|
La
notion d'art enfantin s'est imposée au XXe siècle,
notamment auprès des écoles qui voulaient promouvoir
la personnalité de l'enfant : c'est le cas de la célèbre
méthode Freinet, du nom de ses fondateurs Elise et Célestin
Freinet qui —avec Maria Montessori, Ovide Decroly et d'autres—
furent les promoteurs de ce qu'on a baptisé L'Ecole nouvelle
ou l'Education nouvelle.
On a fini par
se persuader que les enfants sont des artistes, voire qu'ils
seraient les authentiques détenteurs d'une "créativité"
(le mot est indissociable de cette esthétique spontanéiste)
que les artistes en titre chercheraient tant bien que mal à
ressusciter en eux. La "créativité"
n'est autre que la production artistique mesurée à
l'aune d'une expression brute, native, dont l'enfance serait
le canon, le critère insurpassable. Pour poser les bases
d'un débat sur la prégnance de ce mythe de la
"créativité" comme enfance de l'art
—et des réactions qu'elle a entraîné,
notamment auprès des artistes, les premiers concernés—,
il est nécessaire de rappeler le contexte historique
dans lequel a pu naître la notion d'art enfantin : une
telle notion est inséparable des avant-gardes, et nous
conduira ici à reprendre certaines conclusions de notre
ouvrage L'Invention du dessin d'enfant.(1)
Il
faut rappeler que l'idée même d'"art enfantin"
eût été inconcevable au XIXe siècle.
Elle eût alors signifié tout autre chose : un jugement
dépréciatif sur l'œuvre d'art, rabaissée
au niveau d'un enfantillage, critiquée pour sa maladresse
et sa puérilité —la comparaison péjorative
avec le dessin d'enfant restera d'ailleurs longtemps un topos
de la critique d'art. On ne négligera pas pour autant
cette acception ancienne qui, par un détour de l'histoire
—que nous voudrions précisément interroger
ici— allait refaire surface et retrouver du sens grâce
aux artistes eux-mêmes. Le XXe siècle a magnifié
l'art enfantin autant sous la forme d'une enfance retrouvée
que d'un enfantillage recherché. Nous tenterons de montrer
comment les deux significations très différentes
entrent en continuité historique : dans la tendance à
l'infantilisme volontaire, si fréquent dans
l'art contemporain, entre une certaine part de réaction
contre le mythe de l'enfance de l'art qui a gouverné
la création du romantisme aux avant-gardes. Si "créativité
= enfance", alors ne restait aux artistes qu'à caricaturer
leur image d'enfants attardés qui leur collait à
la peau afin de s'en débarrasser.
L'art enfantin : repères pour la genèse d'un mythe
Au XIXe
siècle, tout un courant de pensée, hérité
de Rousseau et lié au romantisme, assimile l'enfance
à l'âge des perceptions pures, que l'art doit s'efforcer
de retrouver. "Le génie n'est que l'enfance retrouvée
à volonté "(2), dit Baudelaire. Cette enfance
de la perception est celle que Courbet nous montre dans son
œuvre intitulée L'Atelier du peintre (1855)
où elle partage la vedette avec l'autre muse de l'artiste,
le modèle féminin. Cet idéalisme de l'enfance
pure est une sorte d'adaptation esthétique de l'enfance
immaculée du christianisme : la perception de l'enfant
est sans tache comme son âme est sans péché.
Dans une esthétique qui érige les lois de la perception
en nouveaux critères de la représentation, en
remplacement des canons antiques, l'enfance du regard, "la
curiosité extatique de l'enfant devant le nouveau"(3)
(Baudelaire) est haussée au rang de paradigme aux côtés
de l'aveugle ayant recouvré la vue.
Non loin
de l'enfant contemplatif, Courbet fait apparaître un enfant
dessinateur —enfance non plus visuelle mais manuelle.
S'entrevoit ici un tout nouveau rôle pour l'enfance dans
les arts : avec la main de l'enfant, c'est une production
d'enfance qui vient sur le devant de la scène, une ébauche
d'activité graphique, qui se double d'une esquisse de
la figure humaine puisque cette ébauche est un "bonhomme".
Il se trouve que, dans les années 1860 et 1870, des personnalités
du monde de l'art s'intéressent aux dessins d'enfant.
Ce sont des critiques d'art comme Champfleury et Zacharie Astruc,
des défenseurs de la "modernité" en
peinture, celle de Courbet pour le premier, de Manet pour le
second. Aucun des deux ne parle d'"art enfantin",
mais ils tiennent à reproduire le dessin d'enfant dans
leurs ouvrages (ce qui constitue un embryon de reconnaissance,
sans préjuger du statut exact qu'on attribue aux pièces
reproduites) et ils n'hésitent pas, dans le cas d'Astruc,
à avancer que les "bonshommes" de l'enfant
recèlent une force qui s'est perdue dans les représentations
les plus élaborées de la figure humaine, comme
celles qui se montrent dans la peinture de Salon. Les artistes
feraient bien de jeter un œil sur les productions des bambins,
s'ils veulent redonner de la puissance à leurs œuvres
: tel est, en substance, le message de Zacharie Astruc, dans
son Salon de 1859.(4)
Cette idée va devenir
un lieu commun des avant-gardes, entre 1905 et 1914, entre Fauvisme
et Expressionnisme. Elle est exprimée sous une forme
rudimentaire et passablement romantique. C'est un August Macke,
par exemple, dans l'Almanach du Blaue Reiter (1912) :
"Les enfants, qui créent directement à partir
du mystère de leurs sentiments, ne sont-ils pas plus
créateurs que l’imitateur des formes grecques ?
Les sauvages ne sont-ils pas des artistes, eux qui ont leur
propre forme, forte comme la forme du tonnerre ?"(5) C'est
Derain, dix ans plus tôt, dans une lettre à Vlaminck
: "Je voudrais étudier des dessins de gosses. La
vérité y est, sans doute. "(6)
On assiste au
rabattement du vieux thème chrétien de la virginité
enfantine sur le dessin d'enfant. Le dessin d'enfant serait
la rédemption d'une peinture gâtée par les
conventions, corrompue par le matérialisme, vendue au
"sens pratique". C'est l'argument développé
par Kandinsky en 1912 (7) : si les adultes reprochent aux enfants
de ne pas respecter les mesures d'une chaise ou d'une maison
dans leur dessin, c'est qu'ils réduisent la valeur d'une
maison à sa validité pratique, tandis que l'enfant
perçoit cette maison sous un angle autrement "spirituel"
qui se retrouve dans son dessin. Le primitivisme reconduit l'inversion
chrétienne qui met les innocents au pouvoir, les plus
petits aux sommets, les enfants à la droite de Dieu :
"À ce moment les disciples s'approchèrent
de Jésus pour lui demander "qui donc est le plus
grand dans le Royaume des Cieux ?" Il appela un petit enfant,
le plaça au milieu d'eux et dit : "En vérité
je vous le dis, si vous ne retournez à l'état
des enfants, vous ne pourrez entrer dans le Royame des cieux.
Qui donc se fera petit comme ce petit enfant-là, voilà
le plus grand dans le Royaume des Cieux. "(8)
L'appel du Christ à "retourner en enfance"
est pris au mot par les primitivistes qui propulsent au sommet
les ignorants, ou ceux qu'ils croient tels : enfants, naïfs,
aliénés, et ceux qu'on appelait encore sauvages.
Révolution dont l'arrière-plan chrétien
est d'autant plus fort que l'édifice qu'elle renverse
est la tradition classique, héritée des Grecs
et des Romains : il en va comme si les artistes "rejouaient"
la chute de Rome et du paganisme au nom d'une spiritualité
retrouvée.
Avec
les avant-gardes, le dessin d'enfant accède bel et bien
au rang d'art, et s'impose alors la notion d'"art enfantin".
Pour ne pas en rester aux intentions et le réaliser dans
les faits, les artistes du Blaue Reiter et certains futuristes
russes (comme Larionov et Gontcharova) vont exposer les dessins
d'enfant aux côtés de leurs propres travaux, vont
les collectionner, vont les copier comme on copiait précédemment
les plâtres et les tableaux de maîtres (nous renvoyons
aux pièces reproduites et au commentaire qui les accompagne,
dans le livre de Jonathan Fineberg(9)).
Les avant-gardes
s'expriment sur le mode incantatoire, messianique, elles s'embarrassent
peu de nuances. Matisse communie dans le culte de l'enfance,
il écrira par exemple qu'"il faut regarder toute
la vie avec des yeux d'enfant"(10). Mais il apporte un
bémol à cette ferveur primitiviste lorsqu'il déclare,
tout en disant partager le vif intérêt de ses pairs
pour le dessin d'enfant " je ne crois pas qu’il faut
faire grand cas des dessins d’enfants parce qu’ils
ne savent pas ce qu’ils font " (11). La différence
est claire : pour les primitivistes, c'est bien parce qu'ils
ne savent pas ce qu'ils font que les enfants sont des artistes
(au même titre que les fous, les naïfs, et tous les
"innocents" de la création) ; pour Matisse,
c'est à l'inverse un argument en défaveur de la
qualification artistique du dessin d'enfant.
Dans les mêmes
années, le discours savant, celui de la naissante psychologie
de l'enfant, va s'immiscer dans le débat en apportant
ce qui lui manque, une approche analytique de son objet, le
dessin d'enfant. La psychologie expérimentale ne se contente
pas de généralités : elle étudie
l'enfant dessinateur dans le contexte de son activité
(la famille ou l'école), elle répertorie et classe
ce qu'il dessine, elle tente de comprendre à quoi répond
son besoin de dessiner. Tout en se gardant de formuler un jugement
esthétique —et de reprendre à leur compte
la notion polémique d'"art enfantin"—,
les conclusions de tels travaux viennent renforcer la thèse
du dessin d'enfant comme enfance de l'art. Pour les psychologues,
il ne fait aucun doute que l'activité artistique dérive
d'un besoin ou d'une pulsion dont le dessin d'enfant est la
première manifestation. Georges-Henri Luquet (un élève
de Bergson qui consacre sa thèse au dessin d'enfant,
en 1913(12)) écrira que les principes de l'activité
artistique de l'homme se trouvent déjà à
l'œuvre dans l'activité graphique de l'enfant: d'une
part le dessin d'enfant est désintéressé,
il relève du "jeu", et non de l'utilité
; d'autre part ce jeu est "sérieux" : il possède
des règles, une organisation, une élaboration
—que Luquet décrit point par point dans son analyse.
Loin du chaos et de l'à peu près auquel des préjugés
voudraient le réduire, le dessin d'enfant apparaît
dicté par une volonté de clarification et d'abstraction
du monde, de traduction de la réalité dans un
langage symbolique et synthétique qui fait du dessin
d'enfant un système de signes. En bon disciple de l'auteur
de L’Évolution créatrice, Luquet
applique au "gribouillage" de l'enfant l'idée
que le chaos n'est qu'un ordre dont les lois nous échappent.
Par ailleurs, l'activité graphique de l'enfant, dit Luquet,
répond à un besoin absolument irrépressible
: il emploie, à cet égard, le terme d'"automatisme",
très utilisé en son temps pour décrire
tout ce qui, dans l'activité psychique, échappe
au contrôle de la raison. Ce triple aspect de désintéressement,
d'élaboration, et de nécessité vitale,
fait du dessin d'enfant, sinon un art (Luquet se refuse à
parler d'art enfantin) du moins la source directe de l'activité
artistique de l'homme.
Une décennie
plus tard, le psychiatre allemand Hans Prinzhorn publiera un
livre retentissant dont la thèse principale peut se résumer
ainsi : à la source de l'activité artistique se
trouve une pulsion, la "Gestaltung" (ou pulsion de
"mise en forme") (13). L'art des artistes n'est qu'une
version édulcorée de cette pulsion, diluée
par des compromis académiques ou commerciaux, par les
exigences de la communication, tandis que la production des
malades mentaux, elle, délivre cette pulsion à
l'état brut, sans la moindre concession à des
impératifs externes —la maladie mentale provoquant
une régression du sujet vers des états
pulsionnels. Plus la pulsion de mise en forme est primitive,
plus elle est originale : c'est tout naturellement que Prinzhorn
placera le dessin d'enfant aux côtés du dessin
des malades dans ses formes d'expression pures, jaillies du
tréfonds du sujet, non filtrées par les codes
de l'enseignement, de la mode et du marché. Avec Prinzhorn,
il ne s'agit plus de savoir si l'œuvre des enfants et des
aliénés est artistique : c'est parce qu'elle n'est
pas artistique qu'elle est authentique, les termes de pulsion
ou d'expression prévalant sur celui d'art dans une échelle
des valeurs qui met l'écart individuel au-dessus
des normes, du langage commun. Le traité de psychiatrie
de Prinzhorn vient opportunément confirmer l'esthétique
expressive qui prévaut dans les avant-gardes.
Cette légitimation
du dessin d'enfant par les apports croisés d'une esthétique
et d'une psychologie de l'expression finira par se répercuter
sur le terrain pédagogique : petit à petit, l'enseignement
artistique va passer d'un apprentissage des codes artistiques
(la perspective, le modelé etc... : les lois de la mimesis)
à un développement de l'expression où
l'on demande à l'enfant non pas d'acquérir des
règles, mais de laisser parler ses dons, son sens inné
des couleurs et des formes. C'est une étape cruciale
: l'art enseigne l'enfance de l'art ; l'enseignement aux
enfants devient un enseignement de l'enfance. Ce prolongement
de l'esthétique en didactique (le Bauhaus jouant un rôle
phare dans cette reconversion) témoigne avec éclat
d'une conquête des institutions par les avant-gardes,
il scelle un véritable couronnement social de l'avant-gardisme
passé au rang de "vulgate". Moment-clef qui
fera dire à Picasso : "On nous explique qu’il
faut laisser la liberté aux enfants. En réalité,
on leur impose de faire des dessins d’enfants. On leur
apprend à en faire. On leur a même appris à
faire des dessins d’enfants qui sont abstraits ."(14)
La quête
de l'enfance de l'art par les artistes, et la canalisation pédagogique
du dessin d'enfant entrent dans une relation de complicité
qui peut se résumer en trois phases :
1° Les artistes se prévalent de l'enfance dans leur
quête de l'élémentaire, de la spontanéité,
du "déconditionnement".
2° Les pédagogues se recommandent des artistes pour
élaborer un vocabulaire de formes censées répondre
aux attentes de l'enfance.
3° Les enfants copient la "forme enfantine" concoctée
par cette officielle "enfance de l'art" des artistes
et des pédagogues. Ce n'est rien d'autre qu'un modèle,
et ils ne sont rien d'autres que des exécutants mais
comme ce modèle s'autorise de l'enfance, tout se passe
comme si la spontanéité était sauve. Si
les modèles ont pris l'apparence de l'enfance, la modélisation,
elle, n'a pas cédé d'un pouce.(15)
Art puéril,
enfance de l'art
Ce processus d'hégémonie et d'officialisation
de l'enfance de l'art a engendré ses dissidents, et ce
dès le début des avant-gardes. Il s'agit pour
eux de démystifier la grande illusion régressive.
Leur stratégie va consister à s'attaquer à
l'enfance, eux aussi, mais en en renvoyant une image tout à
fait opposée à l'angélisme ambiant, en
la désacralisant —et peut-être, ce faisant,
en retrouvant le vrai sel de l'enfance.
Le maître
d'entre eux est Alfred Jarry. Avec ses mauvais gribouillages,
il cherche manifestement à détruire l'enfant modèle
de la peinture qui sévit déjà en son temps,
avec un Gauguin et un Emile Bernard qui, rapporte Van Gogh,
prétendent faire de "la peinture d'enfant "(16). Les descendants de Jarry forment une sorte de confrérie
informelle, au XXe siècle. On y trouve Picasso, Miro,
Arp, Matta, et jusqu'à de plus contemporains comme l'Anglais
Barry Flanagan, tous artistes qui, à un moment ou l'autre,
se sont revendiqués d'un Jarry minant l'enfance de l'art
par la puérilité du gribouillage. Puérilité
contre enfance, enfantillage contre dessin d'enfant : voici
les termes de la guerre que ces agnostiques mènent contre
le romantisme invétéré des avant-gardes,
contre l'incurable quête d'innocence qui fait les apôtres
de la forme et de la couleur élémentaires.
Qu'en est-il de l'enfance de l'art en ce début du XXIe
siècle ? Elle s'est modifiée, ce n'est plus la
quête d'innocence qui a nourri les avant-gardes du siècle
passé. On peut dire, d'une certaine façon, qu'elle
a réussi à conserver son aura d'authenticité,
tout en subtilisant à ses détracteurs —les
jarryistes— la force subversive de l'enfance démystifiée.
L'un des artistes les plus officiels de notre temps, consacré
par un Jack Lang qui lui commande la décoration des salons
du Ministère de la Culture, lorsqu'il y prend ses fonctions,
en 1981, n'est autre que Pierre Alechinsky, artiste qui a su
tirer du gribouillage et du bâclage un véritable
effet de style, faisant explicitement référence
à l'écriture des cancres, aux "pâtés"
de l'écolier brouillon. Le mythe se reconduit en récupérant
ses démystifications successives : phénomène
classique et qui s'accompagne d'une extension progressive de
ce mythe, quittant les sphères de l'art pour gagner celles
du commerce et des médias.
Dans une société
qui se veut "créative" à tous les niveaux
(voir les analyses de Luc Boltanski et Eve Chiapello, dans Le
Nouvel esprit du capitalisme(17)) l'enfant devient le modèle
universel de l'inventivité permanente et spontanée.
"Vive les mômes et les voyous" lisait-on sur
les murs, en mai 68 (18) : ce pourrait être la devise
de nos "créatifs", dans tous les domaines,
un peu voyous et beaucoup mômes, à moins que ce
ne soit le contraire. L'artiste au sens que le mot a pris de
nos jours (désignant un peu tout le monde : personne
qui ne soit désormais artiste en sa partie) est un surenfant,
un adulte qui aurait subtilisé à l'enfance ses
facultés de création et d'invention permanente.
La surenchère
d'enfantillage que l'on reconnaît dans la scène
artistique contemporaine peut s'interpréter comme un
dernier sursaut de l'enfance de l'art cherchant son salut dans
une obscénité, une vacuité, une insignifiance
qui la rendraient définitivement irrécupérable.
"L'idiotie" (19) vantée par Jean-Yves Jouannais
(et qu'il reconnaît chez des artistes comme Sorin, Séchas,
Mac Carthy etc...) n'est peut-être que l'ultime symptôme
d'une nostalgie de l'art pour l'enfance de l'art, préférant
aux adieux irrévocables une enfance désenchantée,
déniaisée, vieillie —l'adolescence en somme.
Certes, on peut comprendre la guérilla que mène
l'art contemporain contre l'aliénation médiatique,
contre la débilisation des esprits dont l'enfance est
devenue le symbole : l'enfance consumériste, sujet et
objet publicitaire par excellence. La publicité se sert
des enfants pour nous vendre n'importe quoi, mais c'est parce
qu'elle réussit à nous vendre n'importe quoi que
nous sommes devenus des enfants, dans ce Noël permanent
qu'est la pause publicitaire. Vendre un objet de 7 à
77 ans, comme le rêve (et l'obtient souvent) toute entreprise
de marketing, ce n'est pas vendre aux "juniors" ce
qui est destiné aux "seniors" mais toujours
le contraire, étendre l'enfance à tous les autres
âges. Infantilisme généralisé, mais
qui repose évidemment sur un cliché, sur une enfance
aussi mièvre et travestie que les images pieuses de l'Enfant
Jésus à l'époque où Velázquez
savait peindre l'enfance sans y mettre nulle piété.
Peut-être faut-il dès lors s'interroger sur la
réalité de l'enfance, plutôt que d'opposer
les clichés aux clichés, de contrer les blondinets
réjouis de la pub par les nymphettes perverses des mangas
—nos images de piété moderne. L'enfance
est un grand sujet mais curieusement, sauf exceptions (surtout
cinématographiques —pensons à Kiarostami—
parfois littéraires), l'art paraît l'avoir oublié.
L'art de l'enfance, celui de montrer l'enfance et de témoigner
pour elle, ne se résume pas à l'enfance de l'art.
Notes
1. Paris,
Hazan, 2003.
2. Charles Baudelaire, « Le peintre de
la vie moderne », in Œuvres complètes,
t. II, texte établi, présenté et annoté
par Claude Pichois, Paris, Gallimard, « Bibliothèque
de la Pléiade », 1976, p. 690.
3. Idem.
4. Zacharie Astruc, Les 14 stations du Salon,
1859, suivies d'un récit douloureux., Paris : Poulet-Malassis
et de Broise, 1859 (préface de George Sand), p. 110-112.
5. August Macke, « Les masques »,
in L’Almanach du Blaue Reiter, édité
par Wassily Kandinsky et Franz Marc, présentation et notes
par Klaus Lankheit, Paris, Klincksieck, 1987, p. 113.
6. André Derain, Lettres à
Vlaminck, suivies de la correspondance de guerre, texte établi
et présenté par Philippe Dagen, Paris, Flammarion,
1994, p. 89.
7. Wassily Kandinsky, « Sur la question
de la forme » (1912), in Regards sur le passé
et autres textes, 1912-1922, éd. établie et
présentée par Jean-Paul Bouillon, Paris, Hermann,
coll. « Savoir », 1974.
8. Évangile selon Saint Matthieu, in
: La Sainte Bible, traduite en français sous la direction
de l'Ecole biblique de Jérusalem, Paris, Les éditions
du Cerf, 1956, p.1313.
9. Jonathan Fineberg, The Innocent Eye. Children’s
Art and the Modern Artist, Princeton (N.J.), Princeton University
Press, 1997.
10. Henri Matisse, Écrits et propos
sur l’art, texte, notes et index établis par
Dominique Fourcade, Paris, Hermann, coll. « Savoir »,
1972,p. 321 (titre des propos recueillis par Régine Pernoud,
Le Courrier de l’Unesco, vol. VI, n° 10, octobre
1953). Ce titre reprend une formule employée par Matisse
au cours de l’entretien : « Il faut voir toute la
vie comme lorsqu’on était enfant. »
11. Propos rapportés par Guillaume Apollinaire,
« Les arts – Dessins d’enfants », Paris-Journal,
7 juin 1914, in Œuvres en prose complètes,
t. II, textes établis, présentés et annotés
par Pierre Caizèrgues et Michel Décaudin, Paris,
Gallimard, « Bibliothèque de la pléiade »,
1991, p. 756.
12. Georges-Henri Luquet, Les Dessins d’un
enfant, étude psychologique, ouvrage illustré
de plus de 600 reproductions, Paris, Alcan, 1913.
13. Hans Prinzhorn, (« Bildnerei der
Geisteskranken », 1922), dessins peintures, sculptures
d’asile, édition établie et présentée
par Marielène Weber, traduit de l’allemand par Alain
Brousse et Marielène Weber, préface de Jean Starobinski,
Paris, Gallimard, « Bibliothèque de l’inconscient
», 1984.
14. Picasso, Propos sur l’art,
éd. de Marie-Laure Bernadac et Androula Michael, Paris,
Gallimard, coll. « Art et Artistes », 1998, p. 149
(propos rapportés par Hélène Parmelin in
Picasso dit…, Paris, Gonthier, 1966, p. 86).
15. On trouvera des exemples récents de
cette "modélisation" de l'art moderne et contemporain
in : Renaud d'Enfert, Daniel Lagoutte, Un Art pour
tous, le dessin à l'école de 1800 à nos jours,
Rouen, INRP/Musée National de l'Education, 2004. Kandinsky,
Picasso, Chaissac etc. y sont élevés au rang de
modèles scolaires.
16. Vincent Van Gogh, Correspondance générale,
Paris, Gallimard, 1990, t. III, p. 269.
Paris, Gallimard, 1999.
17. « Les murs ont la parole »,
journal mural, Mai 68, Sorbonne, Odéon, Nanterre etc.,
citations recueillies par Julien Besançon, Paris, Tchou,
1968, p. 180.
18. Jean-Yves Jouannais, L'Idiotie : art,
vie, politique, méthode, Paris, Beaux-arts, 2003.
Bibliographie
ARIES, Philippe, L’Enfant et la vie
familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Le Seuil,
1973.
BECCHI, Egle, et JULIA, Dominique
(sous la dir. de) : Histoire de l’enfance en occident.
2 : du XVIIIe siècle à nos jours. Paris : Le
Seuil, 1998.
CRUBELLIER, Maurice, L’Enfance et la
jeunesse dans la société française (1800-1950),
Paris, Armand Colin, 1979.
BOISSEL, Jessica, « Quand les enfants se
mirent à dessiner. 1880-1914, un fragment de l’histoire
des idées », Les Cahiers du musée national
d’Art moderne, printemps 1990, p. 14-43.
ENFERT, Renaud d', LAGOUTTE, Daniel,
Un Art pour tous, le dessin à l'école de 1800
à nos jours, Rouen, INRP/Musée National de
l'Education, 2004.
FINEBERG, Jonathan, The Innocent Eye. Children’s
Art and the Modern Artist, Princeton (N.J.), Princeton University
Press, 1997.
HIGONNET, Anne, Pictures of Innocence. The
History and Crisis of Ideal Childhood, Londres, Thames and
Hudson, 1998.
Infancia y arte moderno, catalogue d’exposition,
Valence (Espagne), Generalitat Valenciana, IVAM Centro Julio González,
1998 (commissaire : Carlos Pérez).
JOUANNAIS, Jean-Yves, L'Idiotie : art, vie,
politique, méthode, Paris, Beaux-arts, 2003.
LUC, Jean-Noël, L'invention du jeune
enfant au XIXe siècle, de la salle d'asile à l'école
maternelle, Belin, 1997.
LUQUET, Georges-Henri, Le Dessin enfantin,
Paris, F. Alcan, 1927 (nouvelle éd., Neuchâtel-Paris,
Delachaux et Niestlé, 1967).
MATISSE, Henri, Écrits et propos sur
l’art, texte, notes et index établis par Dominique
Fourcade, Paris, Hermann, coll. « Savoir », 1972.
PERNOUD, Emmanuel, L'Invention du dessin
d'enfant, en France, à l'aube des avant-gardes, Paris,
Hazan, 2003.
Picasso, propos sur l’art, éd. de Marie-Laure
Bernadac et Androula Michaël, Paris, Gallimard, coll. «
Art et Artistes », 1998.
Présumés innocents : l’art contemporain
et l’enfance, catalogue d’exposition, Bordeaux,
C.A.P.C., musée d’Art contemporain (commissaire :
Marie-Laure Bernadac), Paris, Réunion des musées
nationaux, 2000.
PRINZHORN, Hans, (« Bildnerei der Geisteskranken
», 1922), dessins, peintures, sculptures d’asile,
édition établie et présentée par Marielène
Weber, traduit de l’allemand par Alain Brousse et Marielène
Weber, préface de Jean Starobinski, Paris, Gallimard, «
Bibliothèque de l’inconscient », 1984.
|
|
 |
Fig.
1 Le bonhomme de type face/profil, in James Sully,
Études sur l'enfance, Paris, Alcan, 1898, p.
470, 472, 479, 504.
|
 |
Fig.
2 "Croissance du type" : sept dessins consécutifs
de Gayant et un de Mme Gayant, in Georges-Henri
Luquet, Les Dessins d'un enfant, Paris, Alcan,
1913, pl. CXII
|
 |
Fig.
3 Alfred Jarry, couverture de la partition de la Chanson
du décervelage, répertoire des Pantins, 1898,
autographie.
|
 |
Fig.
4 Gabriele Münter (en haut), copie à l’huile
sur carton d’après un dessin d’enfant,
1914, et son modèle (en bas), Munich, Gabriele Münter
und Johannes Eichner Stiftung. Photo D.R. © Adagp,
Paris 2003.
|
 |
| Fig.
5 Illustration d’une phrase, « Monsieur Fleur
est dans son jardin », dessin d'un écolier d’après
Gaston Chaissac, Cours élémentaire, École
primaire Lecomte, Paris (17ème arrondissement), 2002,
technique mixte (collage de papier journal, graphisme, peinture),
58 x 38,5 cm, collection particulière ; tiré
de Gabriele Münter (en haut) Enfert, Renaud d’,
Lagoutte, Daniel, Un Art pour tous, le dessin à
l’école de 1800 à nos jours, Rouen,
INRP/Musée National de l’Education, 2004. |
|