Le Second Empire
marque l’entrée de l’économie française
dans sa seconde révolution industrielle. Portée
par une réforme profonde des outils financiers dont disposent
les entrepreneurs pour investir, cette métamorphose s’accompagne
d’un mouvement de capitalisation sans précédent
et d’un essor de la Bourse exceptionnel. Comme l’écrit
Alexandre Dumas Fils, la Bourse est au Second Empire ce que
« la cathédrale était au Moyen-Âge
», dédiée à un nouveau Dieu auquel
les parisiens vouent un culte fervent. Cette fièvre financière
saisit rapidement le marché de l’art qui, à
peine remis de la grave crise économique traversée
pendant la Seconde République, devient à son tour
un « Eldorado de spéculateur » (1).
« On ne rassemble plus une collection pour l’avoir,
pour en jouir (…) mais pour la vendre et gagner dessus
» (2) , déplore le critique Paul Lacroix en 1861.
L’œuvre d’art n’est plus qu’une
marchandise, un bon placement, dont la valeur d’échange
l’emporte désormais sur sa valeur d’usage,
ce dont s’inquiète Emile Montégut, critique
littéraire de la Revue des Deux Mondes :
« On n’a pas encore calculé quels désordres
s’opèrent dans le goût public et dans l’intelligence
générale d’une société, lorsqu’il
n’existe plus aucune proportion entre la valeur intrinsèque
et la valeur commerciale des objets d’art. »
(3)
A son tour,
le Salon des artistes vivants passe plus que jamais pour une
« foire aux cadres » qui aligne les œuvres
comme autant de marchandises à acheter. Sa présentation
dans le Palais de l’Industrie construit pour l’Exposition
Universelle de 1855 et non plus dans un palais des beaux-arts
digne de ce nom est perçu comme « une sorte
de présage funeste, de signe fatal de la prééminence
acquise (…) par l’industrie sur l’art
» (4). Quand certains critiques se résignent à
parler « la langue de [leur] temps : Doit et avoir
– produit et consommation » (5), d’autres
militent pour « un mouvement anti-boursier » qui
« seul peut (…) sauver le peu de littérature
et de journalisme proprement dit qui (…) reste encore
» (6) .
« Posséder n’est rien, c’est
jouir qui fait tout » (7)
Nombre
d’initiatives répondent à cet appel au tournant
des années 1860 pour s’opposer à la marchandisation
de l’art, à la fétichisation de l’œuvre
et à l’exploitation de l’artiste par le marché
(8). En réaction au consumérisme qui transforme
la culture occidentale, une certaine forme de romantisme dans
l’expérience de l’art resurgit, privilégiant
la valeur d’usage des œuvres dans un esprit stendhalien
de « jouissance du beau ». Des pratiques
culturelles, quelque peu disparues depuis la chute de la Monarchie
de Juillet, ressurgissent alors dans la société
cultivée comme l’interprétation de tableaux
vivants ou la location d’œuvres d’art. Mais
c’est surtout par le biais de l’exposition, qui
plus est payante, que certains vont chercher à émanciper
l’œuvre de sa logique marchande en la revendiquant
comme une oeuvre à voir et non plus comme une œuvre
à vendre. Si les musées resteront gratuits jusqu’en
1922, l’idée de rendre payant l’accès
aux expositions s’impose à partir de 1857, date
à laquelle le Salon des artistes vivants devient définitivement
payant. L’idée de faire payer l’usage d’un
objet plutôt que l’objet lui-même se présente
alors comme une alternative à l’économie
de marché et se répand assez symptomatiquement
dans l’ensemble de la société, illustrant
ses scrupules à se convertir à une économie
purement marchande. Il n’est pas jusqu’à
la Bourse qui ne cède à cette économie
de l’usage. En cette même année 1857, des
tourniquets payants sont installés à son entrée
pour limiter le flux des curieux qui y viennent comme on va
au spectacle et prévenir la contagion spéculative
qui ruine de pauvres gens pris au jeu de l’argent facile.
La critique ironise, considérant que « le système
financier moderne sera forcément réformé
par le tourniquet » (9).
« Payer pour voir »
L’idée
de faire « payer pour voir » n’était
pourtant pas entièrement nouvelle. En 1799, Jacques-Louis
David l’avait le premier expérimentée quand
il exposa les Sabines dans un local du Louvre, s’inspirant
du lucratif modèle anglais des exhibitions payantes.
Souhaitant donner aux arts les moyens de « jouir de
la noble indépendance de l’esprit »
(10), il revendiquait alors de pouvoir offrir à la vue
du public une œuvre qui, sans cela, serait devenue la «
conquête d’un riche » qui, jaloux
de « sa propriété exclusive »,
en aurait interdit la vue au reste de la société.
L’ambition d’une telle expérience, aussi
bien économique que sociale, fut cependant mal perçue
par la critique qui condamna fermement la « sordide vénalité
» des nombreux artistes qui imitèrent David. Les
peintres abandonnèrent dès lors l’idée
de se faire rémunérer par la monstration de leur
travail, se cantonnant à une économie de marché
soumise à la vente et à la commande.
Le principe
de l’exposition payante ne disparut pas pour autant. Des
expositions de peinture organisées à des fins
caritatives accoutumèrent progressivement « le
public à payer pour voir de la peinture »
(11), particulièrement après 1846 lorsque l’association
des artistes peintres, sculpteurs, graveurs et architectes du
Baron Taylor inaugura une série d’expositions payantes
dans les galeries du Bazar-Bonne Nouvelle pour financer sa caisse
de secours. Ce principe lucratif sera rapidement repris par
le gouvernement qui, petit à petit, fera payer l’accès
au Salon. C’est sous la Seconde République et principalement
pour des raisons budgétaires liées à la
crise économique, qu’un premier jour payant fut
institué. Il y en eut bientôt deux en 1852, trois
en 1853 et enfin six en 1855 pour l’Exposition universelle
(12), après quoi cette mesure devint la règle.
Dans aucun des cas, il ne fut question de restituer directement
et équitablement aux artistes une part des recettes perçues
sur l’exposition de leur travail. Au contraire, à
partir de 1857, le gouvernement décide de consacrer intégralement
le produit des entrées à l’acquisition d’œuvres
exposées au Salon, mesure destinée à la
fois à enrichir les collections nationales et à
encourager le marché de l’art.
Gustave Courbet
fut le premier à faire valoir les droits que pouvaient
attendre les artistes de ces nouvelles dispositions. Dès
1853, il revendiqua auprès du gouvernement une part des
recettes de l’Exposition considérant que c’était
principalement ses tableaux qui avaient attiré les visiteurs
au Salon et suscité le plus de compte-rendus dans la
presse (13). Deux ans plus tard, en marge de l’Exposition
Universelle, il réitérait l’expérience
tentée par David un demi-siècle plus tôt
en présentant une exposition rétrospective de
son œuvre que le public était invité à
visiter moyennant un franc. Le succès de son exposition,
dans laquelle les tableaux étaient autant à vendre
qu’à voir, fut cependant plus critique que financier
laissant Courbet dubitatif sur l’idée de l’exposition
payante auquel il préféra une stratégie
commerciale plus complexe, à la fois marchande et médiatique.
Louis Martinet et la Société nationale
des Beaux-arts (1862-1865)
Ce n’est qu’au
tournant des années 1860 que le principe de l’exposition
payante fut réellement expérimenté par
l’artiste Louis Martinet (14) dans l’idée
d’offrir aux artistes une alternative à un marché
de l’art de plus en plus prescripteur. Esprit romantique,
cet ancien élève du Baron Gros occupa une place
idéale pour observer l’évolution du milieu
de l’art après la Révolution de 1848. Membre
de l’équipe des inspecteurs chargés de l’organisation
du Salon des artistes vivants à partir de 1849, il fut
un témoin privilégié des réformes
institutionnelles, économiques et sociales brièvement
expérimentées sous la Seconde République.
Evincé d’une administration des beaux-arts de plus
en plus sectaire à partir de 1855, il prit alors conscience
de l’impasse dans laquelle se trouvaient les artistes,
pris entre un système académique en pleine décrépitude
et un marché purement spéculatif encore incapable
de soutenir la création artistique. Se tournant vers
l’association du Baron Taylor, il y encouragea l’organisation
d’expositions, notamment celle rétrospective de
l’œuvre d’Ary Scheffer présentée
en 1859 dans des galeries construites pour l’occasion
dans les jardins du Marquis d’Hertford, au 26 Boulevard
des Italiens.
C’est
à ce lieu que Martinet, alors âgé de près
de cinquante ans, associera son nom en y ouvrant une «
exposition permanente » qui accueillera jusqu’en
1865 tous les principaux artistes du XIXème siècle,
d’Ingres à Manet, en passant par Delacroix, Corot,
Rousseau, Millet, Courbet, Whistler, Puvis de Chavannes, Carpeaux,
etc. Profitant du nouveau vent libéral soufflé
par l’Empire à partir de 1860, ce républicain
de raison et orléaniste de cœur, dont les idées
comme certaines amitiés le rapprochent du courant saint-simonien,
va utiliser ce lieu pour tenter d’inventer un nouveau
commerce entre les artistes et la société, d’inspiration
romantique.
Sa
première ambition lorsqu’il inaugure son exposition
en février 1861 est « d’apprendre aux
artistes à faire leurs affaires eux-mêmes »
(15), laissant à l’Etat la charge de décorer
les monuments publics et de soutenir la grande peinture. Adoptant
des points de vue très libéraux, voire industrialistes
(16), Martinet est en même temps un farouche opposant
à l’exploitation de l’artiste par le marché.
Alors qu’il lui « a toujours semblé que
les mots art et spéculation étaient
ennemis mortels » (17), il entend « être
la première entreprise privée en France à
pouvoir, avec une indépendance absolue, servir gratuitement
d’intermédiaire entre les artistes et les amateurs
» (18). Comme l’écrit Edmond About, il s’agit
de créer une « marché d’un nouveau
genre » (19) où le producteur et l’acquéreur
pourraient traiter ensemble par l’intermédiaire
d’un administrateur. Ce dernier ne percevrait aucun droit
d’exposition ni aucune commission comme l’affiche
le règlement de l’exposition permanente qui limite
ses ressources à la rétribution que chaque visiteur
paye en entrant.
Le droit d’auteur en peinture
Rapidement,
cette conception libérale de l’entreprise de Martinet
prendra un tour plus radical encore au moment où le débat
sur le droit d’auteur allait revenir sur le devant de
la scène en France. Dans le prolongement du Congrès
international de Bruxelles de 1858 consacré à
la question de la propriété artistique, un nouveau
congrès, dont le Courrier artistique rend compte
avec beaucoup d’intérêt, est organisé
lors de l’exposition internationale d’Anvers pendant
l’été 1861. Peu après, en janvier
1862, le gouvernement français créée une
commission nationale chargée de réfléchir
aux améliorations à apporter à la législation
du droit de propriété. Martinet, comme l’ensemble
de la classe artistique, prend part à cette réflexion
dans son journal. Il prend parti pour les idées très
libérales exprimées par Jules Hetzel dont il publie
des extraits reconnaissant à l’artiste, ou à
ses ayant-droits, de conserver de façon perpétuelle
la propriété de son œuvre. C’est l’ardeur
avec laquelle il défend ce point de vue qui le conduit
à l’idée « tellement simple et
tellement naturelle qu’elle aurait du être émise
depuis longtemps » (20) de rémunérer
les artistes par le droit d’auteur comme le sont les écrivains
et les compositeurs. Cette découverte coïncide avec
un voyage en Angleterre auquel il participe en tant que membre
de la commission française pour l’Exposition Universelle
de 1862. Très impressionné par la puissance du
principe d’association que le peuple anglais pratique
depuis longtemps, particulièrement au sein des Art-Unions,
il réalise combien « dans les arts surtout,
l’esprit d’association peut tout changer »
(21).
C’est
donc grâce à la loi de l’association, «
éternelle depuis la famille (…) jusqu’à
la nation » (22), que Louis Martinet va tenter d’inventer
une nouvelle économie de l’art en fédérant
les artistes au sein d’une Société nationale
des Beaux-arts, dont «le principe est le droit d’auteur
en peinture, - le profit légitime et équitable
que l’artiste doit pouvoir tirer de l’exposition
qui se fait de son œuvre » (23). Créée
au printemps 1862, la société est présidée
par Théophile Gautier et regroupe rapidement près
de deux cents artistes que rejoindront ensuite une cinquantaine
de sociétaires amateurs. Son objet principal est d’organiser
une exposition annuelle d’œuvres inédites
des sociétaires, de la faire voyager dans les départements
et à l’étranger et d’en partager les
éventuels bénéfices.
Plusieurs
publicistes se succèdent dans les colonnes du Courrier
artistique pour défendre l’idée d’une
entreprise qui ne craint pas qu’on la taxe « d’utopie
», comme l’écrit P.-C. Parent, affirmant
même qu’elle pourrait bien être « la
fortune de la Société » (24). C’est
Francisque Sarcey, célèbre publiciste de l’Opinion
nationale, quotidien dont la sympathie saint-simonienne
est établie, qui livre la plus longue et vigoureuse défense
du projet de la Société nationale des Beaux-arts.
A ses yeux, « les peintres en sont encore aux errements
de 1788. Ils font un tableau, le vendent et en refont encore
un autre, et ainsi de suite. Il n’y en a pas un qui se
soit imaginé qu’il pourrait sans aliéner
la propriété de son tableau, en tirer un revenu
annuel » (25). Il enjoint alors l’artiste à
faire sa révolution et à s’adresser ainsi
« aux milliers d’hommes dont se compose le public
» : « Je viens d’achever une œuvre
; vous prétendez en régaler vos yeux, soit, mais
je prélève tant sur votre curiosité. Mon
tableau est un capital ; j’ai droit d’en attendre
un certain revenu, sans être pour cela obligé de
me dessaisir du capital. Je veux entrer dans l’esprit
de la société nouvelle, qui est démocratique,
et accomplir à mon profit la révolution qu’ont
déjà faite les écrivains et les compositeurs,
pour ce qui les regarde. » (26)
Il s’agit
ainsi pour Francisque Sarcey de « mettre en harmonie
avec la forme démocratique de notre société
les conditions industrielles de la peinture et de la sculpture
» et « c’est l’association
seule, la forme dernière de la démocratie, qui
peut démocratiser l’art » (27).
Le Salon intime
Le projet
défendu par la Société nationale des Beaux-arts
va bien au-delà d’une simple réforme du
statut de l’artiste et aspire également à
une réforme sociale de l’art. Mais la « démocratisation
de l’art » telle que l’entend Sarcey n’a
rien à voir avec celle que Courbet défend au même
moment dans un texte manifeste publié à l’occasion
du Congrès d’Anvers de 1861 (28). L’idéologie
défendue Boulevard des Italiens n’est pas esthétique
mais économique. En 1861, la démocratie a depuis
longtemps fait son entrée dans l’art. Le salon
est devenu « une véritable Babel de l’art
(où) tous les langages, tous les styles, tous les procédés
(…) sont mêlés et se heurtent les uns contre
les autres », triomphe d’un individualisme
« où chacun (ne) relève (plus) que de soi
» (29).
C’est
contre cet individualisme que s’oppose le projet volontairement
éclectique de Louis Martinet. A ses yeux, ses salons
doivent constituer au propre sens du terme une société,
un club artistique comme l’appelle Francisque Sarcey qui
y voit une forme de résurgence démocratique des
salons aristocratiques d’antan. Il suffit en effet de
cotiser pour rejoindre une communauté d’artistes
et d’amateurs qui entendent partager au cours de «
soirées intimes » une expérience collective
de l’art. Théophile Gautier va même jusqu’à
proposer d’imiter les habitudes des vendrediens, communauté
artistique qu’il a découvert à Saint-Petersbourg,
qui se réunit tous les vendredis soir pour peindre ou
dessiner collectivement autour d’une table et vendre ensuite
ces œuvres au profit de leur société.
Louis
Martinet ne cessera de développer la convivialité
de sa galerie, la transformant en salle capable de recevoir
des concerts, la dotant de boudoirs, de fumoirs, de salle de
lecture et de billard. La critique se moque et se demande si
un jour on n’y fera pas un peu de cuisine. C’est
ce que reproche également certains peintres sociétaires,
comme Théodore Rousseau, qui voit d’un mauvais
œil cette dérive pluridisciplinaire :
« L’année dernière je disais à
Martinet qu’il finirait par nous faire tenir un café,
et il me semble que nous y sommes. Voilà que nous avons
la peinture avec la musique et le grog. Nous aurons la danse
et les fleurs, nous pourrons écrire sur notre bannière
: « Ici les cinq sens sont charmés »
(30).
Il s’agit
bien de cela pourtant pour Louis Martinet : s’adresser
aux sens, stimuler leurs correspondances et parvenir en fin
de compte à une sorte de totalité romantique qui
s’adresserait au sentiment. C’est le but finalement
avoué des concerts organisés dans les salles d’expositions
dont l’ambition est d’« arriver à
la fusion de ces deux arts si bien faits pour vivre ensemble.
(…) Regardez un Corot, par exemple, en écoutant
une élégie de Mendelssohn, et le peintre n’aura
plus de secret pour vous. Ainsi, Diaz se complèterait
par Monpou ; Delacroix par Berlioz, Marilhat par Félicien
David ; Raphaël par Mozart ; Michel-Ange par Beethoven,
etc... » (31).
La place
prépondérante du sentiment dans le projet de Louis
Martinet découle logiquement du principe de l’exposition
payante dans la mesure où l’espace d’exposition
devient le lieu même de l’expérience artistique.
L’exposition prend valeur d’œuvre. Les critiques
de l’époque comparent volontiers l’art d’accrocher
une exposition à celui du joaillier qui doit savoir utiliser
« la loi des contrastes » (32) pour assembler
les pierres précieuses avec le meilleur effet. C’est
ce à quoi s’applique Louis Martinet, dans une conception
décorative qui s’oppose en cela à la logique
utilitariste qui préside aux accrochages des musées
parisiens et du Salon des artistes vivants, ce dernier en arrivant
à accrocher alphabétiquement les artistes. Son
« Salon intime » (33), comme l’appelle Zacharie
Astruc, « où aucune toile ne papillote ou tire
les yeux », porte « indéniablement
le cachet d’une harmonie aussi tranquille qu’elle
est puissante, saisissant le spectateur d’une impression
de recueillement » (34).
En robe de chambre et en pantoufles
Pour sensée
qu’elle puisse paraître, l’entreprise de Louis
Martinet fut un échec retentissant qui ne dura que quelques
mois. Comme il l’écrira lui-même au comte
de Nieuwerkerke, il s’était lancé dans une
« œuvre purement artistique » et non
« industrielle» (35). Rapidement, le projet
d’exposition payante tomba à l’eau face à
l’individualisme d’artistes sociétaires qui
ne respectèrent pas la promesse d’envoyer une oeuvre
inédite à l’exposition. La fragilité
économique de la Société obligea Martinet
à continuer à vendre des œuvres même
s’il inventa les mécanismes de loterie les plus
tortueux pour échapper à cette fatalité.
Mais en cette fin de Second Empire, il est utopique de chercher
à se soustraire à l’économie globale
d’une société de plus en plus capitaliste
qui fétichise l’idée de marchandise comme
le dénonce Marx dans Le Capital. Le sort réservé
aux tourniquets du palais Brongniart en est un témoignage
édifiant. Leur existence ne fut pas plus longue que les
galeries d’exposition du Boulevard des Italiens. Supprimés
par le gouvernement le 1er janvier 1862, ils sont rachetés
à un prix modique par leur fabricant qui « compte
y tailler de petits fétiches à porter en breloques
(que) les boursiers, naturellement superstitieux, lui paieront
(…) un bon prix » (36), rapporte Le Charivari
sur le ton de la farce.
A la fin
du Second Empire, le désir d’intimité avec
une œuvre devient telle qu’il doit nécessairement
passer par une forme d’appropriation, qu’il s’agisse
de l’original ou de sa reproduction. Comme l’écrit
Walter Benjamin, « l’intérieur devient
le véritable asile de l’art » (37) au
XIXème siècle et c’est dans cet espace «
qu’il incombe au collectionneur cette tâche
sisyphéenne d’ôter aux choses, parce qu’il
les possède, leur caractère de marchandise ».
C’est ce dont témoigne le visiteur d’une
exposition de peinture similaire à celle du Boulevard
des Italiens, organisée concurremment par le Cercle de
la rue de Choiseul. D’abord séduit par la «
température étudiée », les
tapis épais, les divans profonds et les œuvres accrochées,
le visiteur se prend à rêver de « déposséder
ces messieurs du cercle et de s’approprier tout, galerie
et dépendances, tapis, valets, tableaux ».
Il poursuit un peu plus loin en confiant qu’il «
trouve en effet, et ceci soit dit sans plaisanterie, qu’il
est impossible de jouir absolument d’un tableau, à
moins qu’il ne vous appartienne, à moins de vivre
en sa compagnie, de le voir sous tous ses aspects et à
chaque heure du jour. Chaque toile demande une sorte d’apprentissage,
d’initiation qui ne peut se faire que dans le silence
du chez soi, en robe de chambre et en pantoufles »
(38).
Malgré
tout le confort, le raffinement et la convivialité offerts
par les galeries du Boulevard des Italiens, le public du Second
Empire n’est pas prêt à « payer pour
voir » des expositions d’art moderne qu’il
peut désormais visiter gratuitement chez les marchands
de tableaux comme Goupil ou Durand-Ruel qui, à leur tour,
se mettent à organiser des « expositions intimes
» sur le modèle des expositions payantes. Quitte
à payer pour vivre une expérience sensible, c’est
la sensation forte et l’émotion la plus vive que
le public recherchera contre quelques pièces de monnaie.
Plus encore que les galeries d’art moderne, ce sont finalement
les lieux de divertissement et de distraction qui seront les
concurrents directs du Boulevard des Italiens. Le « spectacle
payant », qu’il s’agisse des panoramas, théâtres
et autres opéras qui connaissent un développement
considérable à la fin du Second Empire, aura finalement
raison de « l’exposition payante ». Les cinq
sens du public y sont bien plus intensément charmés
que dans les galeries de Louis Martinet. Dans les années
1860, alors que Charles Garnier mène la construction
de son nouvel Opéra à quelques mètres du
Boulevard des Italiens, le confort du public devient une préoccupation
majeure pour tous les directeurs de théâtre. Parce
que c’est le public qui paie, c’est son avis qui
prime désormais dans la construction des nouvelles salles,
contre celui des architectes (39). Cette forme de clientélisme,
soumise au bon plaisir du spectateur, traduit l’émergence
simultanée de l’économie de marché
et de la société de loisirs. C’est le sens
de cette caricature de 1863, illustrant le confort moderne des
nouveaux théâtres qui offre désormais au
public « des fauteuils amples avec un oreiller pour
chaque bras, une chaufferette pour chaque pied, un porte-lorgnette
ajusteur, un éventail mobile à modérateur,
un pupitre pour poser L’Entracte, une patère
pour le chapeau et une autre pour le parapluie ».
Mais c’est là un confort qui se monnaie comme le
souligne pour conclure la légende de l’image :
« louons la décoration du plafond du Théâtre
Lyrique : « l’architecte a su y symboliser son
époque : au centre, une colossale pièce de cent
sous, au millésime de 1862, tout autour des rayons lumineux
avec ces mots : In hoc signo vinces » : En ce signe
réside le triomphe…. C’est ce triomphe financier
et public qui devait attendre Louis Martinet lorsque, après
avoir fermé son exposition en 1865, il transformera sa
galerie pour en faire un Théâtre des Fantaisies-Parisiennes.
Notes
1. Philippe
Burty, « L’Hôtel des ventes et le commerce des
tableaux », Paris Guide par les principaux écrivains
et artistes de la France, Paris, Librairie internationale,
1867. Vol. II « La Vie », p. 953.
2. Anatole de Montaiglon, « L’art
et les artistes en 1860 », Annuaire des artistes et
des amateurs, Paris, 1861. p.72.
3. Emile Montégut, « De quelques
erreurs du goût contemporain en matière d’art
», Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1861.
4. A.J. Du Pays, « Exposition des ouvrages
des artistes vivants au Palais de l’Industrie », L’Illustration,
20 juin 1857. p. 387.
5. L. Saint-François, « L’exposition
permanente », l’Artiste, 1er juin 1860. pp.
221-222.
6. Arnould Fremy, « Un mouvement anti-boursier
», Le Charivari, 8 janvier 1857.
7. Stendhal, De l’amour, Paris,
Garnier-Flammarion, 1967. p.
8. Les formes décoratives ou industrielles
de l’art sont à ce même moment encouragées
comme alternative à l’unicité de l’œuvre
originale.
9. Clément Caraguel, « Péages
et tourniquets », Le Charivari, 6 janvier 1857.
10. Jacques-Louis David, Le tableau des Sabines,
suivi de Note sur la nudité de mes héros, La
Rochelle, Rumeurs des Ages, 1997. pp. 7-17.
11. Delacroix à Soulier, 21 avril 1826,
Correspondance générale d’Eugène
Delacroix, Paris, 1936, vol. 1. pp. 178-179. cité
par Jon Whiteley, « Exhibitions of contemporary painting
in London and Paris 1760-1860 », Saloni, Gallerie, musei
loro influenza sullo sviluppo dell’arte dei secoli XUIX
e XX, Actes du XXIVème congrès international
d’histoire de l’art, Bologne, septembre 1979.
12. Voir Patricia Mainardi, Art and Politics
of the Second Empire, New Haven et Londres, Yale University
Press, 1989. pp. 44-46.
13. « Je lui rappelai aussi qu’il
me devait 15.000 francs pour les droits d’entrée
qu’ils avaient perçus avec mes tableaux pour les
expositions antécédentes, que les employés
m’avaient assurés qu’individuellement ils conduisaient
200 personnes par jour devant mes Baigneuses. Ce à quoi
il répondit la bêtise suivante : que ces personnes
n’allaient pas pour les admirer. Il me fut facile de répondre
en récusant son opinion personnelle et en lui disant que
la question n’était pas là, que soit pour
critique, soit pour admiration, la vérité étaient
qu’ils avaient touché les droits d’entrée
et que la moitié des compte-rendus portaient sur mes tableaux
». Gustave Courbet à Alfred Bruyas, Octobre ( ?)
1853, Correspondance de Courbet, édition établie
par Petra-den Toesschate Chu, Paris, Flammarion, 1996. pp. 107-109.
14. Louis Martinet (1814-1895).
15. Introduction au catalogue de l’Exposition
de la Société nationale des Beaux-arts, Paris,
Impr. J. Claye, février 1864.
16. « que l’Etat, abdiquant au profit
de l’industrie, laisse à l’entreprise seule
le droit de propager l’art » laisse-t-il écrire
dans le Courrier artistique. Henri Boisseaux, «
Etude sur la situation des compositeurs français (deuxième
article) », Le Courrier artistique, 1er février
1863.
17. Louis Martinet, « L’exposition
permanente du Boulevard des Italiens », Le Courrier
artistique, 1er août 1861.
18. Louis Martinet, « Aux artistes et aux
amateurs », Le Courrier artistique, 15 juin 1861.
19. Edmond About, Le Courrier artistique,
1er juillet 1861.
20. Louis Martinet, « des droits d’auteurs
en peinture », Le Courrier artistique, 15 février
1862.
21. Louis Martinet, « de l’association
dans les arts », Le Courrier artistique, 1er décembre
1861. On sait l’impact qu’eut sur le mouvement syndical
et ouvrier français la découverte des Trade-unions
lors de cette Exposition. Sans faire de Martinet le Henry Tolain
du milieu de l’art, il convient de souligner l’importance
qu’eut pour le développement de son entreprise la
découverte des Art-Unions, sociétés privées
d’amateurs qui organisaient des expositions et loteries,
auxquelles il se réfèrera plusieurs fois.
22. Louis Martinet, « De l’association
dans les arts II », Le Courrier artistique, 1er
décembre 1862.
23. Louis Martinet, Le Courrier artistique,
15 mars 1862.
24. P.-C. Parent, « La Société
nationale des Beaux-arts », Le Courrier artistique,
6 décembre 1863.
25. Francisque Sarcey, « Petite chronique
», Le Courrier artistique, 14 février 1864.
26. Francisque Sarcey, « Petite Chronique
», Le Courrier artistique, 28 février 1864.
27. Ibid.
28. Courbet y déclara que « le réalisme
est, par essence, l’art démocratique ». cité
par Marie-Thérèse de Forges in : Gustave
Courbet, éditions des musées nationaux, 1977,
p. 36.
29. E.D. Dupays, L’illustration,
11 mai 1861.
30. Lettre de Théodore Rousseau à
Théophile Gautier, 3 février 1864. Correspondance
de Théodore Rousseau, BS b 22 L 121. Département
des arts graphiques, Musée du Louvre, Paris.
31. Le Courrier Artistique, 15 avril
1863. p. 4.
32. R. de Mercy, « Quelques observations
sur les expositions officielles », Le Courrier artistique,
15 février 1863.
33. Zacharie Astruc, Le Salon intime,
Paris, Poulet-Malassis, 1860.
34. Albert de la Fizelière, « Exposition
de tableaux modernes tirés de collections d’amateurs
», L’Artiste, 1er mars 1860.
35. Rapport de Louis Martinet au comte de Nieuwerkerke,
14 octobre 1864. Z 61 Société nationale des Beaux-arts,
Archives des musées nationaux, Paris..
36. Castorine, « La semaine de la Bourse
», Le Charivari, 17 février 1862.
37. Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXème
siècle, Paris, Editions Allia, 2003. p. 26.
38. « L’Exposition de tableaux du
cercle de la rue de Choiseul », La vie parisienne,
Janvier 1864. pp. 124-126.
39. « LES ARCHITECTES : décidément,
le public est trop instruit, il commande maintenant. C’est
une horreur, on n’a jamais vu ça.
LE PUBLIC (à lui-même en s’en allant) - Puisque
c’est moi qui paie, j’ai bien le droit de dire mon
avis. », in : J. Denizet, « A propos des
salles de spectacles », Le Charivari, 11 mars 1862.
Bibliographie
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et promoteur de son œuvre, Paris, Flammarion, 1998.
(catalogue d'exposition, Musée cantonal des Beaux-arts
de Lausanne, Suisse).
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Fig.
1 Daumier, Le Charivari, 2 février 1857.
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Fig.
2 Cham,
« Le tourniquet fermant la bourse aux gros capitalistes
», Le Charivari, 4 janvier 1857.
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Fig.
3 Cham, « Promenade au salon », Le Charivari,
15 mai 1859.
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Fig.
4 Cham, « Promenade au salon »
Le Charivari, 15 mai 1859.
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Fig.
5 « L’Exposition de 1863 photographiée
par Cham »
Le Charivari, 10 mai 1863.
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Fig.
6 Cham, « Tu ne fais qu’entrer et sortir …
et tu appelles cela gagner de l’argent ? (…)
» Le Charivari, 2 décembre 1862.
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| Fig.
7 « Les nouveaux théâtres »,
La Vie Parisienne, 1863, p. 5. |
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