Le
Chant du cygne de Rewald
On doit à
John Rewald certaines des pages les plus virulentes jamais écrites
contre ce courant de l’histoire de l’art française
qui fit, à partir de la fin des années soixante,
de l’exhumation de tous les oubliés de la seconde
moitié du XIXe siècle une véritable mission.
La philippique qu’il rédigea en guise d’ouverture
au catalogue consacré à Pissarro, à l’occasion
de la rétrospective parisienne de 1981, tranche résolument
avec le ton diplomatique d’usage. Ainsi, au terme d’une
existence vouée depuis la fin des années 30 à
l’étude des « forces vives du courant véritable
de l’histoire », assimilait-il ces réhabilitations
à une « dangereuse manipulation » en faveur
d’artistes « réactionnaires puissants et
actifs » qui avaient conjugué leurs efforts afin
d’« enterrer les vivants. »
Derrière
l’apparence trompeuse d’un travail « louable
» d’historien, Rewald dénonçait une
tentative intolérable de restauration, tant esthétique
que politique. Révisionnisme d’autant plus pernicieux
à ses yeux, qu’aux « provocations »
conservatrices isolées des années 60 avait désormais
succédé le « danger » d’une
nouvelle vulgate anti-moderne aux accents parfois revanchards,
qui feraient presque penser au comte de Monte-Cristo : en 1981,
année de la seconde rétrospective Gérôme,
celle de 1972-73 aux Etats-Unis sera ainsi saluée rétrospectivement
comme une « exposition-revanche. » En ce début
des années 80, l’érosion du grand récit
moderne à la Greenberg avait encore aiguisé
l’aspiration des pourfendeurs du « cocon de la modernité
» à poursuivre leur réécriture «
courageuse » d’une histoire de l’art français,
enfin délivrée des « a priori sclérosants.»
Autocélébrée sur le mode militaire des
cuisantes défaites infligées au « moderne
opprobre », cette redécouverte du XIXe siècle
prendra chez certains redresseurs de torts une tournure de plus
en plus « décomplexée », selon un
terme fétiche de la littérature de catalogue.
Ce soulagement éprouvé devant la fin de la «
Terreur-Bauhaus », ce tabou « modernitaire »
dressé à l’aide « des instruments
souvent meurtriers des sciences-humaines » (1), tournera
parfois au triomphalisme euphorique voire au relâchement
hilare devant « les clapotis de la vague brisée
de la modernité. » (2)
Dans ce contexte
postmoderne de récusation des récits d’émancipation,
la charge de Rewald ne pouvait que rester lettre morte. Elle
prolongeait en effet avec nostalgie une autre mythologie, celle
de l’impressionnisme, érigé à la
Libération en symbole pictural de la conquête désintéressée
de la liberté et du progrès. « Ne serait-il
pas plus simple de balayer une fois pour toutes les productions
anecdotiques de praticiens mineurs ? » s’interrogeait
encore Rewald, dont la rhétorique de justicier mémoriel
n’était pas sans ressembler étrangement
à celle de ses détracteurs. C’était
naturellement sans compter sur l’ardeur missionnaire d’historiens
qui avaient déjà troqué ces balais modernes
de « l’oubli mérité » pour des
casques flambant neuf de pompiers hypermnésiques,
substituant à la table rase l’ «
élevage de poussière » et le parfum rassurant
des réserves, source des « lois éternelles
» du bon vieux passé.
« Restaurons le principe d’autorité
! »
Afin de conjurer
le cauchemar de l’aventure sémiotique, il ne sera
plus question que de servir les œuvres avec modestie, et
non de s’en servir, grâce à un retour aux
vertus du récit et aux évidences de la clarté
: « s’il existe un snobisme des choses simples,
voici le moment de s’y adonner. » Quelques historiens
s’adonnèrent avec tant de zèle à
ce « snobisme » qu’on pourrait parler, devant
l’ardeur ouvertement restauratrice de certaines «
reconsidérations » de ce passé, d’un
retour à Bouville, la ville de La Nausée.
Dans le roman de Sartre, la visite que Roquentin rend au musée,
ce temple civique à la gloire de l’ordre et des
grands hommes qui firent Bouville, tient de la descente aux
catacombes. A l’instar d’un caveau, tout n’y
est que pénombre, sommeil, deuil, même les faux-cols
brillent comme du marbre blanc. Le Grand-Salon, ce saint des
saints municipal où trônent les portraits de Bordurin,
le prix de Rome local, parodie, dénigre et ravale le
réalisme de la Troisième République au
simple rang d’art officiel, faisant du pinceau l’auxiliaire
du sabre et du goupillon. Le portrait du député
Blévigne, dont la petite taille est occultée par
un faux-semblant artisanal, donne sa réelle dimension
à la devise centrale de son existence : « Restaurons
le principe d’autorité ! » « Jamais,
écrit Sartre, le moindre doute ne les avait traversés.
» A l’origine du revirement de goût en faveur
des académismes, la certitude de la valeur absolue de
l’œuvre, si chahutée par l’art contemporain,
a trouvé son prolongement naturel dans la phobie du sacrifice
de la notion d’auteur ; elle se confondra plus largement
encore avec le refus de faire son deuil des grands récits
qui contrariaient la dilution des mémoires nationales.
L’angoisse de devenir peu à peu orphelin de cette
mémoire particulariste et victorieuse qu’avaient
portée depuis la Libération les gaullistes et
les communistes permet de comprendre à quel point de
réels antagonismes politiques pouvaient se résorber
grâce à une profonde connivence culturelle. La
politique patrimoniale deviendra l’un des instruments
privilégiés de cette alliance idéologique
qui convergera avec plus d’enthousiasme encore dans la
défense de ce patrimoine proche et lointain, admirable
parce que tellement méprisé. Autour de 1980, le
climat s’avérait donc d’autant plus favorable
à la réappropriation de cet « autre XIXe
siècle» que les contours idéologiques de
cette reconnaissance se trouvaient élargis aux dimensions
traditionnelles de l’échiquier politique français,
sans la moindre exclusive. Orsay, lancé sous Giscard
d’Estaing et achevé sous Mitterrand serait le parfait
symbole de cette continuité.
La consécration
du retour aux académismes du XIXe siècle est donc
parfaitement contemporaine de l’émergence d’un
courant « républicaniste »
en France. Les « vertus » abandonnées de
la Troisième République, identifiée à
un âge d’or scolaire et méritocratique, trouveront
dans l’apprentissage laborieux et la « sueur »
des peintres académiques une métaphore sociale
exemplaire. L’expression d’un goût nouveau
pour le réalisme républicain aura donc toujours
partie liée à la nostalgie de la puissance de
l’Etat nation, de l’autorité jacobine et
de la certitude qui habitait ses instances éducatives,
auréolées d’un prestige à jamais
perdu. La création contemporaine, quant à elle,
ne sera jamais autre chose que le symptôme navrant de
la fin de la transmission des humanités : le culturel.
Programmé par « l’égalitarisme démocratique
de la table rase » (3), ce dépérissement
du « dépôt sacré » (Péguy)
aurait surtout révélé notre inaptitude
à assumer notre rôle d’héritiers.
Marc Fumaroli décrira ainsi le musée d’Orsay
comme une arche de Noé, le théâtre figé
du monde (encore parisien) des arts lorsque « rien n’était
encore perdu », autrement dit avant le déluge moderne
et la fin du système des beaux-arts, assimilée
de facto à la mort de l’art. C’est pourquoi
tant d’affect peut transparaître dans le récit
de la formation des artistes pompiers, les derniers
dans la vérité de leur art : cette « leçon
à méditer » se métamorphose presque
inévitablement en lamento sur la faillite de l’école
moderne.
Ce n’est
sans doute pas un hasard si en 1986 l’exposition savante
sur es concours des prix de Rome et les concours d’esquisses
peintes, organisée par l’école des Beaux-Arts,
avait rencontré plus qu’un succès d’estime,
soulevant notamment l’enthousiasme de Claude Lévi-Strauss,
auteur en 1981 d’un article fameux sur le métier
perdu.
Devant un présent navrant au point de prendre l’apparence
d’un passé irrévocable, la globalité
historique et culturelle du « gros » XIXe siècle
prenait l’apparence et la consistance réconfortantes
d’un recours opulent. Pour ces « mangeurs du XIXe
siècle », se nourrir au présent d’un
tel passé, se réunir au grand banquet éclectique
des ornements était une manière de revivre la
satisfaction fédératrice d’une époque
d’avant la mort de l’art, afin d’échapper,
pour reprendre la distinction de Péguy, à la tristesse
d’une période –la nôtre, à la
modernité indigeste sous son masque désuni de
face de carême. « Loin de notre âpre XXe siècle
», « il est sans doute logique et sain de redécouvrir
cet univers sûr de lui-même, et où l’on
n’hésite pas à développer des sentiments
nobles et d’édifiantes légendes, avec l’assurance
qui fait les grandes civilisations. Ce que les artistes officiels
du XIXe siècle ont le moins connu, c’est le doute.
» (4) Et le même auteur de renchérir : «
On voit bien ce qu’une critique résolument moderne
et satisfaite d’elle-même peut reprocher à
un tel état de fait (…), et puis cette facilité
apparente de création, d’où l’angoisse
apparaît étrangère et où la bonne
conscience règne en maîtresse. Tant mieux après
tout… » (5)
A l’œuvre ouverte, identifiée au flottement
du sens et à la néomania, les anti-modernes opposent
donc la fermeture de l’œuvre sur de l’univoque,
de l’explicite pur, source, selon Barthes, d’un
« grand sentiment de sécurité.
1984
On se souvient
de la réplique cinglante adressée par Roquentin
aux « cent-cinquante paires d’yeux » qui semblaient
mettre en cause jusqu’à son droit d’exister
: « Adieux, salauds. » En 1984, à l’occasion
de la rétrospective Bouguereau, la préface aux
allures de manifeste que rédige Thérèse
Burollet (6), directrice du Petit-Palais, semble une réponse
différée et sans concession à Rewald-Roquentin
autant qu’un programme bouvillois de réhabilitation
de tous les bordurins, « salauds » en voie de redevenir
des héros (pensons aujourd’hui au cas exemplaire
de Henri Bouchard). Loin de cette relative prudence diplomatique
qui caractériserait le futur musée d’Orsay,
le Petit-Palais, suivi plus tard par certains musées
de province, était devenu dans les années 80 le
lieu emblématique et décomplexé d’une
relecture du XIXe siècle qui avait abandonné tout
surmoi, au point d’incarner le « ça»
à l’état pur du discours de la redécouverte.
L’exigence de justice rétrospective avait donc
trouvé son théâtre idéal aux allures
de prétoire au Petit Palais : Tissot, Bouguereau, Winterhalter
furent ainsi exhumés, rejugés, réhabilités
; suivront sans surprise les sculpteurs des années 30
-Belmondo et Landowski, l’auteur des Fantômes,
ces morts emblématiques qui se redressent pour réclamer
justice-, dont l’art indemne de toute modernité
venait offrir une réparation salvatrice aux blessures
que l’art du XXe siècle n’aurait cessé
d’ infliger au corps moderne. L’histoire de l’art
tiendrait lieu de réparation publique pour effacer –mais
« au prix de quelles pertes ? » - la « faute
», le « péché » de ces «
années terribles » vouées, à en croire
la rhétorique victimaire de la redécouverte, à
la « sélection », la « réclusion
», la « disparition »…
Tout discours, toute exposition relèverait d’abord
d’une entreprise d’administration de la preuve des
crimes et méfaits commis par la « Terreur modernitaire. » Cette procédure de légitimation
acquise, suivront –« ce n’est que justice
»- l’exhumation, autrement dit le retour à
la lumière des œuvres forcées « de
rentrer sous la terre qu’elle(s) n’aurai(en)t jamais
dû quitter », et la restauration comme métaphore
ultime de la réparation.
Histoire de l’art ou mémoire pompier ?
Dénoncer
la sentence de Roquentin, autrement dit s’opposer à
l’oubli par l’histoire (« l’histoire
ça parle de ce qui a existé –jamais un existant
ne peut justifier l’existence d’un autre existant
», écrivait Roquentin avant d’abandonner
sa biographie pour l’écriture d’un roman)
relève d’une forme d’exercice de la responsabilité.
Malheureusement le spectre de l’irréparable –brandi
tel un étendard mais presque toujours conjuré-
n’est souvent que prétexte à statufier le
redécouvreur en « magistrat de la postérité
», selon la formule de Péguy. Il convient alors
de s’interroger sur la nature idéologique de cette
histoire, dont l’exigence de justice n’est pas sans
rappeler la rhétorique réparatrice propre aux
actuelles revendications mémorielles. Si l’on décrète
sur le mode objectif du « ce qui va de soi » barthésien
que « le modernisme est rejet du savoir historique »
(M. Fumaroli), que (« (…) les fulgurances de Gauguin,
de Van Gogh, de Moreau sont porteuses de la mort de l’art
dit occidental » (B. Foucart), on peut alors se demander
si l’histoire invoquée n’est pas une manifestation
empirique de ce que Nietzsche qualifiait dans sa deuxième
Inactuelle d’ « histoire critique»
: « celle qui juge et qui condamne. » Histoire salutaire
tant elle permet à ses porte-parole de réinventer
a posteriori un autrefois à leur mesure, un jadis à
leur convenance. Le ressentiment du justicier mémoriel
constituera alors un élément déterminant
dans la narration de ce pseudo-passé, ce XIXe siècle
« des réinventeurs d’un passé de légende.»
(7). En digne héritière du député
Blévigne, cette histoire de l’art bouvilloise et
insulaire s’attachera fermement à « restaurer
le principe d’autorité» en s’attachant
d’abord à remettre à l’honneur le
dogme intangible de l’ « auteurité »
: la répétition monographique d’artistes
oubliés répondra ainsi quantitativement et symboliquement
au poids mythifié de l’interdit biographique.
« Un casque est une coiffure/Qui sied à
leur figure/Un casque de Pompier/ça fait presque
un guerrier » chanson des quat’zarts
Dans L’Art
pompier, Thérèse Burollet donne à
l’apparition de la figure du peintre Henri Regnault, engagé
volontaire lors de la guerre de 70, la valeur d’un emblème
viril, choix qui n’avait rien d’une fatalité,
y compris chez les commentateurs les plus sceptiques de la modernité.
Dans Le Mécontemporain (1991), par exemple,
qui réhabilitait la figure contestée de Charles
Péguy, mort lui aussi au combat en août 14, Alain
Finkielkraut fondait le nationalisme de l’écrivain
sur la conscience de la vulnérabilité ; dès
1987, le même Finkielkraut avait dénoncé
dans La Défaite de la pensée le concept
ethnique de la nation au nom d’une conception élective.
Avec la figure de Regnault, au contraire, l’exaltation
de l’héroïsme se confond avec la défense
impérative d’un matrimoine. L’individu comme
l’artiste n’est jamais que l’émanation
restrictive du génie national. On voit surgir cette matrice
identitaire et sacrificielle dans l’évocation de
l’égale dignité picturale du sang et du
lait -dans l’Exécution sommaire dudit
Regnault et dans la Perrette de Fragonard- afin de
mieux confondre la mère patrie avec la mère biologique.
Cet héroïsme des pompiers, convoqué de façon
obsessionnelle par nombre de leurs défenseurs, n’aura
jamais été que le courage autoproclamé
de l’anti-modernité.
Les arguments
invoqués par l’auteur afin de nier la suprématie
des impressionnistes sur les peintres pompiers aboliront délibérément
toute distinction entre la dimension esthétique et l’argumentation
morale, confusion concertée dont Barthes avait déjà
pointé la dimension politique. Dans Critique et vérité,
il avait analysé « la marque idéologique
» de ces attaques qui « plongent dans cette relation
ambiguë de la culture où quelque chose d’indéfectiblement
politique (…) pénètre le jugement et le
langage. » Pour rendre justice à Bouguereau autant
qu’à ses confrères, il deviendra ainsi concevable
d’opposer des « tableaux militaires (qui) suggèrent
le courage, le deuil et la revanche », l’art
pompier, qui « glorifie la résistance désespérée
des combattants de 1870 » à « l’indifférence
des impressionnistes pour la défense de la patrie.»
Si absurde fût-il, l’argument qui consistait à
stigmatiser la lâcheté « de certains des
peintres impressionnistes (qui) ont trouvé les moyens,
malgré leur pauvreté, de se mettre à l’abri
à Londres ou à Bruxelles… » inscrit
cette relecture du passé dans une problématique
dont on ne peut que constater la parfaite cohérence idéologique.
Eriger l’impressionnisme en art de la défaite,
c’était jeter la confusion sur les catégories
du vraisemblable afin d’ancrer la réhabilitation
de l’art pompier sur la certitude que les peintres
impressionnistes n’auraient jamais été que
les artisans d’une défaite de l’art. En pleine
affaire Dreyfus, quand les pompiers reflétaient
la vie dans leurs œuvres réalistes, que faisait
Monet ?: il peignait « des reflets sur l’eau »...
L’Autorité, déjà
Bon patriote,
Regnault est donc un grand peintre. Rien de très nouveau
pourtant dans cette appropriation de la figure héroïque
de Regnault. Ces glissements parfois hasardeux entre esthétique
et politique ne font jamais que répéter les affirmations
péremptoires du polémiste de presse Paul de Cassagnac,
directeur de L’Autorité, ce journal fondé
en 1886 « pour Dieu, pour la France ! » Pour dénoncer,
en 1891, l’organisation d’une exposition d’artistes
français à Berlin, projet qui reposait sur l’idée
d’universalité de l’art, Cassagnac avait
publié le 24 février Les Saintes Haines.
Sa plume brandit l’exemple justicier « de peintres
patriotes tués à l’ennemi en 1871, comme
Henri Regnault, et qui s’agitent dans leurs tombes (…)
La place des artistes, affirmait-il encore, est là où
nos soldats peuvent se trouver… L’Art français
doit servir le drapeau. Où le drapeau français
ne va pas, l’Art se fourvoie. » (8) Alors que l’automutilation
stérile de Van Gogh fait resurgir le spectre honni du
corps morcelé par la modernité – à
moins qu’il ne constitue une parodie de l’intégrité
perdue du territoire après Sedan-, Regnault, lui, meurt
pour la patrie à Buzenval en janvier 1871. Cette mort
chevaleresque au champ d’honneur aura conféré
à ce pseudo-Géricault de l’art officiel
l’aura d’un pompier romantique. Héros
pompier contre planqués de Londres, le temps
semblait venu désormais de choisir son camp –«
sans fausse honte »- entre la bravoure qui fait les grands
peintres et la mauvaise peinture, celle qui trahit les déserteurs.
La lâcheté de ces derniers n’attentait-elle
pas à « la certitude sans faille de maintenir la
tradition » qui faisait la force des pompiers
–la pensée !- et plus encore, écrit l’auteur,
à « l’idée de la patrie commune »,
ruinant ainsi le dogme républicain et jacobin de la patrie
une et indivisible?
Mourir en première ligne
Admirable, Regnault
ne s’était pas contenté du destin christique
de l’artiste foudroyé en pleine jeunesse. Il n’avait
pas seulement fait le don de son sang à la toile (celui
de la tache rouge de son Exécution sans jugement…),
de son corps intègre à la peinture qui s’acharne
à maintenir la profondeur de la « pensée
» contre les plaisirs faciles de la surface, il était
tombé en première ligne. La notion d’arrière-garde
artistique, dont l’auteur veut dégager les pompiers,
est, on le sait, un terme issu de la stratégie militaire
: il désigne les forces qui ferment la marche par opposition
à l’avant-garde, celles qui marchent en tête.
Insister avec tant de panache sur le courage et la « résistance
désespérée » des peintres pompiers
revient de facto à renverser les critères du jugement
de goût par des considérations d’ordre politique
: à défaut de faire de Regnault et de ses confrères
des peintres d’avant-garde, concept honni s’il en
est, cette mort salvatrice en première ligne présentait
le mérite essentiel de rendre idéologiquement
suspecte l’association de l’art pompier
à un combat d’arrière-garde. La même
année, Jacques Thuillier proposerait d’utiliser
le terme générique d’art pompier
pour caractériser l’ensemble de la peinture entre
1848 et 1914.
Contre les bourgeois
L’insistance
de Th. Burollet sur l’aristocratisation de l’art
formel, face à l’authenticité populaire,
virile (« les solides maçons de Roll et les fières
glaneuses de Jules Breton » opposent leur dignité
féconde aux « filles de maisons closes vautrées
sur leur divin » qui ne sont « ni honorées
ni défendues » par les impressionnistes dévirilisés)
et nationale de l’art républicain, constituera
l’autre versant de ce retournement moralisant en faveur
des artistes « issus de milieux modestes. » Les
impressionnistes, eux, « se désintéressèrent
des pauvres et des ouvriers. » C’est la revanche
rétrospective du pays réel contre les élites,
des « vilains officiels » contre «
les « nobles impressionnistes », où
réapparaît de même le concept de «
formalisme bourgeois », cher à la critique communiste
de l’après-guerre. Cette confusion délibérément
tactique des frontières esthétiques et des clivages
politiques a alors indéniablement participé de
la « reconsidération » des pans oubliés
de l’art des XIXe et XXe siècles, il suffit de
songer à la « dégradation publique »
dont aurait été victime Derain, nouveau Dreyfus,
afin de punir sa rupture esthétique (9). L’insularité
recherchée de la discipline n’est sans doute pas
étrangère au climat d’assentiment relatif
qui accompagna en France ces manifestations débridées
d’une critique anti-moderne. Derrière une réaffirmation
nostalgique des normes et des hiérarchies, la dénonciation
du relativisme culturel imputé à la modernité
n’aura pourtant cessé de reposer sur une pratique
paradoxale du nivellement esthétique et une justification
contradictoire de l’équivalence de tout. A trop
baigner dans la surenchère sans fin du « Je dirais
même plus », l’enquête historique aura
constamment oscillé entre le soupçon mémoriel
de Dupont et la recherche par Dupond de l’indice irréfutable
du bel avenir du passé, ce qui n’est jamais que
l’art de suivre ses propres traces. Evoquer « l’autre
modernité » d’Edouard Detaille ou comparer
le foyer de Baudry à l’Opéra à la
Sixtine de Michel-Ange, n’est-ce pas suivre à la
loupe l’exemple opiniâtre des deux brillants détectives,
quitte à se prendre les pieds dans le tapis que l’on
aura soi-même tendu afin de cacher cette modernité
que l’on ne saurait voir ? Sans doute, seulement : «
botus et mouche cousue ».
Notes
Afin d’alléger l’appareil de notes, nous
avons laissé entre guillemets les citations les plus
courtes ; elles proviennent toutes de catalogues ou
d’ouvrages consacrés à des artistes redécouverts
des XIXe et XXe siècles.
1. SCHNAPPER, Antoine, "David, ses critiques
et ses catalogues" in J.-L. David, 1748-1825,
Paris, RMN, 1989, p. 15.
2. FOUCART, Bruno, "Pierre Barbe ou de
la modernité à la simplicité" in Pierre
Barbe, Architectures, éd. Mardaga, Liège,
1991, p. 16.
3. CLAIR, Jean, La barbarie ordinaire,
Music à Dachau, éd. Gallimard, 2001, p.112.
4. FOUCART, Jacques, Les Peintures de l’Opéra
de Paris, de Baudry à Chagall, préface, éd.
Arthéna, Paris, 1980, p. 11.
5. FOUCART, Jacques,
op.cit, p. 20.
6. BUROLLET, Thérèse, "L’Art
pompier" in William Bouguereau, Paris, musée
du Petit Palais, 1984.
7. FOUCART, Jacques,
Jean-Léon Gérôme 1824-1904, préface,
édité par la ville de Vesoul, 1981, p. 12.
8. RIOUX, Jean-Pierre, introduction in Rémy
de Gourmont, Le Joujou Patriotisme, éd. J.-J.
Pauvert, Paris, 1967, pp. 15 et 20.
9. FOUCART, Bruno, Pierre Barbe, op.
cit., p. 11.