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L’un
des traits caractéristiques de la finance contemporaine
est sa massive mathématisation : des modèles mathématiques
de marché dont l’objectif est la mise en équation
des trajectoires boursières construisent socialement
un monde d’échanges permanents dans lesquels le
calcul de la valeur des choses devient une convention fondatrice
de ces échanges : prix d’options, prix d’actions,
mais aussi prix du courant électrique ou prix du temps
qu’il fera demain à Paris ou à New York,
rien n’échappe à l’extension mathématique
de la finance contemporaine, et réciproquement, cette
financiarisation massive du monde repose ultimement sur la validité
partagée de modèles mathématiques puissants,
implémentés dans les systèmes informatiques
des acteurs financiers, mais aussi et surtout, encastrés
cognitivement dans leurs manières de penser
la réalité. Il est tout à fait remarquable
d’observer la profondeur de cet encastrement cognitif
chez ceux-là même qui se défient le plus
des modèles et qui affirment de manière forte
qu’ils en sont exempts, comme les professionnels de la
gestion d’actifs dite classique. Ces modèles ont
pour objectif principal la quantification de l’incertitude
et sa transformation en loi de probabilité. L’image
de l’incertitude donnée par les mouvements
des bourses devient alors le support du calibrage du risque
des positions de marché, et les pratiques professionnelles
concrètes instrumentent très profondément
ce calibrage probabiliste jusque dans les schémas organisationnels
des banques ou sociétés de gestion d’actifs.
Les réglementations internationales solidifient ensuite
en des normes professionnelles contraignantes la conception
de l’incertitude issue de la modélisation probabiliste
des fluctuations des bourses.
Devant la profondeur
de cette pénétration intellectuelle, il peut être
intéressant voire socialement utile d’interroger
les bases conceptuelles de ces modèles probabilistes.
En effet, cette mise en équation (comme ce calcul de
valeur) représentent en fait le résultat d’une
opération intellectuelle totalement non triviale de double
reconstruction du monde financier : une reconstruction empirique
d’abord, une reconstruction théorique ensuite.
Reconstruction empirique : l’image du marché
qui transparaît sur les graphiques de fluctuations des
bourses dépend des manières de se saisir des données
de cotation boursière, et donc des technologies d’enregistrement
de ces données. Reconstruction théorique
: les choix de modèles mathématiques s’appuient
sur l’image produite par les enregistrements, qui servent
ensuite à valider statistiquement les choix probabilistes
effectués dans ces modèles. A l’issue du
processus de double reconstruction du monde, on pourrait dire
que l’on a remplacé le marché réel
par son image supposée le représenter adéquatement
mais, plus précisément, il serait plus juste de
dire que l’on a construit socialement un monde financier
qui repose sur la perception d’une image de ses fluctuations.
Allons voir de plus près ce qu’il en est.
La composante
élémentaire de l’enregistrement est la cotation
d’un titre au moment de l’échange. On relève
cette cotation à chaque échange et on construit
ainsi une série de cours qui, reliés entre eux,
dessinent une trajectoire boursière : celle de l’évolution
dans le temps de l’actif négocié (graphique
1). L’horloge (ou calendrier) de la mesure des fluctuations
est ici constituée par la succession des dates de cotations
: c’est donc un temps intrinsèque au marché,
le « temps de l’échange », et non le
temps calendaire « physique ». A partir de ces données
de base, on peut ensuite construire une nouvelle série
de données par agrégation simple : en additionnant
les variations successives des cours pris échange par
échange, on obtient les variations successives des cours
pris tous les deux échanges, puis tous les trois, etc.
jusqu’à obtenir des séries chronologiques
de cours quotidiens, hebdomadaires, mensuels, puis annuels (graphique
2). Cette nouvelle série est construite selon un temps
qui cette fois n’est plus le temps intrinsèque
mais le temps physique, ou le « temps de tout le monde
», par opposition au temps précédent qui
serait plutôt le « temps de quelques uns ».
Les données
de base (cotation par cotation) sont des données de haute
fréquence, ou encore de haute résolution
de l’image du marché. Tandis que les données
agrégées (par exemple annuelles) sont des données
de basse fréquence, ou de basse résolution
de l’image du marché. Bien comprendre ces données
de haute fréquence nécessite d’avoir accès
à une théorie de la microstructure du marché
(qui détient quoi en portefeuille, comment se vident
les carnets d’ordre etc.). On se trouve ici sur l’échelle
microscopique de la formation des prix dans l’espace social
réduit du marché. En revanche, les données
de basse fréquence permettront davantage des comparaisons
des variations boursières aux variations des quantités
économiques classiques (PIB etc.) : on se trouve ici
sur l’échelle macroscopique des Etats
et des politiques économiques, dans un autre espace social.
Y a-t-il une « bonne » échelle de l’observation
des marchés, une bonne distance à l’image
de la trajectoire boursière ? Lorsqu’on contemple
un tableau ou une photographie, la distance d’observation
devient un élément important de l’appréciation
de la représentation. Doit-on être près
ou loin de la trajectoire boursière (graphique
3) ? Doit-on chercher à scruter les détails
de la peinture boursière, ou peut-on se contenter de
ses formes d’ensemble ?
Poursuivons
l’analogie photographique : en basse résolution,
les images apparaissent floues lorsqu’elles sont agrandies
(ou « pixellisés»). La basse résolution
représente une perte d’information sur l’objet
photographié. Qu’en est-il du marché ? Perd-on
de l’information en passant des données de haute
fréquence aux données de basse fréquence
? La réponse est donnée par la théorie
des fractales de Mandelbrot : si les variations boursières
sont fractales, alors le choix de l’échelle de
résolution n’a pas d’incidence sur l’obtention
de l’information. Il y a invariance par changement d’échelle
et la structure des détails ne disparaît pas lorsqu’on
change la distance à l’image. Une fractale conserve
ses détails à toutes les échelles. Dans
le cas contraire, le changement de résolution induit
nécessairement un changement d’image de l’incertitude
donc d’accès à l’information. Il est
apparu que les images de l’incertitude issues
du traitement statistique des données de haute fréquence
ne correspondaient pas à celles issues du traitement
statistique des données de basse fréquence.
La théorie des fractales ne s’applique pas uniformément
ou de manière directe sur les variations de cours.
Les technologies
d’enregistrement ont varié au cours du temps avec
le développement de l’électronique et de
la puissance des ordinateurs. Dans les années 1930, les
données étaient trimestrielles. Elles sont devenues
quotidiennes dans les années 1970, puis intraquotidiennes
dans les années 1990. Or, au moment de l’enregistrement
des données, la technologie est invisible et transparente
: l’état du dispositif technique disparaît
donc dans la construction des modèles probabilistes.
Mais ensuite, son obsolescence la rend apparente. Entre les
deux époques d’enregistrement, on ne voit pas
le marché de la même manière, ou pas le
même marché. C’est ainsi que les nouvelles
technologies ont conduit à une modification substantielle
de la compréhension des variations boursières
et donc, comme on l’a compris, de l’image de l’incertitude
affectant les mouvements des marchés. De nouveaux modèles
probabilistes sont apparus dans les années 1990, représentant
plus fidèlement ce que l’on voyait et
qu’on ne voyait pas auparavant, nouvelle vision des marchés
qui a conduit à une nouvelle conceptualisation du risque.
Pourtant, dans
les milieux professionnels financiers, on a observé une
résistance à ce changement de conceptualisation,
avec d’une part, la conservation de modèles probabilistes
non adaptés à la nouvelle image de l’incertitude
et d’autre part, de manière plus insidieuse, à
un maintien d’un encastrement cognitif dans l’ancienne
conception issue de la technologie des années 1960. Les
crises financières que l’on a connues récemment
viennent en partie de cet écart entre l’image renouvelée
de l’incertitude et le maintien de modélisations
probabilistes issues d’une image (donc d’une technologie
d’enregistrement) plus ancienne : conflit de technologies
d’enregistrement, ou autre chose ? On n’y voit rien,
ou on ne veut rien voir ?
Cette question
conduit à repenser la notion de temps, et donc de vitesse
adéquate de visionnage du film du marché. Tel
l’accéléré ou le ralenti dans les
films cinématographiques, le temps de l’échange
semble se dilater ou se contracter selon l’activité
boursière. Le risque financier dépend de ces pulsations
temporelles, et la navigation des meilleurs gérants de
portefeuille (comme Warren Buffet) sur ces vagues chronologiques
montre qu’ils savent utiliser comme repère le temps
social (ou le chairos) et non le temps physique (ou
le chronos). Pour eux, une semaine de bourse peut durer
moins qu’une matinée agitée. Le temps de
l’échange serait-il irréductible au temps
calendaire ? Sur les marchés, il semblerait que, comme
dit le psalmiste, mille ans sont comme un jour et un jour est
comme mille ans.
Bibliographie
LÉVY VÉHEL, J., WALTER, C., Les
marchés fractals, PUF, 2002.
WALTER, C., BRIAN, E. (dir.), Critique de
la valeur fondamentale, Springer, 2007.
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Graphique
1 : fluctuations boursières à l’échelle
microscopique des transactions
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Graphique
2 : fluctuations boursières à l’échelle
macroscopique des économies
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| Graphique
3 : Changements d’échelle et zooms selon la technologie
d’enregistrement sur l’action Alcatel. a) de 7
ans à 2 ans ; b) de 2 ans à 4 jours. |
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