La
création d’un corpus de textes analysant l’art
et l’histoire de l’art avec les théories
féministes remonte aux années 1970. Les théoriciennes
questionnent la discipline ayant mis en place des positions
asymétriques qui se retrouvent dans les représentations
et engendrent des conséquences réelles dans l’oppression
des femmes. Outil principal, le concept de genre se réfère
à la répartition hiérarchique des rôles
selon le sexe dans une société, contribuant à
la construction des normes de la masculinité et de la
féminité - en relation étroite avec les
catégories de race, de classe et d’orientation
sexuelle. Même si les pratiques et les idéologies
divergent, l’idée centrale est que le personnel
est politique - et par conséquent, toute représentation
l’est aussi. Ce riche développement théorique
est resté à l’état embryonnaire en
France (Dumont, Sofio, 2007), où appréhender l’art
de ce point de vue est peu légitime. S’approprier
ces outils de pensée permet de concevoir une histoire
de l’art différente. Je propose donc un aperçu
de leur évolution, de leurs enjeux et complexités
- soulignant le passage d’un statut de revendication d’une
identité de femme à son refus puis à la
multiplication des référents identitaires(1).
Le legs de la première génération
féministe : valorisation d’une identité
collective et critique de la fabrique de l’histoire de
l’art
La résurgence
du mouvement féministe des années 1970 amène
des interventions en art : la création d’oeuvres
et de théories reflétant les thématiques
du mouvement, les recherches historiques reconstruisant une
histoire des femmes, et enfin une relecture des oeuvres et parcours
des hommes avec ces outils. Ils permettent de déconstruire
les schèmes à l’oeuvre dans la fabrique
de l’histoire de l’art : une histoire de carrières
individuelles et de mouvements dominants ; l’ignorance
du genre, de la classe, de la race (et plus tard inclusion de
la sexualité) au profit d’un universalisme masculin
blanc hétérosexuel et de classe sociale aisée
; une focale sur l’art d’élite et un rejet
de l’art populaire ; le rejet de tout art ne correspondant
pas aux critères d’avant-garde ; une vision formaliste
(Robinson, 2001). Des écoles féministes sont mises
en place aux États-Unis, qui placent l’expérience
socioculturelle des femmes au coeur de la création. Laura
Cottingham a retracé les apports du mouvement californien
à l’histoire de l’art - soulignant l’ouverture
à des médias pluriels et à des contenus
féministes, les pratiques se nourrissant des expériences
de consciousness raising et des événements
artistiques et politiques de la fin des années 1960 (Cottingham,
2000). A l’intérieur du mouvement, le conflit entre
une approche essentialiste et une approche constructionniste
fait rage, reflet de la diversité des pratiques et des
politiques de représentations. L’affirmation valorisante
de la culture et du corps des femmes était considérée
comme un acte politique. Les enjeux symboliques de l’utilisation
des performances sont représentés par In Mourning
and In Rage - paradigme de l’art féministe
activiste interrogeant les liens entre le personnel et les politiques
sociales, économiques et sexuelles de l’époque
(Wack, 2007) - et la Womanhouse - mise en
pratique des élèves de l’école féministe
de Judy Chicago et Miriam Shapiro ouvrant les portes à
une création multimédia collective et politisée.
Le Woman’s Building voit aussi la création
de groupes identitaires minoritaires tel le Lesbian Art
Project ou le mouvement du Black Feminism (Farrington,
2005).
L’impact
du mouvement a bouleversé l’approche de Lucy Lippard
(Lippard, 1976), qui tenta de créer une autre manière
d’évaluer l’art. Elle montre le travail des
artistes femmes, analyse les principaux thèmes des artistes
féministes (Lippard, 1980), questionne la fabrique de
l’histoire de l’art et dresse un bilan des apports
féministes à l’art (Lippard, 1984) : introduction
du contenu émotionnel et autobiographique, valorisation
de l’art populaire, remplacement de l’image centrée
(en référence au sexe féminin) par des
collages multiples. Cette contribution apporte plus à
une histoire sociale de l’art qu’au formalisme moderniste.
Autre texte fondateur : Pourquoi n’y a-t-il pas eu
de grandes artistes femmes ? (1971). Linda Nochlin questionnait
le dispositif qui privilégie ou marginalise les oeuvres,
démontrant qu’il était institutionnellement
impossible que les femmes réussissent, étant exclues
des circuits de valorisation. Elle analysa ensuite la spécificité
de leurs activités en lien aux circonstances historiques
(B.Morisot ou M.Cassatt) et co-organisa l’exposition Women
artists 1550-1950 (1976), symbolique du travail de redécouverte
d’artistes du passé. Elle étudia ensuite
les relations de pouvoir représentées dans les
oeuvres de femmes et d’hommes des siècles passés
(Femmes, art et pouvoir, 1993). L’acquiescement
des femmes proviendrait de la nécessité de se
sentir en accord avec l’ordre patriarcal, alors que la
critique féministe vise à démystifier le
discours de l’imagerie visuelle. Enfin, à Londres,
la fondation du Women’s Art History Collective
(1972) mena à la publication de Old Mistresses:
Women, Art and Ideology (1981). Les Anglaises ayant
été plus influencées par le marxisme et
la psychanalyse, le texte de R.Parker et G.Pollock retrace autant
l’histoire sociale des femmes que celle de leur éviction
par les idéologies sexistes structurant la discipline.
Analysant les stéréotypes appliqués à
l’art féminin, elles rendent compte des moyens
négociés par les plasticiennes avec les codes
artistiques et les institutions pour produire à toutes
les époques, malgré les contraintes tant de classe
que de sexe. Ce questionnement des idéologies et des
valeurs sous-tendant la fabrique de l’histoire de l’art
amènera G.Pollock à postuler que l’intervention
féministe en histoire de l’art est une nécessité
pour déjouer les idéologies et valeurs dominantes
imprégnant les représentations (Pollock, 1988).
La déconstruction des années 1980 : représenter
sans images directes et revisiter l’histoire de l’art
(classe, race et genre)
Les artistes
postmodernes et les théoriciennes déconstructionnistes
critiquèrent les théories des années 1970
privilégiant la donnée sexe sur les autres composantes
identitaires. La réception complexe et polémique
retracée par Amelia Jones du Dinner Party (Jones,
1996), icône de l’art féministe, permet de
lire cette évolution. La pièce transgressait les
codes du discours formaliste moderniste (objet esthétique
pur, sans affect et non populaire) par l’utilisation de
l’art d’élite et du kitsch domestique.
L’utilisation d’images du sexe féminin et
de techniques artisanales était un acte politique de
refus de l’universalité masculine, mais dans les
années 1980, l’oeuvre sera associée au déterminisme
biologique du cunt art, à l’opposé
d’un art questionnant les structures mouvantes de la féminité
(soutenu par Lisa Tickner) et cherchant à déconstruire
le plaisir que les hommes prenaient aux représentations
du corps des femmes. G.Pollock postule la nécessité
d’une distanciation pour briser le lien de séduction
entre le public et l’image. La psychanalyse et la linguistique
dominantes dénient à toute oeuvre populaire une
efficacité, préférant des stratégies
de désidentification. L’art féministe doit
alors éviter la représentation du corps féminin.
Les artistes de couleurs et les lesbiennes questionnèrent
l’universalité de cette expérience hétérosexuelle
et blanche. Au coeur de ces tensions, la réception du
Dinner Party reflète bien le passage de la préférence
historique à la préférence théorique
(Phelan, Reckitt, 2001) et le retravail perpétuel de
l’histoire de l’art féministe.
L’essai
de Laura Mulvey, théoricienne britannique du cinéma,
sur le plaisir visuel retiré par le public face aux films
a beaucoup compté dans les années 1980 par son
utilisation de la psychanalyse (Mulvey, 1975). Elle postulait
un regard masculin actif détenant le pouvoir sur un objet
féminin passif. Elle intégra ensuite les expériences
homosexuelles et bi-sexuelles, amenant à penser des positions
plus variables, les personnes en fonction de leur sexualité
pouvant adopter une position de mimétisme à l’un
ou l’autre sexe. Au croisement des influences se situent
ainsi le poststructuralisme, un certain féminisme français
(Cixous, Kristeva et Irigaray) et la théorie psychanalytique.
On les retrouve dans les oeuvres de M.Kelly, M.Schor, B.Kruger,
C.Sherman ou S.Levine. La déconstruction de l’identité
femme amène l’impossibilité de la représenter,
le refus de la séduction, et des oeuvres désincarnées.
G.Pollock analyse alors les rapports de subjectivité,
de sexualité et de pouvoir dans les structures du savoir.
La féminité est un mode du discours et de la représentation
qui forge l’idéologie de la différence des
sexes. L’oeuvre emblématique est Post Partum
Document (1973-79) de M.Kelly, qui traite du moment clef
de la fabrique de la féminité - la maternité
- analysée sous l’angle du développement
de l’enfant et des fantasmes de la mère
(Kelly, 1983, 1996). Travaillant avec les théories freudiennes
et lacaniennes pour comprendre le processus de formation de
l’identité comme idéologie dans les premières
années de l’enfance, M.Kelly tente de montrer la
construction sociale d’un sujet par le discours autobiographique
et analytique - sans représenter le corps.
A partir du
constat de l’absence des femmes dans l’histoire
de l’art traditionnelle, certaines l’ont retravaillé
avec les outils de classe et de genre. Nochlin présente
ainsi les images de femmes au travail au XIXe siècle
(Nochlin, 1999), comparant les représentations données
par G.Courbet et J.F.Millet. Les paysannes et les travailleuses
urbaines représentent les deux facettes d’une idéologie
des rapports sociaux de sexe, opposant la mère pieuse
et nourricière à la fille érotisée
des villes : une vision de l’ordre naturel établi
et de la résignation chez Millet, la mise en avant du
contexte social en évolution chez Courbet, la subversion
et la révolte par Käthe Kollwitz de l’image
de la femme résignée, pieuse et maternelle. De
même, Gen Doy (Doy, 1995) analyse la révolution
de 1789 en étudiant la position des femmes artistes sur
le marché de l’art. Pour refonder les méthodes
d’analyse de l’histoire de l’art, G.Pollock
emploie autant les études sociales que la psychanalyse
ou l’esthétique. Dans Modernity and the Spaces
of Femininity (Pollock, 1988), elle tente de déconstruire
les mythes masculins de la modernité et analyse les conditions
de genre spécifiques des oeuvres du XIXe, les constructions
sociales et sexuées des artistes déterminant leur
manière de peindre. Ils occupent ainsi des positions
différentes dans les politiques sexuelles du regard.
Plus tardivement, des études sur les masculinités
se sont aussi développées : Abigail Solomon-Godeau
analyse l’iconographie des idéaux masculins dans
l’art néoclassique français et les circonstances
de sa disparition (Solomon-Godeau, 1997). Lisa Gail Collins
(Collins, 2002) interroge la représentation des nus féminins
noirs au XIXe et XXe siècle (mêlant classe, genre
et race). Elle souligne les relations entre les catégories
esthétiques admises et les économies de marché
du travail des Noires, expliquant ainsi la position de E.Amos,
A.Saar et R.Stout dans cette histoire du refus des Afro-américaines
de représenter le corps féminin nu.
Sexualités et au-delà : les multiplicités
cyborg et queer des années 1990
En raison de
la suppression de la catégorie femme, le postmodernisme
est accusé de la disparition du féminisme activiste
(Broude, Garrard, 2005). Les interprétations linguistiques
et psychanalytiques ont maintenu les pouvoirs masculins, évacuant
la possibilité de représenter une vision féministe
fondée dans les vies réelles des femmes, sans
possibilité d’identification collective porteuse
d’une revendication politique (Fuss, 1989, D.Haraway dans
sa théorie du cyborg). Mêlant les analyses des
expériences spécifiques à la complexité
théorique, les théoriciennes des années
1990 tentent de penser le corps des femmes comme polymorphe,
lieu de multiples politisations possibles. Les polémiques
autour des expositions Bad Girls aux États-Unis
et au Royaume-Uni (Bad Girls, 1993 et 1994, Cottingham, 2000)
sont emblématiques de ce travail de réinterprétation
permanent autour des concepts d’art féministe et
des moments clefs de son histoire (Jones, 2005, Cottingham,
2000). L.Cottingham les critique avec virulence, car elles reproduisent
la division entre mères reproductrices et putains sexualisées
à outrance - tout en évitant les rôles perturbateurs.
Cette contre-filiation divertit sans donner corps à la
colère qui caractérise les oeuvres d’inspiration
féministe. Par contre, dans l’exposition Difference
(1985), Lisa Tickner analysait au travers de cinq artistes les
relations entre la production théorique postmoderne et
la création, soulignant le travail sur l’idéologie
des artistes qui cherchaient à désarticuler les
discours dominants et naturalisés sur la sexualité,
la classe, la subjectivité et les représentations,
ôtant le caractère central et sûr au masculin
et au féminin.
A.Jones relie
pour sa part la masculinité comme système identitaire
à la fonction masculinisée de l’artiste
(Jones, 1994). Elle pense que les performances de Y.Klein, R.Morris,
V.Acconci ou C.Burden déconstruisaient le genre, même
au coeur des années 1960-70 où l’on pensait
phallus et pénis comme identiques. Elle souligne l’ambivalence
des relations des hommes à la masculinité, certaines
performances perturbant autant l’équation entre
phallus, pénis et artiste que d’autres la renforcent.
Au sujet des masculinités, Richard Meyer évoque
le tabou de la représentation explicitement sexuelle
de corps masculins, lieu de projection des fantasmes des artistes
féministes hétérosexuelles (Wack,
2007). Une réflexion sur la création des lesbiennes
a aussi été menée (Ashburn, 1996, Smith,
1996, Hammond, 1994), soulignant la complexité de l’identification
d’un art lesbien - le visuel associé à une
identité sexuelle, le choix étant en général
de montrer des artistes se définissant comme lesbiennes
et des oeuvres qui reflètent leurs expériences
et leur luttes. D’autres analyses ont porté sur
l’implication féministe des nouvelles technologies
(le réseau cyberféministe Old Boy’s
Network ; Wilding, 1998). Jieun Rhee démontre que
les créations de cyborgs par Mariko Mori et Lee Bull
sont inclues dans les stéréotypes asiatiques de
genre (Rhee, 2004), allant à l’encontre du désir
de Donna Haraway qui concluait son Manifeste Cyborg
(Haraway, 2002) par l’affirmation de sa préférence
pour un devenir-cyborg qui serait au-delà du genre plutôt
qu’un devenir déesse. Enfin, Judith Halberstam
(Halberstam, 2005) évoque les représentations
queer en art, après des recherches sur les performances
queer au sein de communautés alternatives. Elle utilise
les débats sur les relations entre avant-gardes et sous-cultures
propres à l’histoire de l’art pour analyser
les arts visuels queer, insistant sur les représentations
de genre ambiguës (ou transgenre) de Del La Grace Volcano,
Linda Besemer, J.A.Nicholls ou Jenny Saville - et tentant une
définition des vécus dans un espace et un temps
queer.
Ainsi que le démontrent ces polémiques, les théories
féministes en art sont étroitement liées
aux contextes intellectuels des décennies concernées,
intervenant en interaction d’une période à
une autre. Les années 1970 reflètent une découverte
de la création des femmes, une valorisation de leur expérience
spécifique au sein d’un réseau parallèle.
Les années 1980 sont caractérisées par
un passage à la préférence théorique
et aux déconstructions identitaires, en lien au structuralisme
et à la psychanalyse. Tout un travail rétrospectif
sur les siècles passés s’élabore,
incluant ensuite les pensées postcoloniales et les questions
de masculinités. Les années 1990 voient éclore
la nébuleuse queer, qui asseoit l’idée d’un
maelström de spécificités et de multiculturalités,
le concept d’identité fluide se situant loin du
sujet femme unique. Le retour à l’action se veut
stratégique, empruntant ses outils aux décennies
passées pour agir sur des points précis de l’identité
(Spivak, 1996). Enfin, les années 2000 semblent être
le moment d’une remise en cause de la domination euro-américaine
par l’inclusion de problématiques venant d’autres
continents, ouvrant la voie à une histoire réellement
globale incluant les questions de race, de sexe, de classe et
de genre en lien aux patriarcats et dominations économiques
propres à chaque culture.
Note
1.
Pour une version plus étoffée, voir Dumont
(2007).
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