Il
est des moments où l’image suggère ou figure,
figure et suggère le compromis social en exhibant les
modalités de sa construction. Il est des moments où
elle provoque l’opération par laquelle, au terme
d’une discussion, des personnes décident de lever
leurs différends, de renoncer momentanément à
leurs idiosyncrasies, pour s’accorder sur une valeur commune.
Le processus qui vise le compromis connaît plusieurs étapes
: l’explicitation des positions, la reconnaissance de
valeurs communes, finalement l’acceptation, fragile ou
définitive, de l’objectif atteint. Son résultat,
l’accord ou le compromis en tant que tel, ne nie pas la
diversité des positions, l’expression des critiques
propres à chacun des acteurs, mais il est la manifestation
du dépassement des singularités en faveur d’une
forme de cohérence (Boltanski et Thévenot 2001).
La figuration du compromis, de l’accord, de la conciliation
exige la mise en évidence d’une correspondance
formelle entre un processus social — l’échange,
la discussion ou la négociation aboutissant à
un accord — et un procédé figuratif —
la cohérence visuelle dans la diversité, autrement
dit la composition ou le collage des éléments
visuels, dont le résultat est irréductible à
la somme de ses éléments. Plusieurs cas de figure
ont déjà été étudiés,
dans l’iconographie politique. Horst Bredekamp a montré
que l’image du Léviathan (fig. 1), ce monstre biblique
représentant chez Thomas Hobbes l’unité
de l’État, orientait sa théorie politique
en faisant référence à la culture visuelle
du XVIIe siècle, en particulier aux machines optiques
visant à produire une cohérence et une harmonie
à partir d’une diversité chaotique : le
verre perspectif de Jean-François Nicéron (fig.
2), qui fragmente et recompose l’image d’origine,
et qui figure, par exemple, le portrait du Dauphin à
partir de fragments pris aux angelots entourant le couple royal
; l’anamorphose (fig. 3), qui condense grâce au
miroir cylindrique une image apparemment informe sur la surface
horizontale de la table (Bredekamp 2003). Ces procédés
optiques servent de métaphores pour exprimer l’autorité
de l’État comme artifice humain. Ainsi l’image
du Léviathan adjoint à la théorie politique
son caractère performatif. Sa vertu est de forcer la
soumission à l’État régalien. Mais
cette performance est ici indissociable du principe de subordination
à un élément commun présent dans
l’image : la figure du souverain, représenté
par la tête du monstre dont le corps est formé
par ses sujets. La tradition de ces images assimilant le corps
artificiel et la société pour figurer le contrat
de gouvernement est longue et se livre indéniablement
aux dérives autocratiques (Gamboni 2005, Bredekamp 1998.,
Falkenhausen 1993., MacWilliam 2007., p. 18).
Portraits de groupe et lien social
Il en va autrement des portraits de groupes. Certes nul portrait
de groupe n’a pour ambition de figurer l’État
comme institution suprême, ni même le corps social
dans son ensemble ; à cette forme est associée
l’idée d’une corporation, autrement dit d’un
groupe restreint et organisé d’individus identifiables.
Mais leur particularité, pour ce qui concerne notre question,
est de figurer le moment où est levée la discorde,
et, pour ce faire, de se libérer de la contrainte hiérarchique
qui pèse d’ordinaire sur la composition d’un
tableau. Les personnes représentées dans le portrait
de groupe ne sont pas subordonnées à une quelconque
autorité. Elles sont mises sur un pied d’égalité,
disposées de telle sorte qu’aucune hiérarchie
ne vienne perturber l’égalité dans le groupe.
Alois Riegl fait de cette absence de subordination la principale
caractéristique du portrait de groupe hollandais dont
il observe l’apparition au XVIe siècle. L’effet
de groupe ou de corps irréductible à la somme
des individus n’est pas dû à une action représentée
dans l’image, ni à un ordre hiérarchique,
mais tantôt à l’échange des regards,
tantôt à l’économie des gestes, tantôt
au regard vers le spectateur, qui maintiennent toujours le sentiment
d’une relation horizontale (fig. 4).
Ce sentiment, créé notamment par le regard vers
le spectateur, a une valeur exemplaire pour le spectateur que
le tableau cherche à impliquer directement. Dans son
commentaire du livre de Riegl, Olivier Christin explique le
regard jeté sur le spectateur non par la volonté
des membres des corporations de s’afficher en tant que
classe sociale dominante (Kemp 1999), mais au contraire par
la mise en scène de leur rôle civique (Christin
2004). L’aménagement des salles où étaient
exposés les tableaux qui « associaient allégories
de la charité, épisodes illustrant l’amour
chrétien et ses bienfaits, portraits de groupe »,
lui permet de faire le rapprochement entre cette apparition
nouvelle et la transformation des institutions caritatives dans
les villes des Provinces Unies au XVIIe siècle.
On peut ajouter une autre caractéristique formelle importante
des portraits de groupes : les gestes de la discussion. Riegl
insiste sur l’importance des gestes comme principe unificateur
non-hiérarchique se substituant à toute forme
d’action (Iversen 1993., p. 116). Ainsi, la gestuelle
des individus transforme-t-elle la série de portraits
individuels en un ensemble cohérent représentant
la corporation. Ici, le portrait est plus qu’une adresse
au spectateur, il figure, par les moyens de l’art, le
compromis grâce auquel le groupe a pu se former. L’importance
des gestes a été soulignée par Andrea von
Hülsen-Esch et cette caractéristique fait remonter
plus haut les sources du portrait de groupe. Selon elle, une
forme plus ancienne du portrait de groupe se trouve dans la
tradition des savants en discussion remontant à la fin
du XIIIe siècle (Hülsen-Esch 2003). S’il est
difficile de parler pour ces images médiévales
de véritables portraits de groupes au sens où
l’entend Riegl, le portrait de savants permet ici de souligner
une économie des gestes montrant des individus en train
d’expliciter leurs positions, leurs différences,
leurs critiques. Si l’on remonte à cette forme
de portraits de savants, on trouve donc une clé d’interprétation
théorique du portrait de groupe : certes l’image
du groupe est irréductible à la somme des individus
; mais le groupe n’est pas subordonné à
un personnage dominant, ni à une action ; il représente
le moment où les personnes représentées
tentent, dans leur égalité, de lever leurs différends,
de s’accorder sur une position commune sans renoncer à
leurs positions particulières.
Les groupes d’artistes au XIXe siècle :
crise de l’identité collective ou modèle
d’espace public ?
On pourra nourrir de cette réflexion notre regard sur
le portrait de groupe d’artistes au XIXe siècle,
qui occupe une place d’autant plus significative que c’est
de l’art et du groupe d’artistes qu’il exige
de suggérer le compromis social. Il peut sembler étrange,
de prime abord, de considérer les portraits d’atelier
ou les « manifestes peints », pour reprendre la
terminologie d’Alain Bonnet, comme des tentatives visant
autre chose que l’identification par le public d’une
classe socioprofessionnelle en perte d’identité
(Bonnet 2007). Il a été montré que les
regroupements d’artistes, les fraternités, avaient
pour fonction de pallier la perte d’importance de l’Académie
: En période « néo-académique »
(après 1803), la protection sociale des artistes n’était
plus assurée ni par les corporations ni par l’Académie
et seuls ces groupes d’artistes et d’écrivains
pouvaient remplacer le rôle perdu de ces institutions
d’Ancien Régime (Heinich 2005., p. 150, Bonnet
2007., p. 11). Et plus on s’approche de la fin du XIXe
siècle, plus les groupes d’artistes occupent une
position combative à l’égard de l’Académie
et du Salon. Le groupe apparaît comme le moyen d’affirmer
la position d’une minorité contre la normativité
des institutions centrales. Alain Bonnet parvient à montrer,
en élargissant son étude à tous les types
de portraits de groupes d’artistes — hommages, conclaves,
ateliers, manifestes peints etc. — que cette revendication
n’était pas uniquement celle d’une «
élite artiste », mais celle de toute une «
classe » socioprofessionnelle — c’est le terme
qu’il utilise. Les portraits d’artistes en groupe,
apparus sous cette forme après le rétablissement
des Académies en 1803, doivent être considérés
comme autant de tentatives pour la reconnaissance d’un
métier.
Mais ce que le portrait de groupe d’artistes nous révèle
aussi, c’est qu’il présentait la figure de
l’artiste prise dans les structures de la société
et qu’il contredisait la « nouvelle idéologie
de l’artiste comme individualité géniale
et autonome » (Bonnet 2007., p. 12). Les revendications
mutualistes des artistes les plaçaient à l’intérieur
d’une économie du travail les obligeant à
réfléchir sur le rôle social de l’art
afin de justifier la nécessité de l’union
des artistes. Ainsi l’image des groupes d’artistes
semblait incompatible avec la radicalité d’une
individualité créatrice et imposait l’idée
d’une force générée par le nombre
et la cohésion du groupe. Il faut comprendre la forme
du portrait de groupe au XIXe siècle à la lumière
de cette évolution historique. On retrouve dans ces portraits
quelques unes des caractéristiques que Riegl avait observées
dans le portrait de groupe hollandais : l’absence de subordination
va de pair avec une économie des gestes irréductibles
à une action présente (fig. 5). L’objectif
de ce genre de tableaux semblait être d’expliciter
le compromis social scellé par l’image non pas
comme un résultat, mais comme une hypothèse, un
projet et un processus. L’image devenait le facteur de
ce compromis, elle avait un statut exemplaire, d’autant
plus que l’accord ou l’entente qu’elle prétendait
sceller portait sur les critères du « monde de
l’inspiration », ce monde où, selon Luc Boltanski,
les rapports sont justement les moins formalisés (Boltanski
et Thévenot 2001).
On comprend
mieux ainsi le rapport entre l’émergence des portraits
de groupes d’artistes en Allemagne et l’apparition
de nouvelles formes d’associations d’artistes à
partir du Vormärz (les années 1840), distinctes
des sociétés de lecture et des Kunstvereine
(sociétés d’amateurs) qui avaient pris racine
au XVIIIe siècle. Avec ces nouvelles structures, c’est
la distribution des rôles qui sembla changer. Outre leur
fonction mutualiste et émancipatrice, ces sociétés
permettaient aux artistes de se placer au premier plan dans
la production du discours relatif au goût et au rôle
social de l’art. Forts de ce nouveau rôle social,
ces mêmes artistes eurent à cœur de produire
une image d’eux-mêmes, de leurs groupes, qui mette
en valeur la cohésion malgré les divergences individuelles.
Ainsi l’art, lui-même produit de compromis sociaux,
se donnait également pour but de dépasser les
divisions sociales.
L’exemple
du portrait du Künstlerverein de Hambourg réalisé
par Günther Gensler est à ce titre éclairant
(fig. 6). Le portrait représente le groupe de l’association
d’artistes créée en 1840, réuni dans
la salle supérieure du Baumhaus, le lieu que
le Verein occupait l’été. On y voit quatre
hommes en discussion, Günther Gensler debout à gauche
entre Jacob Gensler et Franz Heesche, tous deux assis à
la table en face de Martin Gensler qui sort un dessin de son
dossier. Au revers du tableau, l’auteur de ce portrait
avoue par écrit s’être inspiré, pour
sa réalisation, des portraits de groupes hollandais du
XVIIe siècle, qu’il avait étudiés
à Amsterdam : Rembrandt et, en particulier, les formes
de la gestuelle chez Bartholomeus van der Helst (Bürger
1914). Le témoignage de cette dette aux artistes du XVIIe
siècle trahissait l’ambition de l’artiste
de placer l’association hambourgeoise dans la lignée
des anciennes corporations et de leur rôle social : non
pas ici le rôle de bienfaisance, mais celui, plus général,
consistant à consolider l’unité du monde
social par l’affirmation d’un compromis autour d’une
production esthétique.
Il n’est pas étonnant que ce portrait ait inspiré,
plus tard, un autre portrait à l’association des
photographes amateurs de Hambourg, en 1898 (fig. 7). Dans un
contexte où une partie des associations d’artistes
tendait à se placer en rupture avec le public, ces photographes
cherchèrent dans les formes visuelles de la discussion,
la force productrice de compromis générée
par l’art. Le jeu des regards et les gestes des mains
semblaient vouloir contredire les discours de crise de cette
fin de siècle, qui dénonçaient l’individualisme
et la fragmentation sociale. Le portrait était performatif,
en ce sens qu’il montrait le groupe uni dans sa diversité,
échangeant leurs vues dans une grande retenue émotionnelle,
et appelait implicitement à l’unité culturelle
par la formation du goût et la discussion sur l’art
(pour une démonstration détaillée : Joschke
2009). La fonction politique et morale de l’image s’affirmait
d’elle-même, alors que tout dénonçait
l’échec politique de la bourgeoisie libérale
qu’elle était censée représenter.
Le portrait de groupe, survivance du temps révolu des
corporations, n’avait pas perdu de son efficacité.
Il existe donc bien une forme récurrente de la figuration
du compromis social. Le portrait de groupe en est un exemple
particulièrement parlant ; il est d’autant plus
frappant qu’on retrouve son usage à des moments
différents au cours desquels on voit réaffirmer
le rôle social de l’art, que ce soit au XVIe et
XVIIe siècle, dans les années 1830-1840 ou à
la fin du XIXe siècle ; que ce soit dans les cercles
des édiles urbaines ou dans les institutions caritatives,
dans les milieux utopistes ou dans la bourgeoisie libérale.
Le portrait de groupe exhibe les articulations du social, la
structure de l’espace public par des moyens formels bien
identifiés, qui assurent la proximité avec l’objectif
social ou politique visé.
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