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Le dandy et la diva, ou: Marcel Duchamp et Rrose Sélavy.
En 1921, Marcel Duchamp prend un pseudonyme féminin et
se travestit en femme pour une série de photographies
réalisées par Man Ray, dans une sorte de parodie
des conventions du portrait de la star féminine de l’époque.
Duchamp reprend ainsi dans sa propre image d’artiste les
caractéristiques de la personnalité médiatique
qui s’affirme dans ces années-là avec la
montée en puissance de la culture de masse. Si le dandysme
de Marcel Duchamp ne peut se lire que par rapport à sa
successive transformation féminine en Rrose Sélavy,
sa féminité est sans doute, elle aussi, fondée
sur l’indifférence et sur l’artificialité
historiquement dérivées du dandysme.
1. Masculinité artificielle
En suivant le chemin tracé par Duchamp, Andy Warhol a
féminisé sa propre image d’artiste en s’inspirant
du culte de la célébrité dans l’Amérique
des années 1960. Il a introduit l’image de l’artiste
dans les circuits de la marchandise, en l’assimilant au
spectacle offert par le star-system. En transposant la personne
de l’artiste dans l’indifférence de l’image
médiatisée, Warhol se situe entre l’artificialité
du dandy et l’excès de la diva.
Entre 1980 et
1982, Warhol réalise une série d’autoportraits
in drag, en partie en collaboration avec le
photographe Christopher Makos. Les photographies de ce dernier
montrent le corps entier de Warhol, alors que, une autre série
– réalisée par Warhol lui-même avec
un appareil polaroïd entre 1980 et 1982 – ne montre
que le visage(1). Les photographies de Makos, intitulées
Altered Image (Image altérée), soulignent
l’ambivalence du genre à travers les codes vestimentaires.
Warhol est debout, habillé sobrement en jean, chemise
blanche et cravate. Le visage maquillé et la perruque
blonde contrastent avec la sobriété des vêtements.
Il affiche une pose ambivalente, à la fois pudique et
érotisée : il regarde le spectateur, tandis que
ses mains cachent et, simultanément, indiquent les parties
génitales. Les vêtements, qui renvoient à
la masculinité normative du jeune nerd américain,
s’opposent au maquillage, à la perruque et à
la pose ostensiblement artificielle, qui évoquent la
féminité excessive de la drag queen.
Cette opposition souligne son ambivalence sexuelle et devient
ainsi le centre de l’image.
Dans sa propre
autoreprésentation, Warhol applique les mêmes principes
qui ont fait le succès de ses sérigraphies des
années 1960. Dans ces images de célébrités
– Elvis, Marilyn, Liz Taylor, etc. – sérigraphiées
et reproduites en série, Warhol insiste sur la dimension
de l’artifice, en soulignant le maquillage plutôt
que les traits du visage, et en supprimant toute trace de la
subjectivité. Ce qui reste est l’image mythique
de la diva, son visage répété et marchandisé.
L’aura de la diva est clairement évoquée
dans l’apparence de Warhol, particulièrement dans
sa blondeur extrême qui rappelle l’artificialité
des stars féminines d’Hollywood telles que Barbara
Stanwyck, Lana Turner, et évidemment Marilyn Monroe,
dont la blancheur rayonnante émane de chacun de ses portraits.
Les cheveux blonds de Warhol renvoient au fantasme d’une
beauté artificielle et d’une célébrité
divine, qu’il a toujours poursuivi(2).
Cependant, la féminisation de Warhol s’inscrit
aussi dans les pratiques contemporaines de subversion des limites
entre les genres. L’ambiguïté sexuelle était
un phénomène à la mode à la fois
dans les milieux artistiques et dans la culture populaire des
années 1970 et 1980 – des rockstars comme Lou Reed
ou David Bowie par exemple se représentaient souvent
comme féminisées et sexuellement ambiguës.
En se positionnant
entre des pratiques marginales – le travestissement –
et les ambivalences de la culture de masse – le culte
et l’imitation de la star – , les Self-portraits
in drag s’inscrivent parfaitement dans une esthétique
“camp“, cette attitude que Susan Sontag situe dans
la lignée historique du dandysme. Le camp est le goût
pour tout ce qui est exagéré et artificiel, une
manière d’être qui privilégie le style
sur le contenu(3). Selon Sontag, l’attitude camp correspond
à une forme d’esthétisme où être
équivaut à jouer un rôle, tandis que l’expression
de soi est tolérée uniquement en tant qu’excès.
L’identité camp ne correspond donc pas à
l’identité mais à la mise en scène
de l’identité. Sontag définit le camp comme
le dandy à l’époque de la culture de masse,
qui dépasse la distinction entre l’objet unique
et l’objet produit en série, car, comme elle l’écrit,
le « goût camp dépasse la nausée de
la reproduction. »(4)
Contrairement à Duchamp, Warhol n’a pas divisé
son identité en une masculine et une féminine,
mais il a féminisé sa position. Il a voulu reproduire
l’effacement de la subjectivité qui caractérisait
les autoportraits de Duchamp en Rrose Sélavy, en manifestant
ainsi la même absence d’intérêt pour
l’intentionnalité traditionnellement attribuée
à l’artiste. À travers le mythe de la célébrité,
il a actualisé la tension entre l’anonymat de l’image
marchandisée et le culte de la personnalité. Dans
cette image théâtralisée de soi, Warhol
construit une identité qui n’existe que dans la
sphère publique et qui lui permet d’acquérir
une sorte de distance de soi-même. Véritable sujet
public désincarné, il désirait perdre les
traces de sa propre subjectivité à travers le
paradoxe d’un anonymat capable de le rendre reconnaissable,
donc célèbre.
Les autoportraits
travestis de Warhol clarifient la relation entre ce désir
d’anonymat et le recours à la féminité.
De la même façon que Duchamp, qui s’était
inspiré des images des divas des années 1920 pour
se dégager d’une certaine idée de l’artiste,
Warhol s’approprie celle des stars d’Hollywood,
protagonistes de ses oeuvres. À travers leur masculinité
ambivalente, Duchamp et Warhol esquissent une stratégie
médiatique qui met en exergue l’instabilité
de la position de l’artiste, une instabilité qui
se situe entre la dé-subjectivation de l’image
marchandisée et la personnalisation de la célébrité.
Dans les autoportraits travestis, la tension entre le culte
de la personnalité et l’effacement de la subjectivité
se transpose dans la différence des sexes, en suggérant
que l’instabilité du travesti est le lieu même
dans lequel s’exprime l’ambivalence de l’artiste(5).
2. Imitations et mascarades.
Pour les artistes
femmes qui commencent à travailler dans les mêmes
années, la mise en scène de soi devient une stratégie
médiatique dans laquelle la féminité apparaît
questionnée dans sa structure imitative. Pourtant, le
dandysme et ses dérives “camp“ qui constituent
la toile de fond des travestissements de Duchamp et Warhol renvoient
à un univers essentiellement masculin(6). Ces notions
contiennent une potentialité également pour les
femmes, et plus particulièrement pour les féministes,
parce qu’elles peuvent fonctionner comme une forme de
parodie du genre. Ce n’est pas un hasard en effet si la
notion de la parodie du genre a été explorée
par de nombreuses théoriciennes féministes. Pour
Judith Butler notamment, le genre est en soi travesti;
toute assignation identitaire imite un comportement déterminé
historiquement dans la culture et dans la société.
Si le travestissement déstabilise cette norme, qu’il
dévoile en la parodiant, cependant, pour Butler, il ne
constitue pas non plus une pratique subversive en soi. Il s’agit
plutôt d’un terrain ambivalent, dans lequel le sujet
est impliqué dans une structure de pouvoir qu’il
répète, tout en s’y opposant.
Si la déstabilisation
passe par l’inversion, comment interpréter l’imitation,
souvent excessive, de la norme féminine, si courante
dans le travail d’artistes femmes? En effet, quand cette
répétition n’opère pas à travers
le travestissement, les choses se compliquent. Dans son livre
sur le “camp” féminin, Pamela Robertson propose
d’utiliser la notion de mascarade, dérivée
de la psychanalyse, pour interpréter l’imitation,
par des femmes, de la féminité excessive de la
diva(7). Dans la mascarade, la femme imite une féminité
pensée comme authentique, mais qui est elle-même
déjà une imitation. Ce qui implique le fait que
la féminité n’est pas une essence, mais
se définit dans la culture, dans l’image et la
représentation. Dans le travail des artistes femmes qui
mettent en scène une féminité excessive,
il y a donc une différence fondamentale par rapport à
la parodie du travesti, qui réside dans l’identité
entre celle qui imite et le rôle qu’elle joue: elle
joue à être celle qu’elle était déjà.
Hannah Wilke,
qui se définissait comme une artiste féministe,
montre cette mascarade féminine en acte dans ses mises
en scènes photographiques des années 1970. Une
grande partie de son travail est presque entièrement
basée sur sa propre image photographique qui reprend
de façon exacerbée et presque obsessionnelle la
question de l’image féminine. S.O.S. Scarification
Object Series (1974–82) est constitué d’une
série de photographies insérées dans une
grille, dans lesquelles Wilke prend des poses glamour et artificielles
inspirées par l’imagerie de la mode. La peau est
recouverte de petits bouts de chewing-gum qu’elle a collés
après les avoir mâchés. Cette insertion
organique est le seul élément dérangeant
dans ces images d’une femme attirante dans des poses provocantes.
En se référant à ce travail, Amelia Jones
souligne que les différentes poses de Wilke sont une
réponse à la marchandisation massive des corps
des célébrités, souvent féminines,
utilisés pour stimuler le désir du consommateur(8).
La structure de la grille, que Wilke adopte pour ses S.O.S.,
rappelle la manière dont Warhol encadrait ses images
de célébrités, reproduites en série
comme tout produit en vente.
Hannah Wilke
s’approprie activement cette aura de glamour qui rend
les images publicitaires si attirantes. Comme le résume
John Berger, le glamour est la condition d’être
envié: « on est observé avec intérêt,
mais on n’observe pas avec intérêt [...]
c’est précisément ça qui explique
le regard absent de tant d’images glamour. Ils regardent
au-delà des regards envieux qui les soutiennent »(9).
C’est précisément ce détachement,
ce désintéressement des autres qui rend ces représentations
à la fois inauthentiques et désirables. Wilke
met en oeuvre la rhétorique de la pose: prendre une pose
signifie apparaître au regardeur comme si on était
figé, immobilisé, c’est-à-dire comme
si on était déjà une image. Cependant,
les insertions de chewing-gum sur le corps sont là pour
rappeler la réalité charnelle du corps, comme
une trace d’authenticité qui émerge sur
la surface de la peau et de l’image.
3. Rhétorique de la pose.
Le travail de
Cindy Sherman est exemplaire d’une tendance qui s’est
affirmée au début des années 1980, notamment
aux Etats-Unis : elle active la rhétorique de la pose
à travers la représentation de la féminité
comme un effet de superficie. Comme le résume Craig Owens,
cette stratégie de la pose est basée sur l’imitation
: « L’imitation approprie le discours officiel –
le discours de l’Autre – mais d’une telle
manière que son autorité, son pouvoir de fonctionner
comme un modèle, est remis en question. »(10)
Au début
des années 1980, Sherman, passée à la photo
couleur, a produit une série d’images qui s’inspirent
des clichés de la mode et de l’univers glamour
qui l’accompagne. Dans ces photographies, où la
composante parodique est bien plus affirmée que dans
les séries précédentes, l’artiste
met en question de manière plus agressive les notions
de beauté, de style, de féminité et de
désir manufacturé. On peut également remarquer
que dans cette série photographique, Sherman s’attache
à l’image de la diva, en radicalisant l’ambivalence
typique de la diva, entre l’artificialité de son
existence publique et l’authenticité de sa souffrance.
Dans ce contexte, Untitled (Marylin) (1982) associe
la photographie de mode au portrait des célébrités.
Ici Sherman imite clairement Marilyn Monroe et s’approprie
rétrospectivement de son image de diva malheureuse et
au destin tragique, inscrit dans l’expression de détresse
mélancolique, aussi bien que dans une pose qui souligne
sa fragilité et le besoin d’aide qui la rendent
encore plus désirable.
Le double portrait
de Cindy Sherman et Richard Prince : Untitled, [Double portrait
avec Richard Prince] (1980) permet de revenir à
la question de l’inversion sexuelle et de l’imitation
qui est propre au dandy. Il s’agit d’une exception
par rapport au travail de Sherman puisque c’est sa seule
collaboration avec un autre artiste. Dans ces deux photographies,
Sherman et Prince sont habillés de la même façon,
avec un sobre complet masculin (cravate noire sur chemise blanche
et veste noire) ; ils ont les mêmes cheveux avec cette
coupe « à la page », qui est un signe à
la fois de la mode du début des années 1980 et
d’androgynie ; ils affichent une pose similaire, avec
ce geste affecté de la main qui couvre les lèvres,
comme pour dissimuler le visage face au spectateur, et, simultanément,
souligner la concentration intérieure et une certaine
impénétrabilité. Ce sont des images très
séduisantes, proches de l’univers de la mode :
les deux artistes exhibent la pose soigneusement mise en scène,
le maquillage raffiné alors que l’éclairage
met en évidence la blancheur extrême de la peau
qui émerge de la masse obscure du fond et des vêtements,
assortie à l’éclat de la chevelure. L’élégance
glamour émane de l’image toute entière :
ce sont des portraits parfaitement dandy.
La mise en scène qui caractérise ce double portrait
ne concerne pas seulement l’apparence décrite plus
haut, mais évidemment aussi l’identité sexuée.
Ce double portrait ne cherche pas à faire passer une
femme pour un homme et vice-versa, puisque le fait qu’il
s’agit de deux personnes de sexes opposés est parfaitement
visible. Il traite plutôt de l’ambivalence des assignations
sexuelles et suggère que le dandysme se trouve précisément
dans cette instabilité. Le portrait de Sherman affiche
l’ambivalence entre le jeune homme efféminé
et la femme travestie. Cependant, en regardant le portrait de
Prince, je ne peux pas m’empêcher d’y voir
une imitation de celui de Sherman. Mais qui imite qui dans ce
double portrait ? Un homme imite une femme travestie en homme,
ou une femme imite un homme efféminé ? C’est
peut-être en posant ces questions que ce double portrait
indique que l’imitation est au coeur de toute stratégie
identitaire portée par l’image.
Notes
1. Voir C. Makos, Andy, Paris, Assouline
2001.
2. E. Bronfen, Die Diva. Eine Geschichte
der Bewunderung, Munich, Schirmer/Mosel, 2002, p. 169-170.
3. S. Sontag, « Notes on camp » (1964),
in Against Interpretation, New York, Picador, 1966.
4. Ibid., p. 289.
5. Voir à ce propos ce qu’écrit
Judith Butler : « drag is the site of a certain ambivalence,
one which reflects the more general situation of being implicated
in the regimes of power by which one is constructed and, hence,
of being implicated in the very regimes of power that one opposes»,
J. Butler, Bodies that matter. On the discursive limits of
« sex », New York : Routledge 1993, p. 125.
6. Il faut tout de même signaler que des
études récentes se sont penchées sur un dandysme
féminin incarné par des personnages comme Coco Chanel,
Claude Cahun, ou encore Madonna. Voir le recueil d’essais
sous la dir. de Susan Fillin-Yeh, Dandies. Fashion and Finesse
in Art and Culture, New York, NYU Press, 2001.
7. P. Robertson, Guilty Pleasures. Feminist
Camp from Mae West to Madonna, Durham, Duke University Press,
1996. Pour la notion de mascarade voir : Joan Riviere, «
Womanliness as a Masquerade », in V. Burgin, et al., Formations
of fantasy, London, Methuen, 1986 ; Mary Ann Doane, Femmes
fatales. Feminism, film theory, psychoanalysis, New York,
Routledge, 1991.
8. Amelia Jones, Body art. Performing the
subject, University of Minnesota Press, 1998, p. 38.
9. J. Berger, Ways of Seeing, Penguin,
1972, p. 133.
10. « The mimic appropriates official discourse
– the discourse of the Other – but in such a way that
its authority, its power to function as a model, is cast into
doubt. » C. Owens, « Posing », in Beyond
Recognition. Representation, Power, and Culture, Los Angeles,
University of California Press, 1992, p. 201.
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