La
conférence – d’une teneur très savante et très
dense à la fois - de Neil McWilliam jette une lumière nouvelle
et singulière sur l’une des principales sources idéologiques
de notre modernité. Nous lui en devons assurément la découverte.
C’est à juste titre qu’il voit l’importance de
ces débats des années 1830-1840 dans le fait que, «
cent cinquante ans plus tard, le régime culturel qui caractérise
la société moderne recèle bien des éléments
qu’on pourrait caractériser comme ‘saint-simoniens’.
» Et j’ai été particulièrement frappé
par ses remarques finales sur « le foisonnement des médias
audio-visuels que nous a légué le vingtième siècle
» dépassant « de loin les rêves les plus osées
de Saint-Simon et de ses épigones » ; par la façon
dont il a su, en y apportant toutes les nuances nécessaires, identifier
dans le saint-simonisme l’origine de notre culture de masse qui,
ayant détrôné les rêves de bonheur des anciennes
utopies, assigne maintenant pour tâche à l’art –
au sens le plus large de ce terme - et à ses fabricateurs de nous
bercer de « dreams that money can buy ».
Neil
McWilliam supposant toutefois bien connues les deux principales conceptions
de l’art qui se sont affrontées dans la France du 19ème
siècle, il me semble utile de rappeler ici en quelques mots,
pour étayer les brèves remarques qui suivront, la façon
dont l’art social s’est opposé à la théorie
de l’art pour l’art.
Pour les tenants de
l’art social, l’image devait montrer le chemin menant à
l’instauration future du paradis sur terre. Dirigé vers
l’avenir, l’art social proposait donc comme la jouissance
différée de l’absolu. A l’inverse, et par
réaction contre ce qu’ils jugeaient être une infâme
instrumentalisation de l’art, les partisans de la théorie
de l’art pour l’art en proposaient la jouissance immédiate,
mais fictive : l’oeuvre, disaient-ils en substance, vous présente
le reflet d’un fragment de l’absolu, mais vous devez savoir
que cet absolu vous restera inaccessible à jamais.
Or il semble bien, aussi
paradoxal que cela puisse paraître (puisque l’on a coutume
de faire dériver l’art pour l’art de la « finalité
sans fin » kantienne, via Benjamin Constant et Mme de Staël),
que l’art social fut comme la version française, c’est-à-dire
marquée par la Révolution, de la religion de l’art
que les Romantiques allemands avaient formulée depuis une trentaine
d’années. Parce que, disait Novalis, « le temps n’est
plus où l’Esprit de Dieu était compréhensible
» et que « nous avons perdu ce qui se manifeste au-delà
du phénomène », nous avons, plus que jamais, besoin
d’un médiateur : « Rien n’est plus indispensable
à une vraie religiosité qu’un médiateur qui
nous unisse à la divinité. Il est absolument impossible,
dit Novalis, que l’homme soit en liaison avec elle de façon
immédiate. » Et c’est pourquoi il faisait de
l’art le médiateur par excellence, celui qui, seul, pouvait
nous unir maintenant à la divinité devenue invisible,
inaccessible aux sens : « Toute la représentation repose
sur une présentification du non-présent … - (force
miraculeuse de la fiction). » L’art devait donc prendre
la relève du christianisme, assurer la continuité de la
fonction religieuse en conservant au présent les liens qui le
rattachent au passé. Au demeurant, cette définition de
l’art comme médiation entre un Etre devenu invisible et
le monde sensible était un lieu commun de l’esthétique
allemande au tournant du 18ème au 19ème siècle.
Or en France, à
partir de 1825, si les saint-simoniens militent pour un art qui serait
de nature proprement chrétienne – proches en cela des Allemands
–, ces héritiers de la Révolution veulent un art
qui serait aussi social. Ce ne fut possible qu’au prix d’un
renversement du vecteur temporel de l’art qui, d’orienté
qu’il était vers la représentation du passé,
devait dès lors se tendre tout entier vers la production de l’avenir.
Saint-Simon lui-même avait, en 1814, achevé par ces mots
son opuscule intitulé De la réorganisation de la société
européenne :
« L’imagination
des poètes a placé l’âge d’or au berceau
de l’espèce humaine parmi l’ignorance et la grossièreté
des premiers temps : c’était bien plutôt l’âge
de fer qu’il fallait y reléguer. L’âge d’or
du genre humain n’est point derrière nous, il est au-devant,
dans la perfection de l’ordre social ; nos pères ne l’ont
point vu, nos enfans y arriveront un jour : c’est à nous
de leur en frayer la voie . »
Si les Romantiques allemands
avaient célébré une religion de l’art capable
de relier les hommes à un passé devenu insensible, les
saint-simoniens prétendaient donc construire une religion de
l’art qui serait entièrement tournée vers l’avenir
: puisque l’Age d’or, disaient-ils, n’est pas derrière
nous, mais devant nous, la tâche des artistes, qui sont les véritables
prêtres modernes, est de nous y conduire en « perçant
le voile qui nous sépare de l’avenir », en «
tirant l’humanité de son apathie », en « passionnant
les masses pour les organiser » selon les images de l’art,
pour les amener à réaliser l’Age d’or.(1)
L’Exposition de
la Doctrine de Saint-Simon, principale œuvre philosophique du saint-simonisme,
est la publication des conférences tenues de 1828 au début
de l’année 1830 par quatre disciples de Saint-Simon : Bazard,
Enfantin, Rodrigues et Buchez. Et c’est dès la première
de ces conférences qu’a été donné
l’enjeu véritable du saint-simonisme. A l’un des
auditeurs qui demandait à ces nouveaux prédicateurs de
dire nettement ce qu’ils voulaient et qui ils étaient,
Bazard fit cette réponse :
« Nous sommes
tout à la fois les héritiers du catholicisme et les continuateurs
de la révolution ; nous voulons achever de détruire ce
qui reste du trône et de l’autel et, sur ces débris,
reconstruire la société et l’autorité
. »(2)
S’il est vrai
que les mass-médias d’aujourd’hui, comme le souligne
Neil McWilliam, héritent des saint-simoniens, c’est dans
une large mesure parce qu’ils sont, avec des moyens considérablement
accrus, au service de la même visée « autoritaire
» qui était la leur. Et l’un des grands mérites
de cette conférence (plus encore de l’ouvrage qui l’inspire)
est de mettre au jour cette dimension autoritaire du saint-simonisme,
longtemps passé inaperçue depuis sa qualification marxiste
de « socialisme utopique ». Se fonder sur la puissance motrice
des affects pour mettre en mouvement les masses vers la réalisation
du paradis sur terre ne relève en effet que très faiblement
de l’ « utopie » ; cela relève bien davantage
des techniques les plus éprouvées de tout exercice du
pouvoir. Il suffit ici de rappeler l’Abbé Du Bos :
« Ceux qui
ont gouverné les peuples dans tous les tems, ont toujours fait
usage des peintures & des statues pour leur mieux inspirer les sentiments
qu’ils voulaient leur donner, soit en religion, soit en politique.
»(3)
Or c’est bien
ce lien des affects au pouvoir qui est au cœur de la théorie
du « sentiment » qu’expose la Doctrine - faisant suite
sur ce point à la Théorie des sentiments moraux d’Adam
Smith (qui avait été récemment traduite par la
veuve de Condorcet), où le « sentiment » était
synonyme d’une sympathie qui sera pensée, dans l’Enquête
sur la richesse des nations, comme le vrai moteur de tous les échanges
et de toutes les actions humaines:
«
C’est par le sentiment que l’homme vit, qu’il
est sociable ; c’est le sentiment qui nous attache au monde, à
l’homme, c’est lui qui nous lie à tout ce monde qui
nous entoure ; (…) C’est le sentiment qui porte l’homme
à s’enquérir de sa destination ; c’est le
sentiment qui la lui révèle d’abord. (…) C’est
encore le sentiment qui, en lui faisant désirer, aimer ce but,
peut seul lui donner la volonté d’y parvenir et les forces
nécessaires pour l’atteindre. »(4)
A cette « faculté
sentimentale », la Doctrine opposait évidemment la «
faculté rationnelle » dont elle dénonçait
la supériorité prétendue : les philosophes nous
avaient trompés, le sentiment n’est pas l’attribut
de l’enfance de l’humanité, ni le raisonnement celui
de sa virilité. Non, la supériorité des temps modernes,
comparés aux temps anciens, ne tenait pas comme ils l’ont
cru à la prédominance toujours croissante du raisonnement
sur le sentiment. Ainsi donc se trouvait justifiée la hiérarchie
qui devait disposer l’artiste, le savant et l’industriel
dans la marche de la société vers le bonheur à
venir. Car « les préceptes de la science » ne sauraient
renfermer « une obligation d’agir » ; « la démonstration
scientifique peut bien justifier la convenance logique de tel ou tel
acte », mais elle ne peut déterminer ces actes, puisqu’elle
ne peut les faire aimer :
« Il
ne suffit pas que le but de la société et les moyens de
l’atteindre lui [l’individu] soient connus ; il faut que
ce but, ces moyens soient pour lui des objets d’amour et de désir.
Or les savants peuvent bien sans doute constater ce phénomène,
et dire en conséquence ce qu’il faut aimer pour ne pas
contrarier la marche de la civilisation telle qu’elle est indiquée
par l’enchaînement des faits historiques ; mais ils sont
incapables de produire les sentiments dont ils reconnaissent la nécessité.
Cette mission appartient à une autre classe d’hommes, à
ceux que la nature a doué particulièrement de la capacité
sympathique. […] La société enfin n’a jamais
été entraînée directement que par les diverses
formes de l’expression sentimentale. Ces formes, sous le nom de
culte aux époques organiques [celles où l’humanité
se conçoit une destination], ou de beaux-arts aux époques
critiques [celles où elle n’a plus conscience de son but],
ont toujours pour résultat d’exciter les désirs
conformes aux but que la société doit se proposer d'atteindre,
et de provoquer ainsi les actes nécessaires à son progrès.
»(5)
C’est en ce qu’ils fondent leur « Doctrine »
sur cette impuissance de la raison et, a contrario, sur le pouvoir du
« sentiment », seul capable de faire agir en faisant désirer,
que les saint-simoniens, loin davoir été ces socialistes
utopistes que dénonçait Marx, furent bien plutôt
les fossoyeurs des Lumières et les précurseurs des méthodes
et des techniques modernes de la publicité et du marketing. Il
existe en effet une ligne qui relie, presque sans solution de continuité,
« l’esthétique scientifique » de Léon
Halévy (1825) ou d’Eugène Izalguier (1836) étudiées
par Neil McWilliam, à ces techniques modernes de manipulation
: elle passe notamment par l’esthétique - qui elle aussi
se voulait « scientifique » - de Charles Henry à
la fin du XIXe siècle, par le développement et l’application
des théories de l’hypnose et de la suggestion comme aussi
de celles du behaviorisme au commencement du XXe siècle. Toutes
cherchaient les moyens de rationaliser la production et la propagation
des affects qui seraient capables de donner corps à ce que Neil
McWilliam nomme pudiquement « une société unifiée
et cohérente ». De sorte que les formulations du Purisme
de Le Corbusier et d’Ozenfant pour lesquels « un tableau
est une machine à communiquer des sentiments » communiquèrent
très vite avec celles qu’énonçaient publicitaires
et propagandistes pour élaborer leur savoir. Ainsi les saint-simoniens
avaient-ils commencé en effet à effacer les frontières
entre l’Art, dans l’acception limitée qui lui était
généralement conférée au XIXe siècle,
et le travail : avec l’Artiste- prêtre établissant
le décor du nouveau culte en suivant les calculs du Savant, et
l’Industriel produisant les instruments qui permettraient d’atteindre
le but promis, chacun œuvrait, à sa place, à la contruction
commune. Si le rêve saint-simonien – celui d’un accord
du travail de chacun avec celui de tous pour produire l’harmonie
achevée - n’aura finalement été poursuivi
que par quelques régimes totalitaires, il est par contre demeuré
actif au sein des démocraties fondées sur l’économie
de marché, engendrant par la concurrence ce mélange d’ordre
et de désordre qui les caractérise. C’était
de ce mouvement général impulsé à l’ensemble
du corps social - et prodigieusement accéléré durant
l’entre-deux-guerres – que Paul Valéry décrivait
les enjeux et les risques :
« Vous êtes
des cobayes, chers hommes et des cobayes fort mal utilisés, puisque
les épreuves que vous subissez ne sont infligées, variées,
répétées, qu’au petit bonheur. Il n’est
point de savant, point d’assistant de laboratoire qui règle,
dose, contrôle, interprète des expériences, des
vicissitudes artificielles, dont nul ne peut prévoir les effets
plus ou moins profonds sur vos personnes précieuses. Mais la
mode, l’industrie, mais les forces combinées de l’invention
et de la publicité vous possèdent, vous exposent sur les
plages, vous expédient à la neige, vous dorent les cuisses,
vous cuisent les cheveux ; cependant que la politique aligne nos multitudes,
leur fait lever la main ou dresser le poing, les fait marcher au pas,
voter, haïr ou aimer en cadence, indistinctement, statistiquement
! »(6)
Notes
1. Exposition de la Doctrine de Saint-Simon, Première
année, 1828-1829, 3ème édition, revue et augmentée,
Paris, Au Bureau de l’Organisateur, 1831, p. 385 et 361.
2. Cité par Georges Weill, L’école saint-simonienne,
son histoire, son influence jusqu'à nos jours, Paris, Alcan,
1896, p. 26.
3. Abbé Du Bos, Réflexions critiques sur la
poésie et sur la peinture, Paris, Pierre-Jean Mariette, 1740,
(4ème édition revu et corrigée par l'auteur), Tome
I, (Première partie, Section IV), p. 35.
4. Doctrine, ouv. cité, p. 268-69.
5. Ibid., p. 264-72.
6. Paul Valéry, “Notre destin et les lettres”
[1937], Regards sur le monde actuel et autres essais, Paris,
Gallimard, 1945, p. 252.