’histoire de l’art ou l’histoire culturelle
font un usage courant, on bute sur la définition. A-t-on
affaire à une « école », à
un « mouvement », à une « sensibilité
», ou bien encore, comme le suggère discrètement
Catherine Méneux, à un « moment »,
au sens où l’entend parfois l’histoire des
idées ? Cette voie est sans doute la plus appropriée
pour comprendre ce que fut cette tentative d’accorder
art, politique et science au tournant des deux derniers siècles.
Si « l’art social » est discuté au
sein de groupes ou de revues, s’il est l’objet d’enquêtes,
de colloques et de congrès, si de fortes personnalités,
comme le critique Roger Marx, s’en font les ardents prosélytes,
on serait bien en peine de lui assigner les contours d’une
doctrine esthétique bien assise. « L’art
social » n’est ni une doctrine, ni une école,
ni même un mouvement. Il est davantage une question que
des artistes posèrent à leur temps – cette
quarantaine d’années qui sépare l’installation
de la IIIème République du déclenchement
de la Grande Guerre – et que les hommes de ce temps, hommes
politiques, critiques et intellectuels, publicistes et militants
syndicaux ou politiques, posèrent, en retour, aux artistes.
On comprend sans mal que parmi les « nombreuses problématiques
» auxquelles renvoie l’examen historique de l’art
social, celles de la modernité et de l’utilité
se comptent parmi les toute premières. Catherine Méneux
cite le manifeste de l’Union des arts modernes, certes
au terme dépassé de cette brève histoire
(1934), qui en fait foi : « l’art moderne, peut-on
y lire, est un art véritablement social ». L’art
contemporain doit être utile à la vie de ceux qui
le contemplent ou, pour mieux dire, s’y trouvent immergés.
On peut sans doute trouver les traces de telles conceptions
dès le début du XIXème siècle, notamment
sous la plume de ceux qu’il est convenu d’appeler
les « premiers socialistes ». Mais un tout autre
contexte encadre ces premières propositions : après
la Révolution française, un monde était
alors à reconstruire. A l’autre extrémité
du siècle, l’art social répond à
de tout autres inquiétudes comme à de tout autres
espérances.
De l’intervention de Catherine Méneux, je retiendrai
deux aspects qui proposent une interprétation à
nouveaux frais de l’art social. Elle met d’abord
en évidence le lien qui unit les propositions formulées
autour de « l’art social » avec celles qui
émanent de ce que Christian Topalov a appelé la
« nébuleuse réformatrice » : même
souci de moderniser la société en la réformant
selon les lois mises au jour par la science et dans le cadre
d’une démocratisation initiée par le nouveau
régime républicain. Les réseaux sont d’ailleurs
communs : les mêmes hommes circulent dans les revues,
les congrès ou les institutions culturelles, comme les
Universités populaires des années 1890, qui traitent
d’art social ou de sciences sociales, l’un et les
autres mis au service d’une réforme sociale apaisée
et rationnelle, tout à la fois belle et utile.
Voici pourquoi l’art social ne se présente pas
comme une doctrine esthétique nouvelle ni même
comme un mouvement cohérent à la recherche d’un
Beau essentialisé. Il est une quête perpétuelle,
arc-boutée sur les coordonnées sociales de son
temps auquel il tente de donner une enveloppe nouvelle et adaptée
aux besoins du plus grand nombre. Les auteurs qui s’en
font les défenseurs privilégient ainsi normalement
les formes d’art les plus publiques : l’architecture
et le théâtre, l’affiche et la bimbloterie
du quotidien qui envahit les intérieurs, comme les «
objets minuscules », timbres ou pièces de monnaie,
si courants qu’ils semblent devenus invisibles et auxquels
Roger Marx, sans doute la plus grande figure de l’art
social, prête un intérêt appuyé dans
son ouvrage de 1913. Rien n’est méprisable de ce
qui peuple la vie de chaque jour des plus modestes. D’une
imprégnation régulière du beau, par le
truchement de ces objets ou de ces meubles qui composent les
horizons des hommes sans qualité, découlera, espère-t-on,
une élévation de l’âme, une éducation
du goût, aux immenses conséquences pour la civilisation.
Les plus socialistes de ces paris espèrent même
une révolution tout à la fois morale, esthétique
et sociale.
Le deuxième éclairage apporté par la contribution
de Catherine Méneux met en lumière la réaction
que constituent les différentes versions de l’art
social contre l’invasion préoccupante de la culture
de masse. Cette réaction n’est d’ailleurs
pas sans comporter des dimensions « réactionnaires
» ou, si l’on préfère, « traditionnelles
» et anti-modernistes, en contradiction donc avec les
tendances modernisatrices signalées plus haut et qui
portaient bien des théoriciens et créateurs à
pactiser avec l’industrie moderne ou à rechercher
les formes et les matériaux les plus contemporains. Cette
contradiction complique sérieusement les analyses de
l’art social. Elle est d’ailleurs déjà
présente chez l’un des grands référents
du mouvement qu’est, ainsi que le rappelle Catherine Méneux,
William Morris, grand admirateur du Moyen Age et théoricien
d’un beau utile, contre les prétentions de l’art
pour l’art.
Jean Lahor, exemple évoqué par Catherine Méneux,
ne faisait pas mystère de son effroi pour la «
marée montante de la démocratie » et pour
les « foules sans goût ». Il y a d’évidence
dans l’art social une volonté de se prémunir
contre la laideur du monde moderne qui avilit. Mais cette critique
est finalement rarement conservatrice. Elle oppose une démocratie
qui abaisse, par paresse et abandon, livrant aux industriels
et commerçants l’esthétique du monde, à
une démocratie qui élève. Celle-ci fixe
la première place aux artistes en les invitant à
entendre les messages de la civilisation contemporaine dans
laquelle l’industrie et la technique ont pris tant d’importance.
Il est possible de créer, comme le fit, dans ses «
ateliers modernes », Francis Jourdain, le fils de l’architecte
Frantz Jourdain, des meubles modernes qui ne soient pas des
répliques plus ou moins avouées du style Louis
XV. Frantz avait, quant à lui, bataillé contre
les pastiches architecturaux qui encombraient les paysages urbains
de son temps et qui semblaient trahir l’épuisement
de l’inspiration des architectes contemporains.
Sur quelles réalisations débouchèrent ces
belles propositions pleines d’un optimisme esthétique
et social qui tranchait singulièrement avec le lancinant
désespoir du décadentisme fin de siècle
? Catherine Méneux n’a pas tort de relever «
une absence cruciale d’application », à quelques
exceptions notables près, il est vrai, comme dans le
cas de Francis Jourdain, voire d’entreprises collectives
comme celle de Louis Lumet ou peut-être ce qui se fit
aussi dans le cadre des Universités populaires, mais
brièvement puisque le mouvement des UP s’effondra
progressivement dès les années 1902-1903. On ne
peut manquer non plus d’être frappé par les
choix esthétiques concrets opérés par les
« théoriciens » de l’art social, si
tant est que ce terme, comme nous l’avons montré,
soit adéquat à un « moment intellectuel
» aussi hétérogène. Ces modernes
se rallient ainsi à des formes contemporaines que l’histoire
de l’art n’a en général pas retenu
dans les classeurs de la modernité, moins encore dans
ceux de l’avant-gardisme. Ce qui ne signifie pas bien
sûr que ces productions n’aient pas fait figures
de modernité en leur époque. On peut ainsi s’étonner
de voir Puvis de Chavannes placé au rang des grands annonciateurs
d’un art nouveau, en raison du caractère décoratif
de ses œuvres et des lieux publics où elles s’exposaient,
souvent grâce à des commandes publiques qui lui
conféraient ainsi une dimension sociale. Le conservateur
Puvis fut ainsi portée aux nues par des artistes et des
écrivains progressistes voire des hommes politiques de
gauche ou d’extrême gauche comme Jean Jaurès.
De ce paradoxe, Catherine Méneux suggère une explication
à laquelle on peut souscrire : ces choix s’opérèrent
en quelque sorte faute de mieux. L’art social s’adossa
à l’art nouveau parce que celui-ci semblait le
moins éloigné de quelques-unes de ses propositions,
bien qu’il s’en séparât aussi parfois.
Faut-il pour autant parler d’échec ? Nous actionnons
avec ce terme un mode d’évaluation qui n’est
peut-être pas le plus historique ni le plus pertinent.
D’abord parce qu’il n’est pas certain que
les artisans plus ou moins théoriques de l’art
social, sous toutes ses formes, aient vécu cette aventure
intellectuelle et artistique comme un « échec ».
Ensuite parce que la guerre de 14 est l’une des grandes
responsable de l’effondrement de ces projections sur l’avenir
(songeons, par exemple, au projet d’exposition internationale
des arts décoratifs modernes pour l’année
1916 contenu dans le rapport Roblin de 1912 et qui ne put donc
avoir lieu). Il y eut enfin beaucoup de réalisations
: de nombreuses et riches réflexions distillées
dans les revues intellectuelles mais aussi des entreprises originales
comme le Théâtre civique ou le Théâtre
du Peuple inauguré par Maurice Pottecher en 1895. On
pourrait aussi évoquer les éphémères
associations qui naquirent : Art pour tous, Société
internationale d’Art populaire et d’hygiène
créé par Jean Cazalis et où se rencontrent
les aspirations propres à « l’art social
» et celles que l’on trouve exprimées dans
la « nébuleuse réformatrice ». Le
bilan est peut-être moins « médiocre »
que le laisse entendre, de façon si pessimiste, Catherine
Méneux dans son excellente présentation.
Bibliographie
L’Ecole de Nancy,
1889-1909. Art nouveau et industries d’art, Catalogue
publié à l’occasion de l’exposition
L’Ecole de Nancy, 1889-1909, organisée par la ville
de Nancy, Paris, Editions de la Réunion des musées
nationaux, 1999.
François Loyer (dir.), L’Ecole
de Nancy et les arts décoratifs en Europe, Metz, éditions
Serpenoise, 2000.
Lucien Mercier, Les Universités populaires
: 1899-1914. Education populaire et mouvement ouvrier au début
du siècle, Paris, les éditions ouvrières,
1986.
Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle,
« Les congrès lieux de l’échange intellectuel.
1850-1914 », 7, 1989.
Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle,
« Art et société », 21, 2003.
Christophe Prochasson, Les intellectuels
et le socialisme, XIXème-XXème siècle,
Paris, Plon, 1997.
Madeleine Rebérioux, « De l’art
industriel à l’art social : Jean Jaurès et
Roger Marx », La Gazette des Beaux-Arts, février
1988.
Christian Topalov (dir.), Laboratoires du
nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice
et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, éditions
de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, 1999.
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Pierre Puvis de Chavannes, Inter
Artes et Naturam, 1890, 295 x 830 cm, Rouen, musée
des beaux-arts
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Oscar Roty, Pièce d'un franc
avec "La Semeuse"
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Jules Chéret, "Allégorie"
pour le Nouveau-Paris. Paru dans : La Critique,
février 1904
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| Henri Sauvage et Charles Sarazin, Immeuble
au 7 rue Trétaigne, Paris (18e), 1903, pour la Société
hygiénique des Logements à Bon Marché
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