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Il est assez troublant de découvrir comment un homme
relativement célèbre en son temps s’efface
peu à peu des dictionnaires. Travaillant sur les confluences
entre art, science et morale en France au XVIIIe et au XIXe
siècle, plus particulièrement à travers
les représentations du corps humain, je devais immanquableme nt
croiser Jean-Baptiste Delestre, dont les écrits réunissent
nombre de thèmes qui m’intéressent. La Grande
Encyclopédie Larousse du XIXe siècle,
mine à laquelle il faut toujours retourner, lui consacre
un bel article dans lequel j’ai puisé des informations
importantes. À la charnière du XIXe et du XXe
siècles, il a encore droit à dix-neuf lignes dans
le Nouveau Larousse illustré dirigé par
Claude Augé, tandis qu’en 1961, le Grand Larousse
encyclopédique est beaucoup plus concis. En 1982,
Delestre est absent du Grand Dictionnaire encyclopédique
Larousse. D’autres dictionnaires confirment ce retrait
progressif : si le Dictionnaire de Biographie française
dirigé par Roman d’Amat et Roger Limouzin-Lamothe
propose un article assez substantiel, celui de l’Encyclopédie
Universelle du XXe siècle est déjà
beaucoup plus succinct et l’on épuiserait en vain
nombre d’ouvrages plus récents à la recherche
de la moindre information sur le personnage.
Artiste, théoricien, homme politique
Jean-Baptiste
Delestre est né à Lyon le 10 février 1800
et semble s’être destiné rapidement à
une carrière de peintre. Ce qui l’a conduit à
s’inscrire à l’École des Beaux-Arts
de Paris, le 7 novembre 1816. En 1821, il est admis dans l’atelier
d’Antoine-Jean Gros à une période où
celui-ci s’efforce d’assumer l’héritage
davidien et verse dans le classicisme académique. Devenu
le disciple et l’ami du peintre, Delestre s’essaie
à la peinture, à la gravure, à la sculpture
et même à la caricature, stigmatisant les ordonnances
de Charles X publiées dans le Moniteur le 26
juillet 1830 puis les manœuvres politiques de Louis-Philippe.
Il réalise également des bustes, des médaillons
sculptés, et, à partir de 1838, expose régulièrement
au Salon de Paris : des paysages, des portraits et des compositions
sur des sujets religieux. Cette participation aux expositions
officielles s’interrompt brusquement en 1847, année
où il est élu membre du conseil municipal de Paris
et du conseil général de la Seine. Il prend ensuite
une part très active à la Révolution de
1848 et devient maire du XIIe arrondissement. Le Coup d’État
du 2 décembre 1851 va le rendre à la vie privée
: il démissionne alors de toutes ses fonctions publiques
pour se consacrer pleinement à la physiognomonie dont
il entend faire une véritable science. Républicain
convaincu, il continue de stigmatiser ses adversaires politiques
par la caricature et, selon plusieurs témoins, réunit
ses amis dans son atelier, au 350 de la rue Saint-Jacques.
À l’évidence,
ce n’est pas par sa production artistique que Jean-Baptiste
Delestre s’est recommandé à ses contemporains
ou à la postérité. S’il est bien
signalé comme peintre dans des dictionnaires biographiques
d’artistes tels que le Gabet, le Thieme und Becker
et le Bénézit, les rares historiens d’art
qui le mentionnent encore aujourd’hui ne le font que pour
sa biographie de Gros, publiée en 1845 et coupable d’imprécisions.
Cela dit, les ouvrages de Jean-Baptiste Delestre méritent
un peu plus qu’une simple mention érudite et soulèvent
différentes questions qui recoupent les problèmes
abordés dans le cadre de ce séminaire. Plus précisément,
l’interaction entre ses différents centres d’intérêt,
que son dernier livre, publié en 1866, synthétise
parfaitement, doit inciter à une attention toute particulière.
En effet, cet « ouvrage-testament », pour reprendre
l’expression du Larousse du XIXe siècle, est l’aboutissement
d’une démarche mûrie peu à peu tout
au long d’une vie. L’objectif avoué de ce
livre, sobrement intitulé De la physiognomonie,
est assez précis : il s’agit pour Delestre de mobiliser
ses talents d’observateur et de dessinateur afin d’établir
une sorte de manuel opératoire qui permettra de lire
les physionomies et de diagnostiquer le moral des individus
par leur apparence physique.
Sonder les corps, sonder les âmes
Pour mieux saisir
tous les enjeux d’un tel programme, il convient d’en
établir rapidement la généalogie et de
remonter à l’année 1827, lorsque Delestre
publie un recueil de lithographies d’après les
têtes des personnages de la Cène de Léonard
de Vinci. Dans l’avant-propos, il prétend que les
dessins qui ont servi pour ces illustrations ont été
réalisés à l’échelle un, à
partir de calques exécutés directement d’après
la composition originale. Naturellement, si l’on considère
l’état de la fresque, l’on se doute bien
que les têtes calquées, dessinées puis lithographiées
présentent une forte part d’interprétation
; au reste, le résultat est parfois assez maladroit voire
proche de la caricature involontaire. Fait frappant, Delestre
a souhaité, au risque de dénaturer son modèle,
mettre l’accent sur l’âge, le caractère,
l’expression et le costume du Christ et des apôtres.
Il s’affilie ainsi à tout un courant de diffusion
des œuvres de Léonard de Vinci par la gravure, courant
qui intéressait principalement les têtes idéalisées
de la Cène de Milan et le corpus des
têtes grotesques ou caricaturales si souvent imitées
depuis le XVIe siècle. Dans les deux cas, mais selon
deux pôles extrêmes, Léonard semblait fournir
des modèles visuels à ceux qui se passionnaient
pour la traduction physique du caractère et des mouvements
de l’âme.
En 1829, alors
que les travaux et dessins de Léonard de Vinci portant
sur la dissection humaine consignés dans les manuscrits
de la bibliothèque de Windsor étaient encore très
largement méconnus, Jean-Baptiste Delestre collaborait
à une Iconographie pathologique pour laquelle
il réalisait douze planches lithographiées illustrant
des observations cliniques menées par des médecins
du Val de Grâce et de l’hôpital de la Charité.
Là encore, l’avant-propos de l’ouvrage paraît
très instructif puisqu’on y insiste sur l’utilité
du dessin pour fixer très exactement les altérations
morbides du corps humain ; on ne peut s’empêcher,
devant certaines planches, de songer que les collections d’anatomie
pathologique des musées Orfila et Dupuytren furent constituées
dans les mêmes années. On perçoit aussi,
en parcourant le texte qui les accompagne, une sorte de jubilation
inquiète à décrire les qualités
proprement « picturales » de certains corps malades,
impression que conforte l’édition de luxe accompagnée
de planches en couleur : la symptomatologie se confond avec
une expérience esthétique encore inhabituelle
à cette date, puisque son objet est la forme humaine
altérée par toutes sortes de pathologies.
Dès la
fin des années 1820, Jean-Baptiste Delestre manifeste ainsi
un intérêt évident pour l’homme intérieur.
Il confère à l’ « autopsie »,
au sens large du mot, une place de choix qui ne se démentira
plus par la suite. En cette même année 1829, il fait
d’ailleurs paraître un Tableau synoptique d'un
cours de philosophie de la peinture d'après une théorie
fondée sur la concentration et l'excentration. Il
s’agit cette fois d’une sorte de plan pour étudier
comment le caractère, les passions et les qualités
de l’homme moral affectent les formes et les couleurs de
l’homme physique, que ce soit à l’état
d’action ou à l’état de repos, tout
en tenant compte des variations dues au sexe, au climat, au degré
de civilisation, au régime politique ou au niveau social.
C’est là l’ébauche du grand projet de
Jean-Baptiste Delestre, à savoir sa Physiognomonie.
En 1833, il publie un traité d’un peu plus de quatre
cents pages intitulé Étude des passions
appliquées aux Beaux-Arts. Ce livre, qui connaîtra
plusieurs rééditions, est directement déduit
de la première partie du programme annoncé dans
son tableau synoptique : il se fonde sur le postulat suivant lequel
chacun des mouvements de l’âme se reproduit et se
révèle par un signe corporel excentrique ou concentrique
(1) qu’il appartient à l’artiste de transcrire
graphiquement - on pourra regretter que Delestre ne fournisse
cette fois aucune illustration. Il ne s’agit pas ici d’analyser
en détail le contenu de ce texte, mais simplement de souligner
qu’il paraît à un moment où plusieurs
auteurs tentent de dresser une signalétique des passions
à l’usage des artistes afin de renouveler les recherches
de Charles Le Brun. Pensons par exemple à l’étude
de Jean-Baptiste Sarlandière, Physiologie de l’action
musculaire appliquée aux arts d’imitation,
ou aux travaux de Duchenne de Boulogne sur l’analyse du
fonctionnement des muscles de la face à l’aide de
la galvanisation localisée. Il faut également préciser
que la plupart des auteurs qui prétendent accéder
à la connaissance de l’homme moral par l’inspection
de son apparence physique établissent désormais
une nette distinction entre l’analyse des passions transitoires
et l’étude des caractères fixes. Dans son
Essai sur les passions appliquées aux Beaux-Arts,
Delestre s’est surtout intéressé à
l’analyse de ce qui, à la surface du corps, est mobile,
contingent et variable. Ce n’est que dans un deuxième
temps qu’il a axé ses recherches sur la physiognomonie
au sens strict, à savoir la saisie de ce qui est durable
dans la forme et dans le caractère des êtres humains,
une démarche au cœur de son dernier livre, paru cinq
ans avant sa mort.
Masques, moulages, crânes
Si l’on
peut définir sa physiognomonie comme son « ouvrage-testament
», c’est incontestablement parce qu’on y retrouve
nombre d’idées abordées dans ses travaux
précédents. Cela dit, le propos s’enrichit
considérablement et se fonde sur un corpus de cinq cent
trente-neuf dessins qu’il a lui-même gravés
pour les besoins de l’édition. Son objectif, annonce-t-il,
est le suivant : il s’agit d’étudier l’homme,
de mieux le comprendre et de tracer un alphabet physiognomonique,
afin d’apprendre à lire couramment sur la surface
du corps humain, spécialement sur le visage. Cette métaphore
de l’alphabet du corps n’est en rien inédite
puisqu’on la trouve aussi bien dans les traités
de théorie artistique depuis la Renaissance que dans
des textes plus spécifiquement consacrés à
l’expression des passions. Partant, on repère d’autres
résidus de la vieille tradition physiognomonique tels
que les parallèles entre la physionomie des hommes et
celles des animaux, les allusions à la théorie
des tempéraments, ou encore la hiérarchie entre
le haut et le bas du visage dont il tire toutes sortes déductions
en fonction de l’importance de chaque zone et de l’orientation
des lignes qui s’y dessinent. En même temps, comme
il l’a déjà fait dans son traité
sur les passions, il déclare avoir puisé nombre
de ses informations dans les hôpitaux, au contact des
malades et de certains médecins. Pourtant, ce n’est
plus tellement le modèle médical qui domine à
présent sa démarche, mais le modèle anthropologique.
Il déclare en effet avoir privilégié ses
observations au Muséum d’histoire naturelle et
laisse entendre que lorsqu’il a fréquenté
l’école de médecine de Paris, ce fut surtout
pour y dessiner les crânes et les moulages des têtes
de suppliciés de la collection du cabinet anatomique.
Justement, ce qui frappe dans les illustrations qu’il
propose, c’est la grande proportion de celles qui ont
été réalisées d’après
des moulages, d’après des crânes ou encore
d’après de multiples portraits peints, dessinés
et sculptés, par rapport à celles qu’il
dit avoir exécutées d’après le modèle
vivant. Il tente, du reste, de se justifier, en indiquant que
le dessin d’après nature est contraignant par ce
qu’il demande un certain temps de pose que peu d’individus
remarquables sont disposés à lui offrir. En outre,
le crâne, le moulage en plâtre, le portrait gravé
ou le buste sculpté offrent l’insigne avantage
de l’immobilité parfaite.
Reste à relever
que Delestre n’a pas eu recours, du moins directement,
à la photographie. Il en connaissait pourtant très
bien les avantages puisqu’il avait collaboré, à
la fin des années 1850, à un Annuaire de la
photographie qui faisait le point sur les différents
aspects de cette technique. On sait qu’à cette
date celle-ci était souvent décrite comme le moyen
le plus sûr de produire des images offrant toutes les
garanties de véracité. Et même si l’on
parlait couramment d’ « art photographique »
et de l’utilité, notamment, de créer un
« musée » photographique des races humaines,
pour la plupart des auteurs qui s’y intéressaient,
ce nouveau médium ne procédait que d’un
enregistrement mécanique d’une fidélité
aveugle et sans artifices, produisant des images d’une
ressemblance figée et morte, soit exactement ce qu’on
reprochait aux moulages sur nature depuis au moins deux siècles.
Précisément, la photographie était envisagée
par les savants comme un complément indispensable au
moulage et certains d’entre eux plaidaient pour son application
systématique dans différentes entreprises taxinomiques.
On pense bien sûr aux travaux qu’Alphonse Bertillon
entreprendra dans les années 1880, mais c’est en
fait, dès les années 1840 qu’apparurent
les premiers clichés de détenus, les premières
iconographies photographiques de la maladie mentale ou encore
les applications du daguerréotype dans le champ de l’anthropologie.
Rappelons enfin qu’en 1866, année de la publication
de la Physiognomonie, les principes de la carte d’identité
avec cachet et photographie venaient d’être posés.
En résumé, que ce soit dans l’iconographie
médicale, psychiatrique, anthropologique ou judiciaire,
la période connut de nombreuses initiatives bientôt
déterminantes pour les usages sociaux de la photographie
et, plus globalement, pour les représentations du corps.
À l’aune de l’Apollon
Que la photographie
puisse favoriser l’enquête physiognomonique, Delestre
s’en montre parfaitement convaincu. Il va même jusqu’à
déclarer qu’elle permettra de juger les responsables
politiques à travers leurs différents portraits
officiels : « Quelle curieuse biographie iconographique
on se procurerait avec des collections nominales de ce genre
! Quel pilori pour certains modèles. » Cela dit,
il faut observer que les sources visuelles de ses nombreuses
illustrations sont hétéroclites et que le fait
de les transposer au moyen d’un dessin sobre et académique
permet de leur donner une unité formelle et un cachet
commun tout en suggérant au lecteur que chaque cas est
évalué avec la même objectivité.
En outre, le choix du dessin est, sans conteste, celui d’un
homme qui n’a pas entièrement renoncé à
voir en artiste et donc à se réserver une part
d’interprétation en jouant la sensibilité
contre l’enregistrement mécanique ; chacune des
illustrations de l’ouvrage est signée. Ainsi, alors
qu’il se targue de fonder ses observations sur une démarche
scientifique et qu’il entend mettre ses compétences
de dessinateur au service d’une analyse des caractéristiques
anatomiques, physiologiques et sociales des individus, ses critères
d’appréciations et les clivages qu’il en
déduits sont fortement marqués par ses positions
esthétiques.
Premier clivage, celui
qui oppose l’homme résolument laid à l’homme
idéalement beau, soit, d’un côté,
le « nègre », aux frontières de l’animalité,
et, de l’autre, l’Apollon du Belvédère,
dont la beauté parfaite signale l’intelligence
supérieure. Que l’on puisse traiter de «
singes » certains de ses compatriotes en raison de leur
apparence physique relève de ce qu’il appelle la
« malignité publique ». En revanche, lorsqu’il
avance des comparaisons entre le chimpanzé et certaines
ethnies africaines ou océaniennes, son discours se veut
scientifique et fondé sur l’anatomie comparée.
En ce sens, Delestre rallie les théoriciens qui, tout
au long du XIXe siècle, ont tenté de donner une
tournure scientifique aux préjugés raciaux en
plaçant les Noirs sous le signe de la violence et de
la bestialité. Puisant ses arguments chez Pieter Camper
et Julien-Joseph Virey, il voit dans l’Apollon du Belvédère
« le type de l’intelligence dégagée
des entraves corporelles », tandis que le nez épaté
et la mâchoire prognathe du Noir stigmatisent sa disposition
aux passions violentes et son apparentement à l’animal.
Il faut y insister : cette perception de l’altérité
radicale se fonde sur des dessins qu’il a exécutés
à partir de moulages en plâtre conservés
dans les collections anthropologiques du Muséum [fig.
1]. En conséquence, la plupart des visages incarnant
les types raciaux dépréciés reproduisent
les défauts spécifiques à l’opération
du moulage, à savoir un visage légèrement
affaissé et, surtout, un regard aveugle ; n’oublions
pas que la tradition physiognomonique n’a cessé
de répéter le vieux topos suivant lequel
les yeux sont les fenêtres de l’âme.
Quoi qu’il en
soit, on constate, dans les propos de Delestre, de multiples tensions
entre, d’un côté, un idéal humaniste
et républicain et, de l’autre, des positions racistes
qu’il partage avec plusieurs hommes de son époque
classés parmi les libéraux. C’est là
que la prégnance des critères esthétiques
joue à plein. Que l’Apollon du Belvédère
célébré par Winckelmann puisse servir de
parangon de la beauté et dans le même temps de critère
dans la hiérarchie des races humaines, voilà un
argument qui connaît alors une très forte actualité,
par exemple dans les écrits de Victor Courtet de l’Isle.
Rappelons que la tête de l’Apollon a également
servi de repoussoir à l’idiot congénital de
Philippe Pinel, autre incarnation de l’écart par
rapport à une norme qui, à l’évidence,
est une norme esthétique. Issu d’une formation artistique
académique, Delestre fondait cette norme esthétique
sur un idéal d’harmonie qu’il voulait infaillible
: celui de la statuaire antique, mais aussi celui de peintres
dont la probité était supposée se manifester
dans leurs œuvres autant qu’à travers leur visage
; les traits de Raphaël respirant la suavité de son
divin crayon, ceux de Poussin la noblesse et la mesure de ses
ouvrages [fig. 2], ceux d’Eustache Lesueur
les qualités humaines de calme et de douceur de ses plus
belles toiles.(2)
Delestre, on le voit,
est resté tributaire de l’anthropologie romantique
qui, ce n’est pas un hasard, avait été accueillante
aux artistes. Au cours de la deuxième moitié du
XIXe siècle, cette science a pourtant été
marquée par une importante mutation, puisque, avec Paul
Broca en France, ou Louis Agassiz et Samuel George Morton aux
États Unis, ses représentants se sont efforcés
de substituer la précision objective des chiffres et
des mesures au seul jugé oculaire. Il est significatif
que dans les écrits de Broca, les crânes ne donnent
plus lieu à des considérations esthétiques
: ils ne sont plus ni beaux ni laids, ni harmonieux ou disgracieux,
mais pesés, mesurés et classés en fonction
de rapports mathématiques.
De la beauté de l’utilité sociale
Le deuxième clivage
qui ressort des observations de Delestre oppose les individus
utiles et les individus nuisibles, cela suivant différents
registres dont le plus contrasté dresse les innocents contre
les coupables : « L’innocence appelle la lumière
sur un front épanoui. Le vice incruste sur le front un
stigmate indélébile. Le crime dégrade le
front, en ternissant sa pureté native, et le contraint
à se courber sous le poids de la honte et de l’infamie.
» Un peu plus loin, il souligne que le renflement des pommettes
est un « signe fatal » qui permet de repérer
l’assassin. À la fascination de Lavater pour la physionomie
de Judas, succède, chez lui, celle qu’il éprouve
pour un Lacenaire ou un Fieschi [fig. 3]. Dans
le même ordre d’idée il déclare : «
Les sourcils buissonneux et indociles se rencontrent chez les
hommes à rude écorce, indisciplinables, farouches
et se trouvant eux-mêmes déplacés dans la
société des gens amis des formes et de la politesse.
Nous en avons vu beaucoup d’exemples dans les prisons, chez
les vieux insoumis, dont la peine a été prolongée
pour résistance aux règles de la maison. »
Ce dernier extrait montre comment, tout au long de l’ouvrage,
le lecteur passe par de multiples allers-retours entre déterminisme
biologique et utilitarisme social. À cet égard,
le rôle réservé à la femme est plutôt
éclairant : dans un de ses ouvrages précédents,
Delestre avait souligné en quoi cette dernière,
plus sensible que l’homme par le fait de sa constitution
organique, présentait une déconcertante variabilité
de physionomie, son visage se mouvant avec rapidité, «
vrai Protée échappant sans cesse et se reproduisant
toujours. »(3) Dans le prolongement de la tradition hygiéniste,
il stigmatise cette fois toutes celles qui s’ingénient
à détruire leur nature profonde à l’aide
de prothèses constrictives. Bien sûr, cela ne l’empêche
absolument pas d’assurer que la rectitude du corps est le
signe de la droiture morale et qu’inversement, le corps
sinueux ou courbé caractérise les profiteurs, les
courtisans et les flatteurs qui vivent aux dépens de la
société.
Dans un chapitre édifiant,
il va jusqu’à proposer une typologie des figures
de la liberté politique en passant en revue toute une
série de profils de savants, d’enseignants, d’artisans
et d’ouvriers, autrement dit des représentants
de toutes les classes sociales, tous animés de la même
intégrité civique et du même engagement
démocratique. Pourtant, quelques pages plus loin, la
hiérarchie entre le haut et le bas du corps fait un retour
éloquent et se combine avec un principe de compensation
censé déterminer le développement des organes
: au volume du front, fonction des qualités de l’intellectuel,
Delestre oppose ainsi l’épaisseur de la main du
paysan, de l’artisan et de l’ouvrier, hyperbole
du travail dont il fait une des vertus cardinales de la société
française : « La main épaisse, écrit-il,
est dévolue aux moins favorisés dans la distribution
des dons intellectuels ». Dans un élan de fraternité
dont il est coutumier, il ajoute quelques pages plus loin :
« Si, comme artiste, nous recherchons pour modèles
de belles mains aux suaves contours, comme citoyen, nous nous
plaisons à poser notre main dans la main rugueuse de
l’ouvrier se suffisant à lui-même. »
Il est douteux qu’il faille à toute force séparer
l’ « artiste » et le « citoyen »
: comme chez nombre de ses contemporains, les élans fraternels
se doublent ici d’une perception « pittoresque »
de l’ouvrier et du paysan, perception dont témoignent,
dans les mêmes années, les toiles d’un Jules-Bastien
Lepage ou les photographies d’un Charles Nègre.
Il n’est pas indispensable
de passer en revue l’ensemble des codes visuels mis en
œuvre par Delestre pour comprendre que les représentants
de toutes les déviances sociales portent les stigmates
indélébiles de leur avilissement, tandis que les
bons citoyens attestent leur niveau d’intégration
à travers leurs corps, mais aussi leurs vêtements,
leurs gestes, leur écriture et même leur voix.
Les flottements d’un discours qui entremêle sans
cesse le primat du biologique et l’argument du modelage
social, sont renforcés par les critères d’appréciation
totalement aléatoires qu’induisent les illustrations.
Ainsi, les individus les plus marginalisés sont souvent
présentés selon un dispositif face-profil, tandis
que les personnages socialement intégrés bénéficient
généralement des effets du portrait de trois quarts,
de la vêture, de la parure, voire de toute une gamme de
moustaches, de favoris et de barbes dont les modèles
se multiplient en même temps que le nombre des coiffeurs
professionnels.
La perspicacité physiognomonique
Arrivé à ce
point, il semble difficile de considérer le livre testament
de Jean-Baptiste Delestre comme une simple curiosité qui
offrirait tout au plus un intérêt anecdotique. Loin
de là, il pose un certain nombre de problèmes, notamment
celui des liens entre apparence physique, contenu moral et utilité
sociale, dont on n’a toujours pas fini de tirer les pires
conséquences. Bien entendu, les obsessions dont il témoigne
doivent aussi être replacées dans le contexte qu’ont
décrit et analysé certains historiens, celui de
la peur de la confusion des races et des castes au sein de la
société du XIXe siècle(4), une angoisse sociale
encore accrue, dans la capitale française, par la poussée
urbaine désordonnée qui marquait la vie des Parisiens.
Louis Chevalier a souligné la confluence des exigences
de visibilité et de salubrité en milieu urbain à
partir de la monarchie de Juillet(5). Diverses procédures
visant à la transparence et au quadrillage ont alors été
envisagées parmi lesquelles la physiognomonie et ses différents
avatars pouvaient trouver leur place. Et ce n’est pas le
fait du hasard si, comme la plupart des adeptes de cette pseudo-science,
Delestre affiche une véritable obsession de la dissimulation,
de la fraude, du maquillage, bref de tout ce qui peut, selon lui,
nuire à la lisibilité du corps social. Il se déclare
même capable d’identifier le caractère d’un
individu au seul examen de ses vêtements. Anticipant la
méthode de Sherlock Holmes, il repère l’ivrogne
ou le paresseux rien qu’en inspectant ses chaussures dans
l’arrière-boutique d’un cordonnier, y percevant
« tous les vices dont l’oisiveté fait éclore
les germes et mûrir les fruits véreux », tout
le contraire de la botte du gendarme, brillante et lustrée
où il reconnaît « la prestance d’un fonctionnaire
qui veille à la sûreté publique comme sur
lui même. » À l’évidence, l’évocation
des germes et des fruits véreux n’est pas une métaphore
innocente. Elle montre combien ce discours relève d’une
perception du champ social qui va désormais s’opérer
sur le modèle biologique : la survie de la société
dépendra de la vitalité et du bon fonctionnement
de chaque individu. On rappellera que cette solidarité
biologique entre les différentes composantes du corps social
se trouvera renforcée avec la révolution pastorienne
et l’intrusion du germe dans les imaginaires.
Les vertus du contre-modèle
S’il est incontestable
que l’adepte de la physiognomonie pourra contribuer, selon
Delestre, à purger la société des individus
qui sont « le résidu de l’écume sociale
», il reste à évoquer le rôle qu’il
assigne à l’artiste dans cette marche vers un monde
structuré, transparent et harmonieux. Dans un premier
temps, se référant aux sculpteurs de l’Antiquité
classique, il semble se contenter de paraphraser les émules
de Winckelmann : la statuaire grecque, dit-il en substance,
montre comment la mise à nu du corps physique peut révéler
les qualités morales des hommes d’exception. En
suivant cet exemple et en exploitant les ressources de la physiognomonie,
l’artiste pourra dévoiler leur nature profonde
qui se cache aux regards de l’observateur commun. Fidèle
en cela aux conceptions artistiques de la fin des Lumières,
Delestre confère à l’art une fonction édifiante
et imagine que des monuments publics élevés aux
grands hommes pourront, par émulation, avoir un effet
bénéfique sur les citoyens.
Singulièrement, c’est
dans son petit chapitre consacré à la caricature
que le rôle social et civique qu’il assigne à
l’art et aux artistes se dessine le plus nettement. Delestre,
qui l’a lui-même pratiquée, n’ignore
pas que la caricature est un procédé physiognomonique
: ne consiste-t-elle pas à percer au jour l’être
véritable sous l’apparence des traits individuels
ou des faux-semblants sociaux qu’elle amplifie jusqu’à
les rendre grotesques ? Fort judicieusement, il évoque
à ce sujet les bustes-charges de Jean-Pierre Dantan,
soit un ensemble de portraits en plâtre, en fonte ou en
bronze qui représentent les célébrités
de l’époque. Dantan, dont l’œuvre témoigne
d’un intérêt pour la physiognomonie, la phrénologie
et l’anthropologie, avait rassemblé les effigies
caricaturales de ses contemporains dans le Musée Dantan
de son hôtel parisien, au 41 de la rue Blanche. Dans leur
Journal, à la date du 2 mars 1864, les Goncourt
décrivent l’endroit comme un « Panthéon
de la laideur humaine » dans lequel « il vous prend
une envie de vous en aller, comme devant toutes les formes d’horreur,
de dépression et d’animalité de la physionomie.
» Songeant sans doute à cette étrange galerie
de célébrités, Delestre déclare
que la société pourrait tirer un grand bénéfice
de l’exposition publique d’effigies qui révéleraient
au grand jour les indices physiognomoniques de tel ou tel personnage
public. À la différence de Dantan, il n’exclut
pas que les hommes politiques puissent faire les frais de telles
révélations ; brusque émergence des vertus
du contre-modèle dont chaque visiteur, conclut-il, pourrait
tirer toutes les conséquences.
Notes
1.
Vieille opposition binaire que l'on rencontre notamment chez Jérôme
Fracastor, Martin Cureau de la Chambre, Bernard Lamy, Condillac,
ou, prendre un exemple contemporain de Delestre, Emil Huschke.
2.
On sait qu'à cette physionomie de l'artiste "probe",
s'oppose de plus en plus souvent, dans les mêmes années,
le génie maladif et dégénéré
stigmatisé successivement par Joseph Moreau de Tours (1830),
Benedict-August Morel (1857) et Cesare Lombroso (1863).
3. Jean-Baptiste Delestre, Etude des passions
appliqués aux Beaux-Arts, Paris, 1833, [1845],
p.201.
4. Voir notamment Richard Sennett Les tyrannies
de l'intimité, traduit de l'américain par Antoine
Berman et Rebecca Folkman, Paris, 1979, p.29.
5.
Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangeureuses
à Paris pendant la première moitié du XIXe
siècle, Paris, 1958 [2002],
p.242 sv.
Bibliographie
BADIRON, Laurent, GUEDRON,
Martial, Corps et arts. Physionomies et physiologies
dans les arts visuels, Paris/Montréal, 1999.
BARTHE, Christine, « Les
éléments de l'observation. Des daguerréotypes
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BLANCKAERT, Claude, «
L’indice céphalique et l’ethnogénie
européenne : A. Retzius, P. Broca, F. Pruner-Bey (1840-1870)
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dir., Bulletins et Mémoires de la Société
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laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première
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et taire ses émotions. XVIe début XIXe siècle,
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DELESTRE, Jean-Baptiste, Études
progressives des têtes du Cénacle peint à
Milan, par Léonard de Vinci, Paris, 1827 ; Tableau
synoptique d'un cours de philosophie de la peinture d'après
une théorie fondée sur la concentration et l'excentration,
par J.-B. Delestre, Paris, 1829 In-fol. plano ; Iconographie
pathologique, ou Collection de faits rares et intéressants
[…] recueillis, dessinés et lithographiés
par J.-B. Delestre, Paris, 1829 ; Étude des passions
appliquées aux Beaux-Arts, Paris, 1833 ; Gros, sa vie,
ses œuvres ou Mémoires historiques sur la vie et les
travaux de ce célèbre artiste, Paris, 1845
; Annuaire de la photographie, résumé des procédés
les meilleurs pour la plaque métallique, le papier sec
et humide, la glace albuminée ou collodionnée, avec
l'indication des instruments nouveaux et la nomenclature des traités
spéciaux sur chacune de ces différentes matières,
par J.-B. Delestre, Paris, 1858 ; De la physiognomonie,
Paris, 1866.
HAMY, Ernest-Théodore,
« La Collection anthropologique du Muséum national
d’histoire naturelle », L’Anthropologie,
1907, t. XVIII, p. 257-276.
PHÉLINE, Christian, L’image
accusatrice, Les Cahiers de la Photographie, n°
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SENNETT, Richard, Les tyrannies
de l’intimité, traduit de l'américain
par Antoine Berman et Rebecca Folkman, Paris, 1979.
SOREL, Philippe, Dantan
Jeune. Caricatures et portraits de la société romantique,
Paris, Maison de Balzac, 1989.
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Fig.
1 Jean-Baptiste Delestre, Vue de face et de profil de
Menalaguena, né dans le comté de Glamorgan,
terre de Van Diemen (1866)
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Fig.
2 Jean-Baptiste Delestre, Nicolas Poussin (1866)
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| Fig.
3 Jean-Baptiste Delestre, Profil de Lacenaire (1866) |
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