Rien
n’était plus inconciliable que le formalisme à
visée universaliste prôné par Alfred Stieglitz
et le réalisme à caractère social soutenu
par le peintre Robert Henri. Au jugement sans appel du mentor
de l’Ecole de la Poubelle, qui assimilait l’élaboration
des formes avant-gardistes à un élitisme aristocratique,
le photographe et galeriste répliquait vigoureusement
en dénonçant l’inanité du leurre
académique qui consisterait à substituer «
la quantité à la qualité» au nom
d’un idéal extérieur à l’essence
de l’art.
Si le conflit
frontal qui opposa au début du XXe siècle ces
deux figures essentielles paraît à ce point exemplaire,
ce n’est pas seulement parce qu’il aura préfiguré
mutatis mutandis l’hostilité déclarée
des artistes de la future école de New York envers le
réalisme consensuel défendu par la politique culturelle
du New Deal. Cette dernière avait intégré
pour la première fois ce moins que rien qu’était
l’artiste dans la communauté nationale : la citoyenneté
américaine devait même trouver dans l’art
un moyen de se régénérer grâce à
cette communion nouvelle de l’artiste, du travailleur
et du public. Au-delà des incompréhensions de
personnes, ces affrontements ont scandé si régulièrement
l’histoire de la scène artistique des Etats-Unis
qu’ils témoignent de leur caractère structurel
; avant la reconnaissance sociale qui suivit la crise de 29,
l’artiste américain n’eut longtemps pour
seul alternative que de se frayer un chemin solitaire ou de
susciter cette forme d’assentiment populaire qui faisait
encore défaut, autrement dit trancher entre invention
et convention. Deux générations plus tôt,
alors que la middle class émergente tentait d’accompagner
et d’orienter le cours de la création artistique,
deux œuvres antithétiques des années 1840
révèlent mieux encore la portée fondatrice
de cet antagonisme spécifique à l’Amérique
entre expérimentation formelle et réalisme à
vocation populaire. Derrière leur apparente simplicité,
Le Triomphe du peintre (1838) de William Sydney Mount
(1807-1868) et Conversazione des Artistes (1841) de
Thomas Pritchard Rossiter (1818-1871), opposent deux visions
de l’art qui se confondent avec deux conceptions du rôle
social de l’artiste. Si l’accent porté sur
ces concordances des temps ne vise pas à imposer l’idée
d’une équivalence entre ces peintres du XIXe siècle
et leurs successeurs de plus grande ampleur et renommée,
ce parallèle tend néanmoins à suggérer
à quel point la compréhension de l’art américain
du XXe siècle commence … au XIXe.
Selon Michel
Saint-John de Crèvecoeur (1735-1813), l’auteur
des Letters from an American Farmer (1782), l’Amérique
incarnait le lieu du recommencement absolu. L’Europe n’ayant
jamais consacré que des sociétés despotiques,
le bonheur des Américains procédait directement,
à
ses yeux, de l’oubli de l’histoire. Rompre avec
le passé aristocratique honni allait fatalement de pair
avec le rejet de la jouissance esthétique, assimilée
à un symptôme « papiste » de décadence.
« Pour ma part, écrivait Crèvecœur,
je préfère admirer la vaste grange de l’opulent
fermier qui fut le premier fondateur de sa colonie qu’étudier
les proportions du temple de Cérès. » Un
renversement lent et progressif finit par conférer aux
Beaux-Arts une légitimité autrefois contestée.
Dans l’Amérique des années 1830, d’aucuns
n’hésitaient plus à juger digne et décent
de représenter cette grange, l’un des futurs emblèmes
de l’américanité picturale et photographique.
Apôtre
des valeurs idylliques de l’Amérique terrienne
d’avant la guerre de Sécession, le peintre William
Sydney Mount, sera l’artisan convaincu de cet art consensuel
et unanime. Avant même de se consacrer à la chronique
du monde paysan de Stony Brook, sa ville natale sur l’île
de Long Island, Mount avait déjà consacré
la communion inédite de l’artiste et du farmer
dans sa toile de 1838. On devait ce titre emphatique et programmatique,
Le Triomphe du peintre, à son premier acquéreur.
Avec la présence ordinaire pour ne pas dire saugrenue
du common man dans l’espace pictural, Mount innovait en
conviant l’Amérique dans l’intimité
de l’atelier. Dans son langage simple et direct, gage
d’immédiateté de la réception, il
affirmait sa foi dans l’éclosion d’une peinture
nationale et populaire. Dans son Journal, on pouvait ainsi lire
à la date du 21 juillet 1838 : « I am painting
a picture representing a painter showing his picture to a country
man-farmer. » L’artiste et son public étaient
désormais en mesure de partager cet espace commun qui
faisait tant défaut aux artistes européens, plus
soucieux d’affirmer leur singularité en s’opposant
au pharisaïsme honni autant que souhaité du corps
social. Toute distance abolie, le common man pouvait se retrouver
de plain-pied dans ce Home Sweet Home pictural, grâce
à cet art vernaculaire qui se défie de toute valorisation
romantique du théâtre de la création. D’une
évidence limpide, sa représentation lapidaire
de l’atelier élude toute aura mystérieuse.
Ce « temple » ailleurs magnifié et sacralisé
de la conception de l’art se trouvait ici réduit
sans fard à sa plus simple fonction : la réalisation
manufacturée de la peinture. Vu du côté
du châssis, le tableau dans le tableau s’offre donc
d’emblée au regard comme un objet plus que comme
une idée en peinture. Cette insistance première
sur la réalité matérielle du tableau identifie
radicalement la peinture à la simple puissance du fait
artisanal pour mieux fustiger le recours sacrilège à
la seule imagination.
Le dénuement
de cet atelier rudimentaire s’avère trop ostentatoire
pour que cette sobriété ne prenne pas une valeur
déclarative : ce vide présente la table rase
démocratique. Hormis la présence d’une copie
de l’Apollon du Belvédère, qui renvoie à
un passé antique antérieur à la décadence
monarchique, l’absence d’exemples culturels est
l’indice que l’artiste n’a plus qu’à
se tourner vers ses semblables pour répondre à
la question enfin légitime : que peindre ? Ce lieu anonyme
et quelconque érige donc son insignifiance volontaire
en symbole démocratique : ici, c’est littéralement
n’importe où. L’atelier pourrait n’être
que la vaste grange d’un opulent fermier, qu’importe
puisque rien de l’imaginaire romantique n’y imprimera
sa marque distinctive ; l’Amérique se veut le pays
de l’indifférenciation sans fin où tout
se ressemble. Les propos de Mount s’en feront directement
l’écho : « le studio d’un peintre devrait
être partout, écrivait-il. Là où
il se trouve une scène pour un tableau, à l’intérieur
ou bien à l’extérieur (…)» Le
peintre américain récuse de fait la dichotomie
fondatrice du romantisme européen qui creusait un fossé
infranchissable entre le pouvoir visionnaire de l’artiste
et l’utilitarisme bourgeois. Mount n’a cure de la
préséance romantique du monde intérieur
; à la figure prophétique de l’artiste qui
décrypte le monde tel un hiéroglyphe, il oppose
l’évidence égalitaire du quelconque et du
banal : ici, les choses ne seront jamais que ce qu’elles
sont. En parfait héritier du protestantisme américain,
Mount nie à l’activité artistique tout pouvoir
de dissimulation. Pour reprendre la formule de Mona Ozouf, «
c’est le pays du tout visible » où rien,
surtout pas l’art, ne serait en mesure de faire écran
à la vérité. Il n’y aura donc d’art
américain que démocratique et moral, donc réaliste
et voué à la transparence.
Nulle révélation
à attendre de cet art, qui devient simple affaire de
reconnaissance. Le public, incarné par ce farmer, ne
tolérerait jamais le moindre écart entre le réel
et sa représentation. Le partage entre le peintre et
son public ne repose ici que sur le constat du tour de force
mimétique, perçu comme une prouesse artisanale
et non esthétique. Les mains prosaïquement appuyées
sur les cuisses, dans une posture qui n’aurait pas manqué
d’être jugée indécente dans un musée,
le fermier évalue l’exacte ressemblance entre l’esquisse,
posée à même le sol, et le tableau hissé
sur le chevalet : l’enthousiasme du spectateur, on le
voit, relève moins du jugement de goût proprement
dit que de l’évaluation scrupuleuse de l’adéquation
de l’œuvre à son objet et de l’identité
de l’œuvre à elle-même. Une photographie
du peintre régionaliste texan Merritt Mauzey (1898-1973),
traduisant méticuleusement un dessin sur la pierre lithographique,
accentuait encore cette obsession de la ressemblance en 1938.
L’artiste américain authentique serait donc un
plagiaire méticuleux, dont la vocation sociale consisterait
à assurer la préséance de la monotonie
sur les variations, des masses sur l’individu, du visible
sur l’invisible et in fine de l’univoque
sur l’énigme.
« Glazing
is the soul of art. » Dans ce qu’on pourrait qualifier
de verset esthétique, Mount avait répudié
avec l’efficacité du paraphe l’attrait des
couleurs et des formes au nom des vertus de modestie et d’honnêteté
chères à un public épris de valeurs domestiques
et patriotiques. L’alliance concertée des registres
religieux et manufacturier contribue à moraliser le lissage
de l’œuvre –vernie, lustrée, astiquée
aurait cruellement ajouté Baudelaire. C’est l’accomplissement
vertueux et domestique d’un travail qui s’affirme
dans sa perfection artisanale à mesure qu’il se
dérobe à la vue. L’affirmation de ce style
« impersonnel » et neutre repose à n’en
pas douter sur une analogie inconsciente entre la minceur de
la surface picturale et la pureté de la jeune civilisation
américaine. Mount semble répondre par anticipation
à la critique que portera l’écrivain cosmopolite
Henry James une génération plus tard : «
Tout ce qu’il y a à voir se montre, la civilisation
a une minceur de pellicule. » Pour la génération
de Mount, cette minceur de pellicule, cette transparence de
la surface légitimaient au contraire la rectitude morale
du réalisme américain, « ce transparent
miroir du vrai », selon la belle formule de Mona Ozouf.
Le dialogue
entre la société et l’artiste ne pouvait
donc que procéder de la reconnaissance immédiate
du savoir-faire artisanal et de la connivence la plus intime
avec la scène représentée. Autant de caractéristiques
que l’on retrouverait dans la peinture régionaliste
de l’entre-deux-guerres, période d’isolationnisme
culturel qui marqua précisément le retour en grâce
de ces « petits maîtres » du XIXe siècle.
En participant
à l’avènement d’une forme de platitude
picturale, Mount acceptait un art fondé sur le compromis,
celui qui s’offrait à tout artiste américain
soucieux de rompre avec la solitude sociale : la démocratisation
de l’art. Ce dilemme mettait l’artiste en demeure
de trancher entre l’aspiration solitaire à l’innovation
formelle et la méfiance démocratique des formes,
autrement dit entre l’indifférence de la société
et la recherche d’une audience. Loin du discrédit
calviniste originel, ce compromis permettait toutefois de perpétuer
la simplicité morale dans l’œuvre d’art
; de plus, il n’était nullement vécu comme
un renoncement fatal puisque la reconnaissance sociale de l’artiste
dépendait de l’invention de ce public encore à
conquérir. Aux antipodes de la peinture d’histoire
fondée sur le culte du héros, notion fondamentalement
étrangère aux présupposés de la
démocratie américaine, l’établissement
d’un art moyen permettra à dessein d’ériger
le quelconque et l’ordinaire en nouvelle norme esthétique.
En lieu et place de ce héros européanisé,
cet art fera de n’importe qui la figure d’élection
de la représentation en démocratie. La prédominance
de la scène de genre réaliste associe ainsi le
triomphe du peintre à la limitation consentie de l’originalité
en peinture. Ce pacte démocratique, garant de l’homogénéité
culturelle de la nation, va sceller l’alliance du peintre
et de la middle class en plein essor. « Il n’est
donc pas vrai de dire, ainsi que l’écrivait Tocqueville,
que les hommes qui vivent dans les siècles démocratiques
soient naturellement indifférents pour les sciences,
les lettres et les arts ; seulement il faut reconnaître
qu’ils les cultivent à leur manière, et
qu’ils apportent, de ce côté, les qualités
et les défauts qui leur sont propres. »
Le succès
de la démarche artistique d’un artiste tel que
Mount reste cependant indissociable d’un phénomène
culturel beaucoup plus vaste : l’essor contemporain des
Art Unions. Créée à New York en 1842, l’American
Art-Union, institution privée de patronage de la vie
artistique, avait fini par jouer un rôle central dans
la vie artistique américaine. Cet art démocratique
incarné par Mount ou George Caleb Bingham permit autant
qu’il bénéficia de la fidélisation
d’un public attaché à la promotion de vertus
édifiantes et rassurantes. Comme le montre Joy Sperling,
la middle class en plein désarroi érigeait ces
valeurs nationales, domestiques et artisanales afin de tenter
de maîtriser l’irruption de la nouveauté
dans les domaines urbain, industriel.... Les cotisations –plutôt
modique- des milliers d’adhérents issus de la middle
class émergente étaient converties en œuvres
d’art contemporaines, lesquelles étaient ensuite
redistribuées lors d’une grande loterie annuelle
réservée aux membres de l’association ;
ces derniers recevaient également des gravures américaines
contemporaines et la première mouture de ce qui deviendrait
peu après la première véritable revue d’art
aux Etats-Unis. Pour la première fois, l’activisme
culturel des riches entrepreneurs à la tête de
l’Art Union avait conféré un rôle
essentiel à la classe moyenne, assurant la promotion
active d’un « correct taste », à l’échelle
de la nation et des plus humbles. Grâce à ce système
de diffusion, la carrière régionale d’un
peintre tel que Bingham, le peintre des pionniers et des nouveaux
territoires de l’Ouest, rencontra soudain une consécration
nationale naguère impensable pour un artiste issu du
Missouri.
Alors que Le
Triomphe du peintre tentait d’imposer un langage
commun grâce aux ressources familières de la scène
de genre réaliste, La Conversazione des artistes
du peintre Rossiter (1841) mettait, elle, au ban de la création
le farmer de Mount. Rossiter s’opposait frontalement à
cette stratégie d’audience, qui préfigurait
l’essor de la culture de masse que dénonceraient
un siècle plus tard les peintres new yorkais, angoissés
par l’anonymat d’une production artistique en série.
La réunion de peintres américains en exil de Rossiter
substitue l’univers clos et autosuffisant de l’artiste
romantique européanisé à la transparence
rêvée du monde américain. Par son mélange
des langues, le titre même de l’oeuvre résonne
d’emblée comme un emblème distinctif de
l’expatriation. Cette conversazione annonce un
renoncement cosmopolite à la langue commune. Plus rien
en effet ne relie cet atelier raffiné au monde vertueux,
sobre et masculin qu’exaltait Mount. Le public est condamné
à rester simple spectateur d’une scène dont
le message élitiste l’exclut de manière
provocante : le jugement de goût se veut ici le privilège
exclusif des seuls artistes ; la conversation, art aristocratique
s’il en est, confirme à quel point cette assemblée
d’esthètes s’est éloignée du
vieux rêve de l’Amérique rurale jeffersonienne
pour adopter une attitude délibérée de
retrait élitiste du monde social. Rossiter préfigure
ainsi la doctrine de l’art pour l’art. Le reflet
dans le miroir de l’Ecorché de Houdon,
cette œuvre destinée à l’apprentissage
des jeunes artistes, symbolise à la perfection cette
revendication d’un art auto-référent et
libéré des contraintes sociales.
S’il rejette
la dégradation du goût par ce qu’on appellerait
plus tard les masses, Rossiter combat néanmoins
la solitude de l’artiste en exaltant la notion de communauté
artistique. Il se veut artiste avant que d’être
Américain. L’affirmation d’une aristocratie
artistique repose chez lui sur l’acceptation d’une
forme d’hétérogénéité
: la diversité du langage pictural des peintres américains
représentés entre résolument en contradiction
avec le souci d’homogénéité culturelle
exprimé par la middle class. La dissemblance rassemble
ces individus en les unissant contre les valeurs unificatrices
portées par la scène de genre. Contre le règne
de la convention, Rossiter tente de se faire le héraut
des valeurs émancipatrices de la liberté formelle
; accrochée au mur, la copie d’un Titien du Louvre
stipule qu’à défaut d’une tradition
d’excellence aux Etats-Unis, l’encouragement des
arts ne pouvait que bénéficier d’une telle
confrontation. Ces peintres rassemblés par l’imagination
d’un artiste ne forment une communauté idéale
que parce qu’ils ne se ressemblent pas. Sans doute était-ce
aux yeux de Rossiter le seul moyen de lutter contre l’équivalence
revendiquée des œuvres, de s’opposer à
la subordination de l’esthétique à la morale
afin de restaurer l’admiration, ce critère de goût
dont Tocqueville s’était demandé s’il
avait un avenir en démocratie.
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