ARTS & SOCIÉTÉS Éditorial du seminaire de septembre 2006-2007
 


Maïté Vissault
CRISE DE LÉGITIMITÉ ET LOGIQUE DE RÉSEAU.
                        L'INSCRIPTION GÉOPOLITIQUE DE L'ART CONTEMPORAIN
                        AU REGARD DE L'EXPOSITION MADE IN GERMANY A HANOVRE


 

 

   
Séminaire de septembre 2007
Maïté Vissault est historienne, critique, commissaire d'exposition indépendante et professeure d'histoire de l'art contemporain, installée à Berlin et Bruxelles. Diplômée en Sciences politiques et docteure en histoire de l'art, elle est l’auteur d’une thèse intitulée « La problématique de l’identité allemande à travers la réception de l’œuvre de Joseph Beuys. » Elle publie dans de multiples ouvrages, revues (ETC Montréal, Art Même…) et catalogues en histoire de l’art contemporain (La provocation une dimension de l'art contemporain, Publication de la Sorbonne, 2004, La Nouvelle Peinture allemande, Carré D'art Nîmes, 2005...). En tant que commissaire, elle a notamment réalisé en 2004 au Landesmuseum de Münster une importante exposition intitulée cremers haufen sur le thème du quotidien dans l'art des années 60 à nos jours, et, en 2006 une exposition d'art dans l'espace public Leere X Vision : ConneXions en collaboration avec le musée Marta (Herford, Allemagne) et l'HISK (Anvers/Gand, Belgique). Elle enseigne actuellement la culture générale selon une approche philosophique et sociologique à l'Ecole Supérieure des Arts de Cambrai et travaille, dans le cadre de la mise en place du Réseau des Ecoles d'art du Nord de la France, au développement d'une politique d'impulsion de projets transversaux en direction de l'international.
CRISE DE LÉGITIMITÉ ET LOGIQUE DE RÉSEAU. L'INSCRIPTION GÉOPOLITIQUE DE L'ART CONTEMPORAIN AU REGARD DE L'EXPOSITION MADE IN GERMANY A HANOVRE


        Au moment où naissent en France les centres d'art contemporain – cela semble presque relever du paradoxe – une définition claire du rôle des institutions en art contemporain tend à disparaître. L'explosion du marché de l'art dans les années 80 a éveillé un intérêt croissant pour l'art le plus contemporain, tant du côté du marché de l'art – extension considérable du réseau des galeries, des foires, entrée dans le jeu des maisons de ventes aux enchères –, que du côté des musées dont le programme tend vers une captation presque immédiate de l'art actuel. A cela s'ajoute depuis les années 90 la création exponentielle de biennales à travers le monde(1). Cette conjoncture saturée crée une situation concurrentielle extrême et oblige aujourd'hui les institutions les plus modestes, mais aussi les plus proches du jeune art contemporain, à repenser leur rôle et à développer de nouvelles stratégies de communication qui puissent justifier leur existence. Le centre d'art, ou son pendant germanique le Kunstverein, n'est plus le seul laboratoire légitime du contemporain et entre, de ce fait, en concurrence immédiate avec d'autres institutions, que ce soit les musées privés ou publics, le marché ou les biennales. Du fait de sa structure modeste et plutôt expérimentale, le centre d'art ne détient pas les capacités requises pour répondre correctement à la pression médiatique et événementielle du milieu et voit par conséquent ses soutiens publics ou privés s'amoindrir pour cause de non rentabilité.

Les Kunstvereine, des lieux d'expérimentation mutants

        Contrairement aux centres d'art contemporain français fragilisés par leur jeunesse, le Kunstverein est une institution dont la légitimité repose sur des fondements historiques, culturels et géopolitiques forts qui remontent au 19e siècle. Dans les pays germaniques, l'organisation concentrique, la répartition des compétences(2), l'importance accordée à l'initiative privée – héritage de la "philosophie" de la Bildung et du principe de subsidiarité –, règlent les relations entre les différents acteurs et les multiples pôles culturels, tout en stimulant les rapports de concurrence entre les villes. La diversité d'inscriptions des institutions d'art contemporain dans les pays germaniques résulte de cet ensemble complexe d'interrelations sociales et politiques où plusieurs niveaux se contraignent et se confrontent. Portées essentiellement par le dynamisme et l'initiative des villes, les institutions d'art contemporain reflètent donc par leur taille, leur programmation et leur situation géographique, l'ambition et l'identité municipales, et servent, par le jeu des souverainetés et des complémentarités, l'inscription d'autres identités culturelles régionales et nationales.

        Dans les années 90, la modification générale de la carte de l'art contemporain a néanmoins plongé les Kunstvereine, largement dépendantes de fonds mixtes, privés et publics, dans une profonde crise de légitimité. Au-delà des pressions financières réelles auxquelles ces structures doivent faire face, la question qui se pose encore aujourd'hui est de savoir si, face à une société en pleine mutation, le modèle de l'association tel qu'il a été pensé au 19e siècle est encore pertinent(3) et si le simple fait d'être des lieux de promotion et de diffusion de l'art contemporain suffit à justifier leur existence. Malgré leur 120 000 membres, sur les 250 Kunstvereine que compte le paysage allemand, peu – environ 18 % – peuvent jouer dans la cour des grands et proposer un programme d'envergure international. Toutefois, c'est bien la diversité et le caractère expérimental originels du réseau des Kunstvereine qui fait la singularité et la force de ces structures, et il semble que ces institutions, aguerries à la concurrence, ont rapidement compris qu'il était nécessaire de changer de stratégie de communication et de faire de leurs points faibles – improvisation, précarité, principe de bricolage – des points forts – flexibilité, mobilité, pluralité, réactivité. Le Kunstverein se définit par conséquent plus que jamais comme une plateforme expérimentale, un laboratoire susceptible d'enregistrer et d'accompagner un art contemporain en renouvellement constant, lui aussi pluriel, indéfini, temporaire, éclectique. Udo Kittelmann, l'ex-directeur du célèbre Kunstverein de Cologne, expliquera dans un article datant de 2000 que le Kunstverein est une institution qui est assise entre deux chaises et, de ce fait, toujours dans une situation inconfortable. Toutefois, c'est justement de là qu'elle tire, selon lui, sa force, son actualité et sa vitalité.

        Le Kunstverein n'est donc plus uniquement un lieu pour l'art contemporain, mais aussi et surtout un lieu d'expérimentation en constant état de mutation, en constante redéfinition. C'est en son sein qu'est possible non seulement l'enregistrement du caractère instable de l'art contemporain, mais aussi l'émergence de nouvelles pratiques d'exposition comme le "display" – une dénomination très en vogue actuellement désignant une pratique de l'exposition comme installation, l'exposition étant en soi le contenu, le système de référence et production de sens de l'art contemporain.
        L'affirmation, comme qualité foncièrement contemporaine, du caractère fondamentalement hybride, pluriel, mobile et expérimental de l'art contemporain et du Kunstverein a ainsi été l'une des solutions choisies par les Kunstvereine pour sortir de la crise de légitimité dans laquelle ils étaient plongés depuis les années 90. Par conséquent, de plus en plus de lieux axent leur programme et politique sur des pratiques interdisciplinaires et multiculturelles issues d'une logique de réseau(4). Il s'agit là de capter et d'accompagner la mobilité constitutionnelle d'une scène artistique internationale de plus en plus métissée et de plus en plus hétérogène, et de résoudre la contradiction entre un besoin structurel de territorialisation et la tendance à la déterritorialisation de l'art contemporain (éclatement des frontières, mobilité des acteurs, circulation des capitaux et des oeuvres, globalisation du marché, multiplicité des lieux et évènements, tendance à la coproduction, etc.).

Made in Germany : une réponse institutionnelle du troisième type

        Dans cette veine, l'exposition Made in Germany qui s'est tenue durant l'été 2007 à Hanovre est particulièrement significative, car elle est née de l'ajustement des institutions et de leur programme à cette nouvelle donne. Du 25 mai au 26 août, l'exposition associait les trois hauts lieux de l'art contemporain de la ville: le Musée Sprengel, le Kunstverein et la Kestnergesellschaft autour d'un projet d'évaluation des jeunes positions de l'art actuel émergeantes en Allemagne(5).
        Ne serait-ce que par son titre, Made in Germany, affirmait la dimension internationale d'une perspective nationale de l'art contemporain. Il faut préciser que cette manifestation est venue se greffer, comme une sorte de parasite, dans le paysage des grandes manifestations internationales programmées de longue date que sont la documenta 12, les Skulptur Projekte et même la Biennale de Venise. Par conséquent, la stratégie de communication adoptée s'adressait en priorité au public spécialisé "on tour" : titre en anglais, plutôt provocateur, structure de type Biennale proposant un panorama de la création contemporaine sur l'ensemble de la ville, etc.
        Au premier abord, l'exposition épouse donc parfaitement le schéma promotionnel de la Biennale, bien qu'elle n'en soit pas une – et c'est bien là tout l'intérêt de la proposition. Composée, à plus d'un titre, comme un triptyque, Made in Germany n'est affublée que d'un titre et d'un catalogue, et de trois présentations distinctes conçues par trois équipes de curateurs – deux par institutions – dans trois lieux différents. Chaque partie du triptyque a ainsi été composée spécifiquement en accord avec l'identité de chaque lieu, quoique comme composante d'un intelligent panorama d'ensemble. La Kestnergesellschaft – l'un des Kunstvereine les plus importants d'Allemagne dont le programme s'apparente toutefois à celui d'une Kunsthalle – présentait de grandes installations représentatives dans la tradition d'une pratique de l'exposition propre au lieu ; le musée jouait sur une présentation plus classique d'œuvres-tableaux ; tandis que la présentation du Kunstverein était construite sur une dramaturgie alternant white Cubes et black Boxes et déclinant des thématiques comme l'extérieur/intérieur, l'extraverti/introverti, l'identité… Les différences entre les institutions marquaient non seulement le choix et le mode d'exposition des œuvres, mais aussi le "style" de l'accrochage ou les détails de la communication. Ainsi, contrairement à la présentation classique par cartels du musée, celle de la Kestnergesellschaft était de l'ordre de la répartition spatiale symptomatique du mode de l'installation, tandis que le Kunstverein mêlait les œuvres et offrait comme unique indication au visiteur, à l'entrée de chaque salle, une liste des œuvres présentées.

Du fédéralisme à la politique de réseau

        La force de la proposition de Hanovre tenait donc à une reconnaissance de la pluralité éclectique de la création contemporaine transposée ou transportée physiquement dans la diversité des lieux : Musée, Kunstvereine, "Kunsthalle".
        Made in Germany fédérait ainsi des institutions de natures différentes dans un processus conciliant pluralisme et vision globale, hétérogénéité et unité. Dans ce cas, l'union fait visiblement la force. En effet, l'exposition fut un succès, ce qui semble confirmer, que si les institutions d'art contemporain veulent être performantes, elles ont tout intérêt à rompre leur isolement et à s'inscrire intelligemment dans une politique de réseau.
        En effet, l'exposition de Hanovre souligne le fait que l'institution – qu'on le déplore ou non – ne peut pas faire l'impasse d'une redéfinition de son action en fonction des nouvelles pratiques de la scène artistique. L'institution doit ainsi s'adapter à la logique évènementielle et médiatique de la consommation culturelle et cela s'est traduit ici par la récupération réussie du modèle de la Biennale et une redéfinition de son rôle comme animateur de l'espace public à travers l'organisation d'un parcours-découverte de la ville scandé par les différents lieux.

        Cependant, contrairement au modèle d'une x-Biennale catapultée dans un environnement upsilon, le savoir-faire des institutions offrait ici à l'art contemporain d'autres inscriptions : soit une profonde inscription historique et géopolitique, l'enregistrement dans un programme porté par la légitimité du lieu, tout ceci associé à une pluralité concertée d'approches. Cela montre que si elle sait se remettre en question l'institution n'est nullement un modèle obsolète destiné à un rôle subalterne. Les institutions sont en effet aujourd'hui poussées par le succès du marché et de l'industrie culturelle à être des créateurs de tendance. Cette situation peut être ressentie comme une richesse ou comme un appauvrissement. Toutefois, Made in Germany est née d'une volonté d'agir face à la prolifération des Biennales et Foires d'art contemporain dans le monde et de relever le défi. La carte de l'art contemporain est en effet composée d'une multitude de points connectés qui constituent une structure de type rhizomique où flux, idées, dialogues, subversions, résistances circulent. Par conséquent, cette situation produit de la diversité et l'apparition de poches de résistances, comme celle-ci, susceptibles de relativiser la récupération de l'art contemporain comme produit de luxe et attraction touristique caractéristiques des grosses machines du type Venise.

De l'inscription géopolitique des institutions d'art contemporain

        Les institutions peuvent donc être des acteurs pertinents ayant un rôle à jouer dans le développement de l'art et de la culture. Toutefois, l'inscription de l'art contemporain si elle se joue à un niveau international, dépend en partie des systèmes politiques et économiques dans lesquels elle prend place. L'Allemagne semble ainsi mieux disposée pour répondre à la diversité et au pluralisme de l'art contemporain, qui se caractérise par la perte notoire d'un centre. Et ce n'est sûrement pas un hasard si ce pays dispose d'une densité et d'une diversité impressionnantes de structures consacrées à l'art contemporain et à l'exposition, plusieurs foires d'art contemporain, de grandes Biennales comme la documenta ou la Biennale de Berlin et d'un réseau de galeries rayonnant dans le monde entier. Il y aurait là un parallèle intéressant à faire avec l'inscription de l'art contemporain aux Etats-Unis, haut lieu international de l'art contemporain, lui aussi de structure fédérale.
        Quant au paysage français, la création des FRACS et des Centres d'art – malgré toutes les réserves qui s'imposent – a été très importante, ne serait-ce parce qu'elle a concrétisé la mise en place d'une politique de décentralisation venu moduler le système centraliste français. Il me semble ainsi nécessaire de continuer dans cette voie, d'appuyer la multiplication des structures sur le territoire, de les autonomiser, d'accorder plus de place et d'attention aux initiatives privées (soutien, visibilité, fiscalité, flexibilité des financements…), de supporter des projets transversaux et la densification d'une mise en réseau.

 

Notes

1. De 1990 à 2005, une trentaine de Biennales exclusivement consacrées à l'art contemporain voit le jour. Aujourd'hui, on en dénombre plus d'une cinquantaine dispersée dans le monde entier. Thierry Raspail dans le communiqué de presse de la dernière Biennale de Lyon va jusqu'à évoquer le nombre de 103, sans distinguer néanmoins leurs orientations.
2. La culture est la compétence exclusive des Länder qui assurent 40% des dépenses contre 55% pour les communes.
3. Les Kunstvereine sont constitués de membres dont l'engagement individuel est la base de leur définition démocratique et leur fierté.
4. Découlant du fédéralisme et de son fameux principe de subsidiarité, le réseau est un élément constitutif de l'espace culturel allemand auquel sont aguerries de longue date des structures comme les Kunstvereine. Dès 1830 est déjà fondée une représentation supra-locale des Kunstvereine (überlokaler Zusammentritt von Kunstvereine). Au début plutôt informel, quoique existant, le réseau des Kunstvereine s'est officialisé en 1980 par la création de l'ADKV: Arbeitsgemeinschaft Deutscher Kunstvereine. L'ADKV a pour fonction non seulement de fédérer et de coordonner les Kunstvereine – en 1980 au nombre de 40 et aujourd'hui au nombre de 250 – mais aussi de représenter leurs intérêts aux différents échelons politiques (sorte de représentation de type syndicale), ainsi que sur la scène artistique : présence dans les foires d'art contemporain (Karlsruhe, Cologne). Cette dynamique en réseau est un élément déterminant qui définie le Kunstverein comme une institution spécifique sur un territoire donné – en l'occurrence le territoire allemand – et le distingue du musée et de la Kunsthalle. Cf. www.kunstvereine.de/
5. Sur les 52 artistes présentés, 31 sont d'origine allemande, mais tous, sans exception, vivent et travaillent en Allemagne.

Bibliographie

Catalogue, Made in Germany, Ostfildern, Hatje Cantz, 2007.
DUMONT, Louis, L'idéologie allemande, Paris, Gallimard, 1991.
HOLLEIN, Max, Unternehmen Kunst : Entwicklungen und Verwicklungen, Regensburg, Schmid & Lindinger, 2006.
MAUBANT, Jean-Louis, (sous la dir.), De A à Z Les centres d'art, Paris, Flammarion 4, 1994.
MOUREAU, Nathalie et SAGOT-DUVAUROUX, Dominique, Le marché de l'art contemporain, Paris, La Découverte, 2006.
VISSAULT, Maïté, "Kunsthallen et Centres d'art – Inscription et Identité", Montréal, in : PARACHUTE, n° 86, printemps 1997, pp. 49-52.
VISSAULT, Maïté, "Syndrome ou Zeitgeist : Biennales et Foires d'art contemporain au moment de leur totale prolifération", Bruxelles, in : L'art Même, n°34, 1e trimestre 2007, pp. 5-8.


Sites Internet


Arbeitsgemeinschaft Deutscher Kunstvereine (AdKV) : http://www.kunstvereine.de/
d.c.a / Association française de développement des centres d’art : http://www.dca-art.com/