En
décembre 1824 paraissaît à Paris –très
discrètement – un petit pamphlet en forme de dialogue qui
allait marquer une étape importante dans la conception moderne
du statut social de l’artiste. Intitulé “L’Artiste,
le savant et l’industriel” et publié dans le recueil
Opinions littéraires, philosophiques et industrielles,
le texte est l’oeuvre d’un aristocrate déchu, Claude-Henri
de Rouvroy, comte de Saint-Simon. Durant une vingtaine d’années,
Saint-Simon s’était consacré à l’élaboration
d’un système politique qui réconcilierait le progrès
matériel et l’ordre social, tout en assurant un certain bien-être
aux classes les plus défavorisées. La mutation de sa philosophie
vers un humanitarisme mystique s’accompagne d’une valorisation
des arts qui atteint son expression la plus accomplie en 1824. Saint-Simon
met en scène les représentants des trois classes dotées
de la direction de la société future: le savant dont les
capacités intellectuelles assurent la gestion rationnelle de la
collectivité, l’industriel qui exploite les ressources naturelles
et poursuit des innovations scientifiques, et l’artiste, qui résume
ainsi ses fonctions en s’adressant à ses deux interlocuteurs:
“C’est
nous, artistes, qui vous serviront d’avant-garde; la puissance
des arts est en effet la plus immédiate et la plus rapide. Nous
avons des armes de toute espèce: quand nous voulons répandre
des idées neuves parmi les hommes, nous les inscrivons sur le
marbre ou sur la toile, nous les popularisons par la poésie et
par le chant; nous employons tour à tour la lyre ou le galoubet,
l’ode ou la chanson, l’histoire ou le roman; la scène
dramatique nous est ouverte, et c’est là surtout que nous
exerçons une influence électrique et victorieuse. Nous
nous adressons à l’imagination et aux sentiments de l’homme;
nous devons donc exercer toujours l’action la plus vive et la
plus décisive; et si aujourd’hui notre rôle paraît
nul ou au moins très secondaire, c’est qu’il manquait
aux arts ce qui est essentiel à leur énergie et à
leur succès, une impulsion commune et une idée générale.”(1)
Pour Saint-Simon, l’artiste
remplit donc le rôle d’un intermédiaire capable de
traduire les conceptions abstraites de ses partenaires dans une langue
susceptible de toucher et de mobiliser tous les secteurs de la société.
Ainsi compris, l’art peut influencer l’opinion et, finalement,
le comportement par la force sentimentale qu’il exerce sur des
esprits incapables de répondre aux appels à la raison.
En conçevant le rôle des arts comme étant de “s’élancer
en avant de toutes les facultés intellectuelles,” Saint-Simon
ébauche un programme de l’engagement social de l’artiste
qui sera élaboré par ses propres disciples et par des
dissidents comme Philippe Buchez et Pierre Leroux pendant la Monarchie
de juillet, et qui fera écho parmi les mouvements contestataires
des années 30 et 40, notamment les républicains et les
fouriéristes. La perspective idéologique particulière
à chaque penseur ou tradition politique apportait des nuances
importantes à leur conception du rôle social de l’art.
Au-delà de ces différences, pourtant, on peut discerner
des préoccupations communes relatives aux potentialités
tranformatrices de l’art, au processus psychologique de la réception
esthétique et aux mécanismes du changement social pacifique.
C’est avec de telles préoccupations théoriques qu’une
génération de critiques fera face à la production
artistique du mi-siècle, élaborant à la fois un
diagnostic des plaies de la société contemporaine et un
plan d’action culturelle pour faciliter l’avènement
d’un monde nouveau.
Les
théoriciens de la période post-révolutionaire héritent
d’une tradition de valorisation de la fonction sociale de l’art
qui trouve ses racines sous l’Ancien Régime, surtout chez
Diderot. Elaborées après 1789 dans des circonstances politiques
plus pressantes, ces idées influent directement sur les débats
esthétiques du siècle suivant, notamment chez les républicains.
En même temps, de nouvelles préoccupations émergent,
qui infléchissent les divers modèles idéologiques
des années 30 et 40, qui transforment la conception de l’appareil
psychique chez l’individu et modifient le rôle accordé
à l’artiste dans la structure sociale. Déjà
chez Saint-Simon, la distinction entre l’artiste, le savant et
l’industriel reflète les nouvelles théories psycho-physiologiques
annoncées vers 1800 par Cabanis et Bichat. Leurs recherches avaient
mis en cause le modèle psychologique hérité de
Locke qui supposait une égalité fondamentale de potentialités
entre les hommes, modifiée ensuite par l’apport de l’expérience
sur l’appareil sensible. Au lieu de cela, ils proposaient une
conception de l’homme qui soulignait l’importance des variations
innées des capacités et du caractère et divisait
la société selon une typologie organisée autour
des qualités psycho-physiologiques dominantes. Un tel modèle
mettait en valeur le sentiment, compris comme la caractéristique
la plus développée chez la plupart des hommes. Il encourageait,
de plus, la conviction que la stabilité sociale reposait sur
un système de croyances communes qui s’adressaient à
l’appareil sentimental et qui maîtrisaient les instincts
égoistes. La religion était ainsi conçue comme
un élément essentiel dans un monde plus juste, bien que
Buchez fût le seul pour qui le catholicisme conservait son autorité
morale dans la société post-révolutionnaire.
Le
défi aux croyances traditionnelles que constituait la Révolution
française entraînait une crise des valeurs qui inspirait
le foisonnement de mouvements radicaux et jouait un rôle décisif
dans la valorisation de la personnalité de l’artiste qui
marquait la première moitié du dix-neuvième siècle.
Ce que Paul Bénichou a nommé, dans une étude magistrale,
“le sacre de l’écrivain”, a également
contribué à la glorification des peintres et sculpteurs,
dont l’oeuvre paraissait particulièrement apte à
impressioner un public large et souvent inculte. Comme Georges Matoré
l’a montré, le terme “artiste” est l’objet
d’une attention sans précédent à l’époque
romantique et dépasse ses connotations platement professionnelles
pour désigner un créateur aux pouvoirs transcendants.
Selon Balzac – lui-même attiré par les Saint-Simoniens
– “L’artiste est l’apôtre de quelque
vérité, l’organe du Très-Haut qui se sert
de lui.” Dans le même esprit, l’écrivain
Félix Pyat déclare en 1834, “L’art est
presque un culte, une religion nouvelle qui arrive bien à propos
quand les dieux s’en vont et les rois aussi.”(2)
Si
l’analogie entre l’art et la religion est devenue aujourd’hui
un lieu commun n’exerçant qu’une force métaphorique
bien faible, chez les adeptes de l’art social contemporains de
Balzac et de Pyat la notion de l’art comme “sacerdoce”
et de l’artiste comme avatar du prêtre est largement débattue.
Le poids accordé à cette notion varie selon les modèles
sociaux et psychologiques développés par les théoriciens
des divers mouvements. La philosophie du travail élaborée
par Fourier et ses disciples, par exemple, diminue le statut accordé
à l’artiste. D’après leur théorie du
“travail attrayant”, le bonheur dans une société
harmonienne nécessite un changement continuel d’activité
pour satisfaire tous les aspects de la personnalité individuelle.
Une telle perspective est incompatible avec la spécialisation
des fonctions impliquée par un terme comme “artiste”.
En effet, chez Fourier la distinction entre art et travail est mitigée
sinon tout à fait abolie, et chaque membre de la société
est conçu, au moins potentiellement, comme un artiste.
On
trouve, également, le statut de l’artiste plus effacé
chez Pierre Leroux, qui modifie l’ontologie saint-simonienne en
insistant sur l’unité des trois capacités que sont
la sensation, le sentiment et la connaissance. Leur identification chez
les Saint-Simoniens avec des types de personnalité – et
des fonctions sociales – distincts est modifiée par Leroux,
qui insiste sur la coexistence des capacités dans chaque individu.
En privilégiant l’unité ontologique de l’homme,
Leroux affirme également l’unité sociale et met
en cause la hiérarchie des fonctions et le statut exceptionnel
accordé à l’artiste par les Saint-Simoniens.
C’est
effectivement chez Saint-Simon et surtout chez ses disciples que la
notion de l’art comme sacerdoce est pleinement dévelopée.
L’élévation de l’artiste au sommet du pouvoir
spirituel de la société future découle d’une
transformation de la politique saint-simonienne en système religieux.
Cette évolution est entammée vers 1824 par le maître
lui-même et accomplie en décembre 1829 avec la déclaration
d’une foi saint-simonienne par les deux nouveaux directeurs du
mouvement, Prosper Enfantin et Saint-Amand Bazard. Si Saint-Simon avait
prévu pour les artistes “une puissance positive, un
vrai sacerdoce,”(3) cette promesse est amplifiée et
ils sont maintenant dotés d’une influence où ils
deviennent “précepteurs de l’humanité.”
Ce destin glorieux est la conséquence du rôle de plus en
plus essentiel accordé au sentiment dans la philosophie saint-simonienne.
C’est le sentiment qui développe chez l’artiste une
conscience aiguisée et lui donne la capacité intuitive
de prévoir l’avenir: l’artiste devient donc prophète.
En même temps, chez le peuple, le sentiment est la faculté
la plus susceptible de s’émouvoir et de transformer les
impressions en action. Dans une prédication célèbre
prononcée en mars 1830, le publiciste saint-simonien Emile Barrault
sollicite le soutien des artistes dans une entreprise qui transformera
la société par l’emprise qu’ils détiennent
sur l’imagination populaire:
“Viennent,
viennent donc à nous tous ceux dont le coeur sait aimer, et le
front s’enflammer d’une noble espérance ! Associons
nos efforts pour entraîner l’humanité vers cet avenir;
unis entre nous, comme toutes les cordes harmonieuses d’une même
lyre. Commençons dès aujourd’hui ces hymnes saintes
qui seront répétées par la postérité;
désormais les beaux-arts sont le culte, et l’artiste est
le prêtre.”(4)
Et,
pourtant, cette vision séduisante est contredite par une tension
continue entre la promesse théorique d’un sacerdoce artistique
et la subordination pratique de l’artiste à une classe
plus exclusive de prêtres qui jouissent d’une autorité
doctrinale plus assurée. Cette tension elle-même fait écho
au désir, chez les Saint-Simoniens, de découvrir ce qu’ils
appellent “une science du sentiment” – c’est-à-dire
une langue esthétique dont l’efficacité pédagogique
est garantie par la compréhension objective des ressorts psychologiques
sur lesquels elle joue. C’est ainsi qu’en 1825 le Saint-Simonien
Léon Halévy proclame:
“L’époque
approche où le peintre, le musicien, le poète qui sera
parvenu à l’entier développement de sa faculté
de sentir possédera, d’une manière aussi certaine,
la puissance de plaire et d’émouvoir qu’un mathématicien
possède maintenant celle de résoudre un problème
de géométrie ou un chimiste de décomposer un corps
quelconque.”(5)
Bien
que de telles ambitions s’éclipsent avec la transformation
de la doctrine en religion, la tension entre la liberté créatrice
de l’artiste et son asservissement à des impératifs
idéologiques n’est pas réconciliée. Elle
est d’autant plus réelle que les Saint-Simoniens ont comme
priorité doctrinale l’élimination de l’individualisme
et la création d’une société unifiée
et cohérente. Cette ambition se dessine à travers leur
promotion de spectacles collectifs, qui rappellent les fêtes révolutionnaires,
et dans leurs fantaisies architecturales où des innovations technologiques
transforment l’espace par une sorte de pyrotechnie qui fond l’individu
dans une expérience totalisante du sublime.
L’anti-individualisme
des Saint-Simoniens est aux antipodes, au moins superficielement, de
la posture libertaire des Fouriéristes. Le fondateur du mouvement,
Charles Fourier, lègue à ses disciples une systématisation
apparemment infaillible, de la psychologie humaine qui permet, selon
lui, l’élaboration d’institutions sociales parfaitement
conformes aux besoins matériels et spirituels de l’homme.
Si les découvertes du maître sont censées éliminer
les conflits à la fois sociaux et psychiques pour atteindre une
harmonie collective, elles offrent aussi une formule qui accorde la
liberté individuelle au plus grand bonheur de tous. Il semblerait
donc que la coordination harmonieuse du comportement et des opinions
prévue par Fourier élimine tout besoin d’intervention
artistique dans la société, et dans la théorie
du maître lui-même le rôle de l’artiste se limite
à l’agrément collectif. Pour ses disciples, pourtant,
l’art est apprécié à la fois comme un outil
valable dans la tâche ardue de convertir les habitants de notre
monde imparfait aux joies de l’harmonie promise à l’avenir
et, une fois cette harmonie realisée, de glorifier la nature
enfin rétablie dans son vrai destin. Armé des formules
de ce qu’il appelle la “loi sociale” léguée
par Fourier, un de ses disciples, Eugène d’Izalguier, offre
en 1836 les indications de ce que serait une “loi esthétique”
élaborée sur ces principes:
“Si,
en effet, connaissant à fond les exigences de la nature humaine,
Fourier a pu calculer avec précision les conditions sociales
les mieux appropriées à cette nature, les plus favorables
à la satisfaction de ces exigences, il sera possible aussi, profitant
de ses travaux sur les passions de l’homme, de calculer les conditions
d’art les mieux en harmonie avec ces passions et les plus capables
de les satisfaire ou de les diriger selon le but de l’artiste.
Dès lors toute combinaison esthétique aura sa loi et sa
raison, comme toute combinaison musicale, comme toute combinaison picturale,
comme toute combinaison de nombres, et la science sera fondée.”(6)
Ces
ambitions perdent leurs allures positivistes dans les compte-rendus
critiques consacrés aux beaux-arts et publiés dans la
presse fouriériste pendant la Monarchie de juillet. Pour le critique
Désiré Laverdant, dont les articles sur le Salon sont
l’occasion d’appliquer une esthétique fouriériste
aux oeuvres exposées, l’harmonie artistique exerce un effet
bienfaisant sur l’appareil affectif en évoquant un monde
où il y a un accord parfait entre la forme d’un objet et
sa destination, c’est-à-dire le rôle qu’il
est appelé à remplir dans le monde. La beauté idéale
est ainsi conçue comme l’expression plastique d’une
harmonie parfaite assurée par une gestion de la nature qui a
éliminé la répression morale et matérielle
qui caractérise la société actuelle. Une telle
conception investit donc la beauté physique d’une signification
politique. Elle permet aux Fouriéristes de voir dans les valeurs
formelles des leçons idéologiques calibrées sur
la priorité accordée à l’harmonie comme valeur
sociale absolue. Elle offre ainsi aux artistes la possibilité
de travailler au bien-être collectif tout en éliminant
la nécessité de dépeindre des sujets explicitements
didactiques. Comme Laverdant l’explique en 1843, c’est la
priorité doctrinale accordée au bonheur comme réalisation
de l’harmonie naturelle qui ouvre de telles perspectives aux arts:
“Le
but de l’art est de nous faire concevoir et aimer la destinée
vraie et de nous éloigner de conditions de vie fausses et désordonnées.
L’art a donc pour mission de nous révéler, dans
son expression la plus générale, l’idée du
bonheur, dernière fin et consécration divine de la vraie
destinée.”(7)
Si
la beauté idéale évoque un avenir harmonieux, les
artistes sont aussi encouragés à traiter les méfaits
de la civilisation actuelle pour faire naître chez le spectateur
un dégoût qui le convaincra de la nécessité
d’une transformation radicale de la société. Là
encore, les critiques fouriéristes repoussent l’évocation
directe de la misère et de l’inégalité recommandée
par les théoriciens républicains, pour prôner une
stratégie plus exclusivement formelle. Selon les Fouriéristes,
la représentation picturale du désaccord de la nature
avec un monde qui viole les lois fondamentales de l’harmonie peut
stimuler un dégoût chez le spectateur qui finira par provoquer
une révolte contre le statu quo. C’est ainsi une stratégie
formelle – ce que les critiques fouriéristes appellent
la “laideur idéale” - qui détient en elle-même
un pouvoir critique jugé assez puissant pour mobiliser les émotions
et favoriser l’avènement d’une société
nouvelle. L’efficacité de cette stratégie est d’autant
plus assurée, aux yeux des disciples de Fourier, que le maître
a découvert un système complexe d’analogies entre
le monde physique et le monde moral. Des correspondances précises
entre des couleurs et des formes et la gamme de passions identifiées
par le maître et dotées de noms pittoresques permet à
l’artiste d’accorder les qualités picturales de son
oeuvre avec des idées morales précises. Et au-delà
de ces correspondances exactes, l’activité engagée
par l’artiste repose elle-même sur une analogie entre l’harmonie
esthétique et l’harmonie sociale. Cette notion est exprimée
par Laverdant en 1846:
«
Tout le travail du peintre, mariage et contraste de tons, opposition
et symétrie des groupes et des masses, variété
nécessaire dans les couleurs, les mouvements et les lignes, ordonnance
et exécution, toute l’oeuvre picturale enfin repose sur
les lois de l’accord, du discord et de la variété,
sur la coordination des éléments du tableau suivant les
exigences des trois passions composite, cabaliste et papillon.
»(8)
Ainsi armé, l’artiste
devient – souvent sans en prendre conscience – un puissant
critique du désordre qui bouleverse la société
actuelle ou un prophète instinctif des joies d’un monde
ordonné selon les lois infaillibles de l’harmonie. Très
souvent, la critique fouriériste s’emploie donc à
révéler la signification cachée d’une oeuvre,
à rendre explicite un sens qui se lit à travers la langue picturale déployée pour transmettre le sujet lui-même.
C’est ainsi que les scènes idéalisées de
la vie des paysans italiens, peintes par Léopold Robert aux alentours
de 1830, deviennent des prémonitions d’un âge d’or
grâce à l’harmonie des couleurs et des formes déployées
par l’artiste.
Face
aux fouriéristes, la position théorique des critiques
républicains peut paraître platement utilitaire. Effectivement,
l’exigence d’un art qui s’engage directement dans
les problèmes du monde contemporain est très souvent énoncée
dans la presse républicaine. Affichant un ton hautement moralisateur,
bien des critiques républicains conçoivent la fonction
sociale de l’art en termes essentiellement anecdotiques: le peintre
est conjuré de mettre en scène les drames de la vie populaire,
de condamner les puissants qui exploitent le prolétaire et de
défendre les déshérités de la terre. C’est
ainsi qu’en 1839, le critique Jules Baget demande que l’art
soit “bon, utile, moral, national.”(9) De telles
priorités dirigent le discours critique de beaucoup de commentateurs,
qui évoquent la mobilisation des arts pendant la période
révolutionnaire pour fustiger une situation contemporaine dominée
par des clients aisés, indifférents aux souffrances du
peuple. Théophile Thoré décharge sa colère
en 1835, en proclamant: “Du satin, des roses, des danses,
des festins, grande tapisserie tout au plus bon à cacher les
pleurs de trente million de prolétaires; voilà ce qu’il
faut à nos mécènes, car nos mécènes
sont des banquiers et des parvenus.”(10)
La
constatation que le marché favorisait un art qui était
indifférent, sinon carrément hostile, à tout engagement
social encourage certains critiques à dévélopper
une position théorique plus apte à investir la langue
des formes d’une signification morale. Thoré lui-même
trouve dans la philosophie de Pierre Leroux une interprétation
de la nature qui lui permet de modérer son soutien à un
art explicitement social. Suivant Leroux, il avance une conception panthéiste
de Dieu qui lui permet de voir dans l’acte même de représenter
la nature un geste foncièrement moral. Avec sa perception aiguisée
du monde qui l’entoure, l’artiste interprète la nature
et lui donne une signification grâce aux ressources matérielles
dont il dispose. Encore une fois, comme chez les Saint-Simoniens et
les Fouriéristes, mais pour des raisons théoriques distinctes,
l’effet moral – et mobilisateur – de l’image
s’investit dans la forme, elle-même conçue comme
élément pictural aux connotations en fin de compte politiques.
Dans
le même registre, des artistes et des critiques progressistes
ont mené une campagne contre l’Académie, condamnant
la mystification des conventions de l’art enseignées à
l’Ecole et favorisées au Salon. Ces institutions officielles
sont accusées d’avoir étouffé l’esprit
créateur et d’avoir empêché toute expression
esthétique inspirée par une perception directe et véridique
de la nature et du monde moderne. Un tel réquisitoire est prononcé
par de jeunes républicains comme les critiques Gabriel Laviron
et Jean-Barthélémy Hauréau ainsi que par le jeune
artiste et futur directeur du Louvre Philippe-Auguste Jeanron, dans
la revue La Liberté, publiée entre août 1832 et
février 1833, avec l’épigraphe “Mort à
l’Institut! Mort au professorat!” Bien qu’assez éphémère,
elle aura une résonance importante en affirmant la vitalité
politique d’un art libéré des contraintes imposées
par ce qu’ils appellent une “aristocratie dans les arts,
rien de plus.(11) Pour eux, la libération de l’artiste
représentée par l’affirmation de sa vision personnelle
ouvre la voie à un engagement direct et critique dans la société
contemporaine. Le naturalisme qui en résulte est le fruit de
la vision subjective, et permet à l’artiste d’assumer
ses responsabilités envers ses pairs. Privé de cette vision,
l’artiste formé par l’Académie et travaillant
selon les formules du marché est présenté comme
l’outil d’un régime politique qui fleurit grâce
à la déformation de la vérité dans tous
les domaines de la vie. C’est ainsi qu’en 1850, le critique
Auguste de Gasparini reprend les thèses avancées vingt
ans plus tôt dans les pages de La Liberté. Pour
lui, l’art conventionnel dénature la langue et obscurcit
la vérité sur les rapports sociaux en faveur des classes
dominantes. Selon lui:
“C’est
cette partie de la société gouvernante qui a créé
les mots correspondants aux idées, et qui, subtituant partout
l’idée d’un petit nombre, l’idée particulière,
l’idée conventionnelle, à l’idée totale,
universelle, nécessaire, a partout détourné les
mots, signes figuratifs de la pensée, de leur sens réel
et absolu.”(12)
Cette
critique de la culture comme de ce qu’on pourrait appeler un appareil
idéologique d’Etat annonce la déclaration d’indépendance
proclamée cinq ans plus tard par un peintre pour lequel la vérité
sert de pierre de touche théorique d’une pratique qui exalte
l’indépendance artistique. En 1855, Gustave Courbet présente
ses oeuvres dans une exposition rétrospective sous l’enseigne
“Le Réalisme”, et compose un manifeste qui sert de
préface à son catalogue. En des termes devenus célèbres,
l’artiste affirme sa liberté à l’égard
des formes artistiques dominantes, et exalte, comme ressort de sa perception
du monde qui l’entoure, une subjectivité débarrassée
des conventions sociales et culturelles:
«
J’ai voulu tout simplement puiser dans l’entière
connaissance de la tradition le sentiment raisonné de ma propre
individualité.
Savoir pour pouvoir, telle fut ma pensée. Etre à même
de traduire les moeurs, les idées, l’aspect de mon époque,
selon mon appréciation, être non seulement un peintre,
mais encore un homme, en un mot, faire de l’art vivant, tel est
mon but. » (13)
Si
l’art vivant de Courbet se situe dans la descendance de l’art
social tel qu’il a été théorisé de
Saint-Simon jusqu’à la Seconde République, on doit
résister à la tentation d’élaborer une généalogie
directe qui souligne une ressemblance de famille trop simpliste entre
le Réalisme et ses antécédents. Il y a assurément
des liens entre Courbet et des courants socialistes des années
40; on sait par exemple que le peintre d’Ornans s’était
lié avec des disciples de Pierre Leroux vers 1845. En même
temps, la déclaration que je viens de citer rappelle des prises
de position de certains républicains pendant la Monarchie de
juillet. C’est dans ce milieu, par exemple, que l’exigence
de contemporanéité est particulièrement prononcée.
Mais la pratique de Courbet est beaucoup plus radicale dans la mesure
où il met en question des principes théoriques qui restent
intacts chez presque tous les théoriciens de l’art social,
quelle que soit leur chapelle idéologique. La distance qu’il
met entre lui et ses devanciers peut se résumer dans une phrase
extraite d’une lettre à Francis Wey, où il décrit
les “Casseurs de pierre” en novembre 1849: “il faut
encanailler l’art.”(14)
Dans
le contexte immédiat de la lettre, l’injonction de Courbet
concerne la représentation des classes populaires dans l’art.
Il s’en prend à “l’art bon genre et à
la pommade,” c’est-à-dire à l’art du
Salon qui a également attiré le mépris et provoqué
la frustration de bien des critiques radicaux pendant les vingt années
précédentes. En même temps, on doit constater que
cette même période a vu la production, modeste mais significative,
d’oeuvres qui mettaient en cause l’injustice sociale en
montrant l’égoïsme des classes riches et l’intégrité
à toute épreuve des pauvres. Le plus souvent, de telles
oeuvres ont prêché l’évangile de l’abnégation
et du stoïcisme, encourageant chez le spectateur la pitié
plutôt qu’une interrogation plus percutante de la hiérarchie
sociale. Cette prudence est largement appuyée par des critiques
qui favorisent une formule qu’exprima ainsi un auteur anonyme,
dans le journal ouvrier L’Atelier, en 1841:
“Les
beaux-arts ont . . . le but de nous rendre meilleurs individuellement;
ils doivent nous inspirer l’amour de nos pères, la charité,
la douceur, la paix de la famille, l’amour chaste et pur; ils
doivent exciter en nous l’horreur de l’égoïsme
et de tous les vices qui perdent les sociétés et les familles;
en un mot, ils doivent nous faciliter l’accomplissement de tous
nos devoirs.”(15)
Cette
acceptation des codes moraux qui eux-mêmes incorporent les inégalités
d’un monde contre lesquelles les partisans de l’art social
veulent lutter, met en relief une contradiction qui a sapé la
force mobilisatrice de l’engagement culturel. Du point de vue
politique, les divers mouvements républicains, socialistes ou
utopistes, ont tous endossé une moralité, qui, sur le
registre artistique, privilégie la glorification du bon ouvrier
en tant que sujet artistique, et un adoucissement de la vision du monde
contemporain sur le plan formel. L’importance accordée
à la beauté est révélatrice. Chez les Fouriéristes,
la beauté s’intègre dans une philosophie plus large
qui voit dans l’harmonie une qualité absolue sur laquelle
peut s’épanouir le bonheur collectif. Dans des contextes
idéologiques divers, d’autres penseurs de l’époque
– et notamment Pierre Leroux – vantent l’harmonie
comme une valeur ontologique fondatrice. Au-delà de ces affinités
théoriques, pourtant, on voit des critiques relevant de toute
la gamme théorique de l’art social confirmer une perception
normative de la beauté qui reproduit les antinomies entre le
réel et l’idéal, le haut et le bas, qui avaient
traditionnellement contribué à définir l’ordre
naturel du monde dans le domaine idéologique. Les notions de
beauté, d’harmonie, d’ordre, de bienséance
esthétique impliquaient une certaine vision qui gouvernait ce
qu’on pouvait représenter et, plus fondamentalent, la façon
dont on pouvait penser l’ordre social. Les partisans de l’art
social ont rarement disputé des présuppositions sur lesquelles
reposaient les valeurs artistiques tacitement admises par les artistes
et les critiques reconnus. Ils ont ainsi accepté une langue plastique
– et une langue culturelle en général – plus
apte à normaliser une appréciation de l’ordre en
place qu’à le mettre en question de façon radicale.
Là encore, il fallait encanailler l’art.
Il fallait l’encanailler
aussi pour toucher un public qui restait aux marges des institutions dominantes
de la culture, comme le Salon, vers lesquelles l’attention des champions
de l’art social était invariablement dirigée. Le commentaire
artistique, ainsi que la plupart des initiatives culturelles encouragées
au sein des mouvements radicaux, continuaient à donner priorité
aux formes d’art et aux débouchés traditionnels.
C’est la peinture
et la sculpture exposées au Salon qui retiennent leur attention
– et qui provoquent des expressions répétées
de frustration devant l’indifférence des artistes à
leurs appels à une mobilisation des arts. L’incapacité
de comprendre les mécanismes d’un marché d’art
dominé par des clients privés encourage une concentration
sur un domaine foncièrement résistant à leurs priorités
esthétiques et sociales. Il est d’autant plus étonnant
de noter qu’à part quelques tentatives limitées,
patronnées par les Saint-Simoniens et les artistes chrétiens
autour de Philippe Buchez, les mouvements radicaux de la Monarchie de
juillet ont peu exploité les arts populaires, et notamment la
lithographie, pour convertir la classe ouvrière.
Si le bilan pratique
de l’art social pendant les années 30 et 40 s’avère
limité, ce moment reste important dans l’histoire de l’art
ainsi que dans l’histoire des idées. Pour celui qui étudie
les mouvements socialistes et républicains de l’époque,
le domaine esthétique représente un aspect des débats
idéologiques qui met en relief des questions fondamentales, telles
que le rôle qu’ils accordent à la nature, leurs conceptions
de la psychologie individuelle, et le statut du sentiment dans leurs
systèmes épistémologiques. C’est le domaine
artistique aussi qui nous permet d’approfondir leurs conceptions
des mécanismes du changement pacifique de l’ordre social
dominant. Du point de vue de l’histoire de l’art, la Monarchie
de juillet initie un débat sur le rôle social de l’art
dont les échos ont retenti à travers tout le siècle
suivant. Cent cinquante ans plus tard, le régime culturel qui
caractérise la société moderne récèle
bien des éléments qu’on pourrait caractériser
comme “saint-simoniens.” Du point de vue technologique,
le foisonnement des médias audio-visuels que nous a légué
le vingtième siècle a facilité une pénétration
matérielle et psychologique par une “persuasion clandestine”
qui dépasse de loin les rêves les plus osées de
Saint-Simon et de ses épigones. Plus que de l’art, conçu
dans le sens étroit du dix-neuvième siècle, nous
sommes aujourd’hui entouré d’une vaste et étouffante
culture de masse qui a colonisé les formes d’expression
traditionnelles et a adapté des formes novatrices à ses
propres fins. La société de consommation qui est la nôtre
a bien sûr ses propres normes, des formes de comportement qui
sont sollicitées et légitimisées par notre culture
populaire; ces messages sont d’autant plus efficaces qu’ils
répudient le moralisme direct pour jouer sur les registres du
plaisir, de la sensualité et du bien-être matériel.
Prônant un individualisme qui cultive l’illusion de l’autonomie
de jugement et d’action, la culture (post-) moderne a détrôné
les rêves de bonheur des anciennes utopies pour nous bercer de
“dreams that money can buy.”
Je
tiens à remercier Laurence Bertrand Dorléac et Eric Michaud
pour leur soutien pratique et intellectuel.
Notes
1.
“L’Artiste, le savant et l’industriel,” Oeuvres
complètes de Saint-Simon et d’Enfantin, vol. 10 (1867),
p. 210. L’attribution de cet ouvrage a donné lieu à
des discussions, qui sont analysées dans Neil McWilliam, Dreams
of Happiness. Social Art and the French Left 1830-1850 (1993), p.
45.
2. Honoré de Balzac, “Des artistes,” La
Silhouette, 22 avril 1830; Félix Pyat, “Les Artistes,”
Nouveau Tableau de Paris, 4 (1834), p. 7.
3. “L’Artiste, le savant et l’industriel,”
p. 216.
4. Emile Barrault, Aux artistes. Du passé et de l’avenir
des beaux-arts (1830), p. 84.
5. Léon Halévy, compte-rendu des Martyrs de
Souli de Népomucène Lemercier, dans Le Producteur,
vol. 1 (1825), p. 83.
6. Eugène d’Izalguier, “Loi
de la corrélation de la forme sociale et de la forme esthétique”
dans Trois Discours prononcés à l’Hôtel
de ville, faisant complément à la publication du Congrès
historique (1836), p. 127.
7. Désiré Laverdant, “L’Art et sa mission,”
La Démocratie pacifique, vol. 1, n° 2 (2 août
1843).
8. Désire Laverdant, De la mission
de l’art et du rôle des artistes. Salon de 1845 (1845),
p. 6.
9. Jules Baget, “Salon de 1839,” Journal du peuple
(14 avril 1839).
10. Anonyme [Théophile Thoré], “Exposition
ambulante de tableaux contre-révolutionnaires et Salon de 1835.
Boissy-d’Anglas à Nantes et Boissy-d’Anglas à
Paris,” Le Réformateur (11 mars 1835).
11. J. Raimbaud, “Union et liberté,” La
Liberté. Journal des arts, n° 2 (août 1832), p.
14.
12. Auguste de Gasperini, De l’art dans ses rapports
avec le milieu social (1850), première partie, p. 9.
13. Gustave Courbet, “Le Réalisme,” préface
à Exhibition et vente de 40 tableaux et 4 dessins de M. Gustave
Courbet (1855).
14. Gustave Courbet à Francis et Marie
Wey, lettre datée du 26 novembre 1849, reproduite dans Petra
Ten-Doesschate Chu (éd.), Correspondance de Courbet (1992), p.
82.
15. Anonyme, “Salon de 1841,” L’Atelier,
vol. 1, n° 7 (mars 1841), p. 55
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