En
1951, la lecture inopinée de plusieurs numéros
de la célèbre revue de design américaine
Interiors permet à Pierre Paulin de découvrir
la création de Charles et Ray Eames dont le succès
se révèle déjà patent(1). Paulin
s’enthousiasme aussitôt pour leur éthique
du travail - la parfaite qualité des formes tendant à
engendrer des archétypes -, et pour leur humanisme empreint
de modestie. On sait l’impact à venir de cet évènement
sur son œuvre. Dès la fin des années 1950,
ses premières réalisations se ressentent de cet
héritage, mais non sans instance critique. Pour Paulin,
le fonctionnalisme est en effet amené à disparaître
car son esthétique ne correspond plus aux modes de vie
et à la sensibilité du temps présent. Le
designer français voit dans cette quête de pureté,
quelque peu intransigeante, un puritanisme d’évidence
obsolète. Son intérêt pour la création
des Eames vient rencontrer, de manière plus large, le
Good Design, une norme de goût affiliée à
l’œuvre du couple de designers américains
dont il faut noter à quel point celle-ci a pu représenter
pendant une dizaine d’années le symbole du capitalisme
américain, et ce à partir du milieu des années
1950. Plusieurs artistes américains - Richard Artschwager,
Claes Oldenburg et Andy Warhol - vont réussir à
mettre à mal le Good Design au milieu des années
1960, en créant des sculptures d’objet qui célèbrent
le style Camp(2). La supposée pureté du haut modernisme
est ainsi déchue. Leur art donne sa pleine existence
au processus de reproduction d’objet avec des œuvres
qui exaltent les effets de surface et pointent un vide au cœur
des volumes. Le phénomène de porosité des
frontières entre sculpture, design et culture de masse
qui se met alors en place va favoriser cette « prolifération
des hybrides » qui semble aujourd’hui avoir rencontré
son point d’acmé(3). On sait avec Francis Haskell
combien l’histoire du goût représente une
donnée fondamentale de l’histoire de l’art.
En cette occurrence, le design détient une place essentielle
et plus particulièrement, à partir des années
soixante compte tenu de son assimilation à la culture
de masse et du début de sa médiatisation. En 1951,
Paulin était bien loin d’imaginer que son intérêt
pour l’œuvre des Eames le conduirait à jouer
un rôle important dans la mutation des normes de goût
qui allait advenir en Europe entre 1962 et 1972.
Enjeux de la surface
Mythique, le
fauteuil 560 de Paulin, dit Le Mushroom, date de 1963.
Le fonctionnalisme initial de la coque voit sa dissolution dans
une gangue de mousse gaiement colorée qui invite le corps
à se lover sans résistance dans son cocon. Contrairement
aux sièges des Eames, ce n’est plus la structure
qui détermine l’esthétique, mais la suavité
de l’enveloppe protectrice et accueillante. La prédominance
de la surface l’emporte dans le champ de l’expérience
perceptive, un enjeu essentiel dans la constitution du goût
de toute une époque. Un phénomène de mutation
dans le domaine des formes se remarque également en France
en ce qui concerne certaines créations apparentées
au Nouveau Réalisme. Si les relations de telles œuvres
aux objets manufacturés ont bien été analysées
du point de vue processuel, fort peu d’études prennent
en compte les résonances entre art, design et culture
de masse établies par Arman, Martial Raysse mais aussi
Jean-Pierre Raynaud. Quelques exemples suffisent pourtant à
mettre en évidence ces liens ténus. En 1961, les
dirigeants de la société Roche Bobois font appel
à Paulin pour concevoir l’aménagement extérieur
de leur boutique située à l’angle du boulevard
Saint-Germain et de la rue du Bac. « Afin de mettre en
valeur la façade haussmannienne, archétype du
Paris institutionnel, il se contente de protéger avec
d’immenses volumes de glace transparente, la structure
d’origine au rez-de-chaussée du bâtiment
»(4). Derrière cette paroi vitrée se trouve
la boutique présentant les objets de l’aménagement
intérieur, les objets du quotidien. Le visiteur éprouve
ainsi dans un premier temps l’expérience du plan,
avant celle de l’espace. L’intervention du designer,
d’une extrême simplicité, rencontre ici aussi
son efficace. Cette perception dans l’appréhension
de l’objet n’est pas sans rappeler les vitrines
d’Arman, une série plus particulièrement
développée entre 1959 et 1962. Des boîtes,
dans laquelle se trouvent agencés des objets selon un
principe d’accumulation, sont fermées par un plan
en verre ou en plexiglas. Chaque ensemble est présenté
au mur de manière verticale. Home Sweet Home
(1960) ou Madison Avenue (1962) répondent à
ce principe. Arman confirme : « Dans mes surfaces, je
dis bien surfaces car même dans mes compositions volumétriques,
ma volonté est toujours picturale plus que sculpturale,
c’est-à-dire que je désire voir mes propositions
prises dans l’optique d’une surface plus que d’une
réalisation en trois dimensions »(5). Non sans
instance critique, l’expérience de la surface prédomine
également dans l’appréhension de l’objet
artistique. Au temps d’une société d’abondance,
les dessous de la culture de masse se font jour. À
l’initiative de François Mathey, conservateur au
musée des Arts décoratifs à Paris, l’exposition
Antagonismes 2, l’objet, crée en 1962
l’évènement. D’une part, elle avoue
sans réserve son lien à la célèbre
exposition polémique de 1960, Antagonismes,
dont elle se veut en quelque sorte le pendant, et, d’autre
part, elle entend célébrer « une renaissance
des formes » correspondant au « nouvel art de vivre
»(6). La sélection de Mathey se place à
échelle internationale et rassemble artistes, plasticiens
et designers. Invité à participer, Arman réalise
à cette occasion un lustre, simple accumulation d’ampoules.
Le parallèle avec les luminaires de Paulin conçus
en 1961 pour l’aménagement du Foyer des artistes
de la Maison de la Radio, la célèbre Maison ronde,
inaugurée par l’ORTF, s’impose. Le principe
d’accumulation se porte garant de l’esthétique
du bouquet de lampes qui s’harmonise parfaitement avec
les sièges 560 du designer français présentés
en corolle. Il faut noter que les passerelles entre arts plastiques
et design existent dans les deux sens. Ce n’est donc pas
une question d’influence qui se fait jour, mais une recherche
plus fondamentale correspondant à une transformation
du tissu social et culturel dont la visibilité trouve
sa manifestation dans une histoire de l’objet, toutes
catégories confondues. Le livre de Edgar Morin, L’esprit
du temps, qui démontre combien culture de masse
et objets manufacturés se confondent dans les années
1960, paraît, précisément, en 1962(7).
Le lien que
Raysse établit dans son œuvre à la culture
de masse du temps présent ne peut être appréhendé
par sa seule référence aux magasins Prisunic car
il s’agit en vérité d’une chaîne
qui naît dans les années trente en réponse
à la crise économique de 1929. L’intérêt
de l’artiste réside dans la profusion qui règne
dans ces hauts lieux de consommation, tant au niveau de la quantité
des produits que de l’abondance des couleurs(8). Etalage.
Hygiène de la vision (1960) et Le Rayon Prisunic
(1961) exaltent avec exagération le brillant artificiel
du plastique. Il en résulte un effet de surface très
accentué, autant dire trop accentué.
L’usage même de la matière plastique appartient
qui plus est, dans ces années-là, au quotidien
de tout un chacun. Tout peut être plastifié
; le monde ne serait-il pas plastifié. Cette
mince pellicule de matière engendre une démultiplication
de l’expérience de la surface, non sans conséquences
dans l’appréhension du réel. Barthes a su
observer la menace derrière le mythe en pointant cette
omniprésence de l’usage du plastique(9). Au demeurant,
le design des années soixante fait la part belle à
ce matériau qui devient emblématique des nouvelles
tendances affiliées aux objets manufacturés les
plus en vogue. On sait moins combien les magasins Prisunic se
sont révélés pionniers dans le domaine
du design, à l’initiative de Denise Fayolle qui
sut développer nombre de collaborations avec les créateurs
parmi les plus importants du moment afin de promouvoir une gamme
de meubles économique, populaire. Olivier Mourgue, le
rival français de Paulin, ou encore Terence Conran, le
célèbre designer anglais, contribuèrent
au succès de cette entreprise. Les œuvres de Raysse
pointent ce présent-là des magasins Prisunic,
un temps présent qui se caractérise non seulement
par l’hégémonie du plastique, mais également
par une culture de masse correspondant à une culture
jeune, une culture pour petits budgets. Comme celles de Arman,
elles dépassent la dualité entre art et design,
entre high et low pour engendrer des entités hybrides
qui s’affirment comme telles. Le phénomène
de porosité des frontières couplé au pouvoir
d’absorption grandissant de la culture de masse fragilise
la distinction des hiérarchies et remet en question les
systèmes dualistes. Selon Fredric Jameson, il résulte
de cette situation une nouvelle sorte de platitude, une «
profondeur absente » qui déterminerait le postmodernisme(10).
Arman et Raysse adoptent une attitude critique à l’égard
de la culture de masse. Il ne s’agit pas pour eux de reconduire
l’optimisme sociologique quelque peu naïf de Pierre
Restany(11). L’omniprésence de la surface dénonce
les pièges de la culture de masse et la menace de l’effondrement.
Leurs recherches entrent ainsi en résonance avec les
analyses de l’historien Bertrand Lemonnier qui démontre
que l’on « assiste à une crise de la culture
de masse, qui débute probablement au milieu des années
60 (…). La culture de masse devient de moins en moins
« culturellement correcte », avec des éléments
de doute, d’incertitude, de révolte qui contrastent
avec la relative euphorie des années 1955-1965 »(12).
Les œuvres de Paulin ont contribué à créer
cette culture jeune par la revendication d’un design accueillant
pour le corps, un corps qui se veut sans entrave, un corps libre,
ce qui n’est pas sans évoquer la génération
de mai 68 et du mouvement hippie. Le fauteuil 577, The tongue
chair, n’en est-il pas devenu l’emblème.
Norme de goût esthétique, norme de goût
étatique
Le succès
important de Paulin va contribuer à instaurer une nouvelle
norme de goût, plus populaire, plus empreinte de corporéité.
C’est la faillite du Good Design et du fonctionnalisme.
Cette mutation dépasse très rapidement les frontières
françaises. La Grande-Bretagne et l’Italie vont
en effet jouer également un rôle important eu égard
à l’émergence d’une norme de goût
européenne dont l’impact, tant au niveau esthétique
que social, détrônera les anciennes valeurs. L’ouverture
par Sir Terence Conran, le 11 mai 1964, au 77 Fulham Road, à
Londres, du premier magasin Habitat, est un immense succès.
Ce design mobilier s’adresse plus particulièrement
aux jeunes, aux petits budgets. Il perd son caractère
d’investissement exceptionnel pour devenir un objet de
consommation courante dont la dimension vernaculaire l’apparente
à la culture de masse. Londres détient le leadership
du design pendant les swinging sixties. Mentionnons
les meubles en carton de Peter Murdoch qui ouvrent la brèche
du design jetable, ou encore les boutiques de Mary Quant. Du
côté de l’Italie, la réception de
la création de Paulin s’opère par le filtre
de la revue Domus qui lui consacre plusieurs articles
dans les années soixante. Des échanges se mettent
en place, d’autant que l’Italie est un pays pionnier
pour le design à cette même époque. De nombreuses
entreprises se sont créées, qui permettent aux
fabricants italiens de répondre aux exigences de la culture
de masse. Comme Paulin dont ils apprécient les créations,
les designers italiens s’opposent au fonctionnalisme.
Quant à l’exposition Domus, formes italiennes,
présentée en 1968 aux Galeries Lafayettes à
Paris, elle obtient un grand succès. Le public découvre
avec enthousiasme le nouveau design italien. Conçu par
Gaetano Pesce en 1969, le fauteuil UPS n’est pas sans
évoquer les coques enveloppantes, la sensualité
de la mousse et le rouge flamboyant de nombre de sièges
de Paulin, mais il s’inscrit davantage dans un design
contestataire. Les années de plomb ne sont pas loin.
Le siège UPS est par ailleurs vendu sous vide, à
plat. Il suffit d’ouvrir le carton et le fauteuil trouve
sa juste forme. L’expérience de la surface prédomine
ainsi sur celle du volume. Pour apprécier l’étendue
de la nouvelle norme de goût européenne, il faut
mettre en confrontation les fauteuils de Paulin et Pesce avec
le célèbre fauteuil Djinn crée
en 1964 par Mourgue. Les caractéristiques sont les mêmes.
La diffusion de cette nouvelle norme rencontrera une ampleur
sans pareille, en 1968, à travers le film de Stanley
Kubrick, 2001 l’Odyssée de l’espace,
dans lequel figurent des fauteuils Djinn. Elle rejoint
ainsi d’autant la culture de masse.
Au début
des années 1970, un renversement s’opère,
qui va transformer cette norme de goût esthétique
en norme de goût étatique. La création devient
alors un symbole du pouvoir. En France, ce changement se laisse
observer non sans une certaine dérive. Paulin fait la
connaissance en 1970 de Jean Coural, directeur du Mobilier National,
qui le présente au président Georges Pompidou.
C’est ainsi que Paulin sera amené à concevoir
et à réaliser l’aménagement intérieur
des appartements de l’Elysée (salle à manger,
salon, fumoir, bibliothèque) pour lequel il obtiendra
en 1971 succès et controverses. Il s’agit d’un
environnement à part entière qui procède
toujours du cocon, mais sur un mode élargi, tout en rondeur
et fluidité, de couleur sable et sans plus d’apparat.
Le design mobilier de Paulin, symbole de la modernité,
devient le décor des enjeux du pouvoir. Ce qui incarnait
la culture de masse se voit retourner comme un gant en emblème
élitiste. Selon un principe d’instrumentalisation,
la valeur d’usage assignée au design est détournée
de sa fonction première pour répondre aux besoins
de la valeur étatique. On retrouve cette perversion de
la norme de goût dont avait souffert en son temps la création
des Eames au-delà de la reconnaissance officielle. Il
faut à nouveau noter combien l’écart entre
design, norme de goût et enjeux de vitrine se
révèle ténu. Laurence Bertrand-Dorléac
précise avec pertinence : « Il [Pompidou] envisageait
le lieu du pouvoir comme une vitrine de la création française
vivante, d’où le changement permanent de décoration
qu’il y prévoyait. Il en fit la démonstration
avec le mobilier futuriste de Paulin qu’il comptait imposer
au monde contre la domination de la décoration italienne
»(13). Selon différentes occurrences, la notion
de vitrine traduit le lieu d’un basculement. L’exposition
Douze ans d’art contemporain en France, programmée
en 1972 au Grand Palais, à Paris, ne répond-elle
pas à ce principe. A cette occasion, on se rend compte
à quel point la relation des artistes plasticiens avec
la nouvelle norme de goût est ambiguë. Dans les années
soixante, elle représente pour eux tout à la fois
un support et un repoussoir pour la création. La participation
de Arman, ou encore de Raynaud, à la célèbre
« exposition Pompidou » assimile en effet leurs
œuvres à la norme de goût étatique.
Mais cette nouvelle norme rencontre toute son ambition politique
en 1972 par le filtre de l’exposition Italy. The New
Domestic Landscape présentée au MoMA, à
New York. Le contre-design italien (Pesce, Joe Colombo) qui
envisage de bouleverser les structures de la société
est célébré, ce qui avoue l’abolition
de l’ancienne domination du design américain. La
nouvelle norme de goût européenne triomphe, d’autant
que Paulin bénéficie depuis 1968 d’une reconnaissance
officielle aux Etats-Unis, année où il est lauréat
du Chicago Design Award. Quand l’Europe vola à
New York le leadership du design, le phénomène
de mutation à l’œuvre entre 1962 et 1972 se
fit jour. La valeur d’usage est donc un vecteur de mutation
important, certes, pour le meilleur et pour le pire. Elle joue
un rôle à part entière dans les transformations
des liens entre valeur esthétique, valeur étatique,
valeur élitiste. Il convient de trouver les modalités
d’action opératoires car la valeur d’usage
peut être aussi envisagée comme un facteur de vigilance,
voire un outil de résistance. A chacun de savoir, précisément,
en faire un bon usage.
Notes
1.
Pierre Paulin, entretien avec Anne-Marie Fèvre, «
Prendre langue avec un Viking », Pierre Paulin,
Dis Voir, Paris, 2001, p. 56.
2. Sur cette question, je me permets de renvoyer
à mon article : Annie Claustres, « La reproduction
de l’objet au temps des masses. New York City, 1963-1966
», in : Les Cahiers du Musée national d’art
moderne, N° 99, printemps 2007, p. 62-81.
3. J’emploie cette expression en référence
au livre de Bruno Latour, Nous n’avons jamais été
modernes. Essai d’anthropologie symétrique,
La Découverte/Poche, Paris, 1991.
4. Anne Chapoutot, Pierre Paulin : un univers
de formes, ed. du May, Paris, 1992, p. 44.
5. Arman, « Réalisme des Accumulations
», cité in cat. Arman, galerie nationale
du Jeu de Paume, Paris, 1998, p. 197.
6. [La Conservation], « Visite à
l’atelier », in cat. Antagonismes 2, l’objet,
Musée des Arts décoratifs, Paris, 1962, n.p.
7. Edgar Morin, L’Esprit du temps.
Essai sur la culture de masse, Grasset, Paris, 1962.
8. Martial Raysse, [texte inédit], repris
in cat. Martial Raysse , galerie nationale du Jeu de
Paume, Paris, p. 36.
9. Roland Barthes, Mythologies, Paris,
Seuil, coll. Points, 1957, p. 173.
10. Fredric Jameson, Postmodernism. Or, the
cultural logic of Late Capitalism, Duke University Press,
Durham, 1991, p. 9.
11. Voir à ce sujet les textes de Didier
Semin, « Pompéi mental », et de Jill Carrick,
« Le Nouveau Réalisme : un détournement de
la profusion des choses » dans le catalogue Le Nouveau
Réalisme, Galeries nationales du Grand Palais, Paris,
2007, p. 158-160, p. 176-181.
12. Bertrand Lemonnier, « Le développement
de la culture de masse », in Jean-Claude Groshens &
Jean-François Sirinelli [sous la dir. de], Culture
et action chez Georges Pompidou, Presses Universitaires de
France, Paris, 2000, p.104.
13. Laurence Bertrand-Dorléac, «
L’Art du mouvement », Ibid., p. 111.
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