Un
récent ouvrage intitulé Photography Theory
tente de faire le point sur l'évolution des conceptions
du médium (1). Son maître d'œuvre, James Elkins,
a sollicité le ban et l'arrière-ban des auteurs
qui comptent en matière d'études visuelles. Pourtant,
malgré ses quarante contributeurs, l'essentiel du volume
reste constitué par le face-à-face entre Rosalind
Krauss et Joel Snyder.
Quoi de plus
normal ? Examiner la théorie photographique revient aujourd'hui
à discuter le concept central d'indicialité, proposé
en 1977 par Rosalind Krauss. Dans un article resté célèbre,
alors qu'elle cherche à caractériser les nouvelles
pratiques artistiques des années 1970, la critique d'art
proposait cette définition : « Toute photographie
est le résultat d’une empreinte physique qui a
été transférée sur une surface sensible
par les réflexions de la lumière. La photographie
est donc le type d’icône ou de représentation
visuelle qui a avec son objet une relation indicielle (2). »
Tout en souhaitant
contrer l'hégémonie picturale du discours formaliste
par l'importation du modèle photographique sur le terrain
de l'art, Krauss restait fidèle à la stratégie
moderniste de caractérisation par les moyens spécifiques
du médium. En scellant cette élaboration par la
notion d'index, empruntée à Peirce, elle associait
au soubassement formaliste, creuset de l'histoire de l'art américaine,
le label de la théorie sémiotique, à l'époque
au sommet de sa vogue. Jamais la photographie n'avait disposé
d'un concept aussi élaboré ni aussi séduisant,
qui sera discuté et prolongé par de nombreux travaux
pendant une vingtaine d'années (3).
Parmi les intellectuels
spécialistes du médium, un seul aura réaffirmé
son désaccord constant avec la reductio ad indicem
de la photographie : l'historien de l'art Joel Snyder. Dans
Photography Theory, Rosalind Krauss le désigne
elle-même comme son contradicteur favori, et leur dialogue
rebondit en plusieurs endroits du livre.
Pour Snyder,
l'approche ontologique sur laquelle repose l'argument indiciel
peut tout au plus fournir un point de repère idéalisé
pour la croyance dans l'objectivité photographique, mais
n'est pas pertinente pour décrire les images. L'historien
de l'art insiste au contraire sur le caractère conventionnel
de la représentation photographique, rapprochée
de l'élaboration de la perspective. Selon lui, il n'existe
aucun « rapport direct » entre l'objet et l'image
photographique, mais au contraire une relation complexe formée
de médiations entremêlées.
A quoi Rosalind
Krauss répond par cette citation tirée de La
Chambre claire, de Roland Barthes : « Ce débat
est vain : rien ne peut empêcher que la Photographie soit
analogique ; mais en même temps, le noème de la
photographie n'est nullement dans l'analogie (trait qu'elle
partage avec toutes sortes de représentations). Les réalistes,
dont je suis, et dont j'étais déjà lorsque
j'affirmais que la Photographie était une image sans
code – même si, c'est évident, des codes
viennent en infléchir la lecture – ne prennent
pas du tout la photo pour une "copie" du réel
– mais pour une émanation du réel passé
: une magie, non un art (4). »
Malgré
ses exemples, Snyder échoue à emporter la conviction.
C'est pourtant bien lui qui a raison. Depuis trente ans que
dure le débat, pourquoi sa position demeure-t-elle isolée
? La qualité de son raisonnement n'est pas en cause.
Le caractère conventionnel de la photographie, qui va
à l'encontre de notre intuition courante, est un des
traits plus ardus à mettre en évidence.
Les photographes
professionnels savent bien qu'en changeant d'objectif ou de
film, ils disposent au moment de la prise de vue d'une marge
de manœuvre substantielle, qui leur permet de modifier
l'aspect, la géométrie ou les couleurs d'une scène.
Mais le grand public, qui n'a guère de prise sur ces
variations, est laissé dans l'ignorance de ces alternatives.
Nous n'aimons pas penser que l'image dépend d'une série
de filtres dont les paramètres, qui peuvent être
modifiés, nous ont été imposés en
silence par des ingénieurs ou des services marketing.
L'objectivité de la photographie est un credo
puissant et nous préférons admettre sans discuter
la transparence du médium.
Pourtant, il
existe un trait simple et connu de tous qui manifeste de façon
frappante le caractère conventionnel de l'enregistrement
visuel. Nous l'apercevons bien souvent, par exemple à
la télévision, lorsque nous voyons un film éloigné
de nous dans le temps – comme La Grande Vadrouille
(Gérard Oury, 1966) ou La Mort aux trousses
(Alfred Hitchcock, 1959). C'est une conscience fugitive, que
la fiction qui nous happe a vite fait de nous faire oublier,
mais que l'on distingue habituellement pendant les premières
minutes ou les premières secondes du film. Pendant ce
bref intervalle, ce que nous percevons, sans y prendre garde,
c'est la différence d'ambiance chromatique entre le film
et notre environnement visuel habituel.
Fugitive, cette
expérience est néanmoins parfaitement familière,
puisque c'est elle qui nous aide à identifier le genre
et à situer dans le temps les images que nous apercevons
lorsque nous cherchons un contenu attractif en zappant d'une
chaîne à l'autre.
On peut mettre
en évidence cette différence d'ambiance, par exemple
à partir de l'enregistrement en DVD de la série
des James Bond, dont les éditions Metro Goldwyn Mayer
ont récemment publié un coffret entièrement
remastérisé. Dans cet ensemble homogène
et relativement stéréotypé qui s'étend
sur quarante-cinq ans, il est facile d'isoler et de comparer
des situations semblables. La première apparition de
Sean Connery, dans James Bond contre le Dr No (Terence
Young, 1962) s'effectue dans un casino, à une table de
baccarat. La comparaison avec une scène similaire dans
Goldeneye (Martin Campbell, 1995) permet de montrer
distinctement la différence des couleurs des accessoires,
des costumes ou des tons chair.
La perception
des couleurs, on le sait, est un phénomène en
grande partie subjectif et culturel. Mais les différences
d'ambiance chromatique des films forment une échelle
relative dont le caractère objectif est aisément
démontrable. Lorsque Michel Hazanavicius, pour Le
Caire, nid d'espions (2006), a souhaité conférer
à son film des allures de remake des années
soixante, en manière de clin d'œil aux premiers
OSS 117 tournés par André Hunebelle à
partir de 1963, il joue volontairement du traitement des effets
chromatiques et créé artificiellement ce petit
air vieillot nettement perceptible.
Comment analyser
ce phénomène ? James Bond contre le Dr No
a été réalisé en Technicolor, une
technologie déjà ancienne au moment du tournage,
qui a assuré la suprématie du cinéma hollywoodien
depuis les années 1930, alors que Goldeneye
est tourné grâce au procédé Rankcolor,
une variante de l'Estmancolor de Kodak, qui s'est répandu
à partir des années 1950. Comme la collection
des vidéos a fait l'objet d'un réétalonnage,
la différence perceptible d'ambiance chromatique n'est
pas un effet du vieillissement des supports, mais la manifestation
du caractère temporaire d'un consensus sur les conditions
de restitution du réel dans le contexte cinématographique.
Autrement dit, la manifestation du caractère conventionnel
de l'enregistrement visuel.
Ce même
effet est également présent dans l'univers photographique.
Comme le montrera la consultation de n'importe quel album de
photographies familiales un peu étendu dans le temps,
nous percevons et identifions des différences d'aspect
comme autant d'informations sur la situation temporelle d'une
image. Ce caractère bien connu, qui permet par exemple
aux experts de dater une photographie ancienne (5), n'est jamais
analysé pour ce qu'il montre. Il témoigne pourtant
de la façon la plus claire qu'une opération d'enregistrement,
qui est toujours perçue comme transparente au moment
où elle s'effectue, va progressivement s'opacifier au
fur et à mesure qu'elle s'éloigne dans le temps
et que s'impose un nouveau consensus, qui fait apparaître
le précédent comme daté.
On le constate
avec les derniers progrès de la photographie numérique
: cette évolution est sans fin, car il n'y a pas de limite
objective à la redéfinition d'un équilibre
sensitométrique, qui est un compromis entre un ensemble
de conditions techniques et un goût provisoire. Même
si elle est plus manifeste au fur et à mesure qu'on remonte
dans le passé, notre perception du phénomène
s'adapte et s'affine au même rythme que les technologies
de restitution, et il y aura un moment où un voile semblable
tombera sur les photos des reflex numériques actuels,
qui nous apparaîtront alors comme tout aussi passagères
et situables dans le temps qu'un tirage Ektacolor des années
1970.
L'opacification
du support est la manifestation la plus simple et la plus apparente
du caractère technique de l'opération d'enregistrement.
Chacun en a fait l'expérience. Il suffit d'en tirer la
leçon. Ainsi pouvons-nous reformuler la sentence initiale
de Rosalind Krauss : toute photographie est le résultat
d’une empreinte physique qui a été transférée
sur une surface sensible par les réflexions de la lumière
et d'un consensus historique sur les conditions de sa restitution.
La photographie est donc le type de représentation visuelle
qui a avec son objet une relation conventionnelle perpétuellement
révisée de façon à garantir les
aspects d'immédiateté et de transparence conformes
à son héritage culturel.
Notes
[1]
Cf. James Elkins (dir.), Photography Theory, New York,
Londres, Routledge, 2007.
[2] « Every photograph is the result of a physical imprint
transferred by light reflections onto a sensitive surface. The
photograph is thus a type of icon, or visual likeness, which bears
an indexical relationship to its object », Rosalind Krauss,
"Notes on the Index. Seventies Art in America (1)",
in October, n° 3, 1977, p. 75., trad. de l’anglais
par J.-P. Criqui, “Notes sur l’index”, in L’Originalité
de l’avant-garde et autres mythes modernistes, Paris,
Macula, 1993, p. 69.
[3] Voir notamment : Katia Schneller, "Sur les traces de
Rosalind Krauss. La réception française de la notion
d'index, 1977-1990", in Études photographiques,
n° 21, décembre 2007, p. 123-143.
[4] Roland Barthes, La Chambre claire. Note sur la photographie,
Paris, Cahiers du cinéma/Gallimard/Le Seuil, 1980, p. 138.
[5] Voir notamment : Henry Wilhelm, Carol Brower, The Permanence
and Care of Color Photographs, Grinell (Iowa), Preservation
Publishing Company, 1993.
Bibliographie
BARTHES, Roland, La Chambre claire. Note
sur la photographie, Paris, Cahiers du cinéma/Gallimard/Le
Seuil, 1980.
ELKINS, James (dir.), Photography Theory,
New York, Londres, Routledge, 2007
KRAUSS, Rosalind, “Notes sur l’index”,
in L’Originalité de l’avant-garde et autres
mythes modernistes, Paris, Macula, 1993, p. 63-91.
SCHNELLER, Katia, "Sur les traces de Rosalind
Krauss. La réception française de la notion d'index,
1977-1990", in Études photographiques, n°
21, décembre 2007, p. 123-143.
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| Comparaison
d'ambiance chromatique. A gauche: James Bond contre le
Dr No (Terence Young, 1962). A droite: Goldeneye
(Martin Campbell, 1995), édition DVD MGM 2007, vidéogrammes.
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