« L’invention »
L’intérêt et le plaisir que nous avons aujourd’hui
à regarder des dessins et des peintures d’enfants est l’un
des rares points de rencontre entre l’art avant-gardiste et le
goût commun. Le fossé entre les aventures les plus audacieuses
des arts plastiques et le grand public est si souvent évoqué,
qu’il me semble important de souligner d’emblée combien
cette communauté de regard à propos de l’art enfantin
est à la fois rare et jusqu’ici négligée.
Le grand mérite du travail d’Emmanuel Pernoud est de tenter
une histoire de cette expérience commune, là où
nous ne voyions pas jusqu’ici matière à réflexion.
À la lecture du livre d’Emmanuel Pernoud, j’ai été
frappé de constater que l’association qui me semblait jusqu’ici
naturelle entre enfance et dessin, était le fruit de mutations
très récentes dans les domaines de l’art et de la
pédagogie. Comme souvent, « l’invention » du
concept a créé son propre objet. S’il ne nous reste
guère de dessins d’enfants datant d’avant la seconde
moitié du XIXe siècle, c’est sans doute parce qu’on
ne leur laissait guère le temps ou les moyens d’en réaliser.
Si par hasard, ce temps et ces moyens étaient réunis,
le dessin en question rejoignait aussitôt les autres déchets
résultant du premier âge de l’homme, sans être
regardés. En considérant de manière nouvelle ce
dessin, l’avant-garde artistique a certes transformé ses
propres canons esthétiques, mais elle a surtout fait naître
un océan de dessins et de peintures, là où il n’y
avait rien ou presque. Pour le coup, la formule de Robert Filliou, «
l’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante
que l’art », me semble tout à fait justifiée.
Encore fallait-il qu’on entreprît cette histoire à
laquelle Emmanuel Pernoud s’applique, et qui nous permet désormais
d’établir cette relation singulière.
Le premier âge
Comme beaucoup de parents, j’ai remarqué l’influence
de l’entrée en Cours Préparatoire sur la production
dessinée et peinte. Si le début de l’apprentissage
de l’écriture, du calcul, de l’autorité…
ne tarit pas immédiatement le flux gigantesque des « œuvres
», elle en modifie l’esthétique.
Avant 5 ou 6 ans, l’enfant ne modélise peu ou pas. Chez
les petits de maternelle, l’arbre, le visage, peuvent être
de formes fantasques. À la veille de Noël, toutes les écoles
s’attèlent à l’exercice traditionnel qui consiste
à demander aux enfants de peindre des sapins pour ensuite en
faire une grande exposition – déjà ! Le résultat
est toujours magnifique d’invention, de justesse et d’efficacité
dans les moyens utilisés. Des trois outils de base du peintre
: dessin, couleur, valeur, les enfants ne gardent que les deux premiers.
J’ignore pourquoi, mais la valeur, le rendu du clair et du sombre
sur un même ton, ne semble pas correspondre à la structure
psychomotrice des premières années. Les couleurs sont
souvent posées en aplats, et - lorsque la maîtresse ou
le maître le permet - ce sont les mélanges et les contrastes
qui suggèrent ce qui nous voyons comme des ombres ou des reliefs.
Cette première particularité n’a évidemment
pu échapper aux tenants de l’ombre colorée qui virent
là l’application spontanée des idées de Chevreul.
Une autre caractéristique saute aussi immédiatement aux
yeux, c’est l’aisance avec laquelle les enfants passent
de l’abstraction à la figuration. Là encore, on
imagine combien cette « facilité » a dû stimuler
l’intérêt des peintres du début du XXe siècle.
Avant l’acquisition du langage, il me semble que les enfants ne
modélisent pas, c’est-à-dire qu’ils n’enferment
pas un objet dans une forme type préalablement pensée
ou apprise. Ils paraissent réagir de manière impulsive
à la stimulation que constituent le motif ou le thème.
L’apprenti sage
Avec l’apprentissage de l’écriture et de la géométrie,
arrive le souci de se conformer à un modèle fourni par
les adultes. Très vite, on voit disparaître l’incroyable
justesse des premiers dessins. Les « travaux » sentent l’application,
parfois la peine, et l’écart par rapport au modèle
devient une maladresse. Selon la pédagogie des adultes, leur
aptitude à fournir des modèles variés et stimulants
pour l’enfant, les dessins et les peintures peuvent conserver
à cet âge un réel intérêt pour le regard
des adultes. À cet âge, les enfants perçoivent très
bien comment les artistes jouent avec les modèles. Les peintures
présentées en permanence par l’Atelier des enfants
du Centre Pompidou à Paris, sont un bon exemple de la complicité
entre artistes et enfants à ce moment du développement.
Les artistes tentent, eux, de prendre des distances avec des modèles
qui leur pèsent (morphologie, représentation de l’espace,
etc), quand les enfants sont à l’âge où il
n’est pas toujours facile d’assimiler ces mêmes modèles.
Ce que m’apprennent les dessins d’enfants
Les deux âges que je viens de distinguer ici m’apprennent
des choses différentes.
Des tous petits, j’apprends d’abord à ne pas en faire
« trop », à ne pas souligner l’effet, à
ne pas glisser vers la répétition, la manière,
le formalisme, c’est-à-dire vers une composition qui perdrait
prise avec le motif pour tourner en circuit fermé. Un dessin
de petite section de Maternelle est toujours juste. Il peut, à
mon goût, manquer d’élégance, ou bien au contraire,
je peux lui trouver une grâce étonnante, il n’est
jamais chic, fabriqué ; il ne sent jamais « le mannequin
» comme on disait autrefois aux Beaux-arts.
De ce premier âge, j’apprends aussi l’incroyable puissance
des moyens plastiques qui sont à la disposition d’un peintre.
Quiconque a un jeune enfant dans son entourage, ne peut se désespérer
« qu’on a tout fait ». On peut certes être inhibé
par la feuille blanche, mais la présence d’un tout petit
vous rappelle que le blocage vient toujours de vous et non de ces moyens
qui depuis quelques dizaines de milliers d’années permettent
aux hommes de tout dire.(1)
Enfin, et surtout, il me semble que les tout petits me montrent comment
peindre en dehors de ce que j’ai nommé précédemment
les « modèles ». C’est une question délicate,
car bien sûr, une fois adulte, nul - même fou, sous l’emprise
de la drogue ou de l’alcool – ne peut vraiment prétendre
se défaire entièrement de ce qu’il a appris. La
volonté de Paul Klee qui voulait inclure dans le catalogue de
ses œuvres, ses dessins d’enfants et exclure ses années
d’apprentissage, tient davantage de l’acte de foi que du
réalisme. C’est parce que les enfants ne savent pas ce
que doit être un arbre ou un visage, qu’ils ont tant de
disponibilité pour saisir une expression ou la force de la germination
végétale. Pour ma part, ces dessins me rappellent que
l’important, c’est-à-dire le rendu d’une émotion,
de la « sensation » dont parlait Cézanne, ne dépend
pas de ma capacité à penser la forme, de ma technique.
Il me semble qu’avec ces dessins de jeunes enfants, comme d’ailleurs
avec ceux des malades mentaux, les œuvres des cultures premières,
etc, le XXe siècle n’a eu de cesse de chercher à
renouer avec cet état premier de l’émotion. L’éducation
qui lui succède l’enrichit incontestablement, mais c’est
au prix d’un effacement quasi total de cet état de grâce
que nous ressentons comme la perte d’un paradis perdu. J’ignore
la raison pour laquelle l’art actuel voue depuis tant d’années
un tel culte aux origines et baigne ainsi dans une ambiance néo-primitive.
D’ailleurs, il y a peu de chance que l’explication m’intéresse.
Cependant, je ressens fortement ce déterminisme historique lorsqu’il
pèse sur mes goûts et je crois que notre intérêt
pour les œuvres des enfants y est lié.
Du deuxième âge, celui marqué par l’apprentissage
des modèles et la maladresse, je retiens surtout la valeur esthétique
de la maladresse. Chaque fois qu’un enfant s’empêtre
dans la représentation en perspective d’une table, par
exemple, il produit un écart dont je peux me servir pour m’émanciper
de la prégnance d’une représentation-type qu’il
s’agit toujours pour moi de critiquer et d’essayer de renouveler.
C’est grâce au travail des pédagogues et des artistes
que cette impuissance de l’enfant devant le modèle peut être
lue désormais comme une felix culpa (2). Même
lorsqu’elle est sans intérêt d’un point de
vue plastique, elle présente une valeur humaine attendrissante,
voire une force poétique.
Work in regress (3)
Si l’histoire des relations du dessin d’enfant avec l’art
du XXe siècle s’esquisse à peine, les propos, les
références des artistes qui soulignent l’importance
des œuvres enfantines dans le développement de leur art
sont innombrables. Il me semble qu’en ce début de XXIe
siècle, la glorification de la jeunesse, le privilège
donné à l’innovation sur l’expérience,
se fonde en partie sur cette quête forcenée de l’originel,
du premier, de l’authentique, qui est le fil rouge tissant ensemble
l’art et l’art enfantin. Le pop art marque pour moi le moment
où l’intérêt pour l’enfance est passé
du statut de stimulus à celui d’astuce. En quelques décades,
la référence à l’enfance avait acquis sa
légitimité culturelle. Dans la plupart des cas, je crois
que l’approche des arts plastiques par les enfants a cessé
d’être l’occasion d’une réflexion sur
les moyens pour servir simplement d’outils de subversion des valeurs
de la haute culture bourgeoise. L’apparition de motifs empruntés
à la BD, aux dessins animés, au cinéma pour adolescents,
a été rendue possible parce que, dans les années
soixante, l’idée que la jeunesse pouvait être une
valeur alternative régénérante faisait son chemin.
Depuis, nous nous sommes mis à faire les enfants, comme d’autres
faisaient les fous, les idiots, les primitifs… Après avoir
été révolutionnaire dans la première moitié
du XIXe siècle, la Bohème est devenue régressive
! Je l’ai fait à mon heure et je ne le regrette pas. Mais
j’ai mis du temps à m’apercevoir que ces poses étiolaient
l’étendue de mes moyens et rapetissaient l’horizon
des sujets susceptibles de m’intéresser. Le passage par
ce qui est devenu une rhétorique de l’enfance n’a
désormais de sens que pour sa valeur subversive. Mais, là
encore, est-ce parce qu’avec l’âge on devient blasé,
ou bien par dégoût du couple « subversion –
subvention » cher à Rainer Rochlitz, la subversion m’ennuie
souvent désormais si elle n’élargit ma capacité
à appréhender le monde.
Je ne veux donc retenir de l’art
enfantin que ce qui peut enrichir mes moyens d’expressions plastiques.
Je reste assez circonspect devant le néo-primitivisme et ses
tendances régressives. Ayant la chance d’être le
père de jeunes enfants, mon intérêt pour ce type
d’œuvres est renouvelé de facto et l’enjeu est
désormais double. Il s’agit à la fois de voir, de
comprendre, et à l’occasion de « voler », ce
qui peut m’être utile, mais surtout d’y réagir
en transmettant au moment propice ces modèles, ces moyens, qui
susciteront toujours plus de désirs de comprendre la beauté
du monde. C’est mon rôle de père mais c’est
aussi, je crois, celui de tout peintre, tant il me semble que passées
les premières années, apprendre et transmettre ne font
qu’un.
Certes le dessin d’enfant est riche d’enseignement, mais
notre émerveillement devant ces œuvres ne doit pas nous
faire renoncer à ce devoir de transmission de cette expérience
du dessin et de la peinture. Il s’agit d’un héritage
précieux, incroyablement divers, pas du tout académique,
et dont l’étude est émancipatrice et à bien
des égards désinhibante pour l’enfant ou l’adulte
curieux de voir et de communiquer. L’idée que l’on
puisse faire aujourd’hui, du dessin d’enfant une autorisation
pour régresser vers des monomanies graphiques et picturales me
désole donc un peu.
Notes
1.
J’aime beaucoup cette phrase d’Antoine Coypel parlant de
la peinture : « tout est de son ressort, soit sur la terre, sur
les eaux ou dans les airs ». Je me la remémore souvent
lorsque je doute. Elle se trouve dans les Discours sur la peinture (1721)
in : Les Conférences de l’Académie Royale de peinture
et de sculpture au XVIIIe siècle, édition établie
par Alain Mérot, éd. École Nationale Supérieure
des Beaux-arts, Paris, 2003, p. 417.
2. Voir à ce sujet l’article d’Emmanuel
Pernoud : Zigzag, l’arabesque ratée dans l’ouvrage
collectif que j’ai dirigé, La maladresse, une faute heureuse,
éd. Autrement, Paris, 2003, p. 44-57.
3. La formule est de Werner Hoffmann, cité par
Emmanuel Pernoud dans L’invention du dessin d’enfant, p.
91.