L’expérience
historique particulière qu’a été
la période communiste en Allemagne de l’Est (1949-1989)
a donné lieu à des pratiques artistiques spécifiques.
Si les injonctions faîtes aux artistes de mobiliser et
d’éduquer les masses n’ont rien d’originales
dans un contexte de régime autoritaire au vingtième
siècle, la manière dont une partie importante
des peintres est entrée durablement en contact avec divers
groupes sociaux l’est davantage. Derrière les mots
d’ordre officiels de proximité avec le peuple (Volksverbundenheit),
se tissent en effet des relations complexes entre d’une
part le monde du travail et d’autre part les artistes
qui ne cessent d’occuper dans les pays communistes le
sommet de la société, membres de l’Intelligenz.
Il s’agit ici de se demander comment les œuvres de
cette époque témoignent de ces expériences,
qui pouvaient être très éloignées
de celles décrites par les institutions officielles (parti,
syndicat, administration). Il s’agit également
de s’interroger sur ce que signifie l’engagement
artistique dans un tel contexte. Ces pratiques artistiques,
si elles sont spécifiques, ne doivent pourtant pas être
considérées comme des cas isolés, elles
reprennent des problèmes qui existaient avant 1949 (et
qui perdurent après 1989) ; il est donc nécessaire
de les inscrire dans une chronologie plus large.
1. Adolph Menzel et l’épaisseur sociale
Beaucoup d’artistes
est-allemands, encouragés par les autorités politiques
qui veulent mettre en valeur « les maîtres anciens
», explorent le réalisme du dix-neuvième
siècle, notamment celui d’Adolph Menzel (1815-1905).
Loin d’être contestataire, Menzel était un
artiste de cour, qui a bâti sa renommée grâce
aux peintures de commandes sur l’histoire prussienne.
Néanmoins il s’intéressa dès la fin
des années 1840 au monde des usines, où il se
rendait pour observer les ouvriers. Il en tira son œuvre
phare, celle qui a été construite comme l’acte
fondateur de l’art social allemand : La Forge
(1875). La particularité de cette œuvre tient tout
d’abord à ses conditions de production : c’est
une œuvre de très grand format (158x254cm) qui n’est
pas une œuvre de commande, elle a été entreprise
par Menzel lui-même à la suite d’études
réalisées dans les forges de Königshütte
en Haute-Silésie en 1872. Mais sa particularité
tient surtout à sa façon de figurer les positions
sociales. La toile représente l’ensemble d’une
opération industrielle complexe, le laminage, mais à
la différence des peintures industrielles de l’époque,
qui divisent en plusieurs petites vignettes les différentes
phases du processus industriel, l’œuvre de Menzel
concentre de façon irréaliste toutes les opérations
en un seul lieu. L’espace de l’usine, tel qu’il
est construit par Menzel, est donc un espace imaginaire, un
espace construit par le regard du spectateur et étranger
aux ouvriers qui y travaillent. Menzel inonde par ailleurs ce
lieu de fumées et de lumières brumeuses, il lui
donne une densité, une épaisseur et rend par là
visible tout ce qui le sépare de ces travailleurs. Ce
que met en scène ce tableau en premier lieu, c’est
la distance sociale. Le thème de la distance est suggéré
par la représentation d’un contremaître,
le seul personnage à ne pas être prolétaire,
qui se trouve au fond à gauche, reconnaissable à
son chapeau et à sa veste. L’espace pictural est
donc délimité par deux figures de la bourgeoisie,
le contremaître et le spectateur, toutes deux éloignées
du monde du travail.
2. Karl Völker et l’incision sociale
L’abandon
du réalisme de Menzel n’enlève rien à
la volonté des artistes qui lui succèdent de représenter
les différences sociales. Le problème est très
largement repris chez les artistes du vingtième siècle
proches de la social-démocratie ou du communisme, où
le projet artistique se double d’une projet politique
radical de transformations des rapports sociaux. Les peintures
de Karl Völker (1889-1962) en donnent des exemples qui
sont plus tard exposés en RDA, tolérés
par les autorités comme témoignage du «
réalisme critique ». Völker est pendant les
années 1920 le peintre du parti communiste de Halle en
Saxe-Anhalt. Vivant des ventes à quelques particuliers
et de quelques commandes publiques, il visite régulièrement
les installations de l’industrie chimique de Leuna et
le milieu ouvrier. Dans Image industrielle (1924),
la distance est explicitement le cœur du tableau. Entre
la masse indistincte d’hommes et de femmes à l’arrière-plan
et l’homme au premier plan, au cou désaxé
dans son costume vert, il y a la passerelle, représentée
dans toute sa longueur, dans une perspective agressive, accentuée
par la représentation des voies ferrées sous le
pont et des arêtes des bâtiments industriels. Là
où Menzel représentait les différences
sociales en opacifiant son tableau, Völker choisit la sécheresse
des lignes pour creuser brutalement le lieu. Le journal communiste
Klassenkampf ne s’y trompe, célébrant
le tableau comme l’expression la plus aboutie des antagonismes
de classes.
3. l’artiste, individu entre les classes
A l’instar
de Karl Völker, qui se rend sur le site industriel de Leuna,
de nombreux artistes de cette époque ont cherché
une confrontation avec des milieux sociaux qui ne sont pas (ou
plus) les leurs, tels Otto Nagel qui s’installe dans le
quartier ouvrier berlinois de Wedding ou Martha Schrag qui se
rend dans les usines de Chemnitz. Parallèlement à
la constitution d’un habitus bourgeois, qui reste à
cette époque plus que jamais attaché à
la définition de l’artiste, il y a la volonté
de faire pénétrer l’artiste dans un espace
social pour lequel il n’est pas destiné. Néanmoins
les artistes de cette époque restent le plus souvent
en dehors des univers qu’ils côtoient et observent,
à l’image d’Herbert Gute et Wilhelm Lachnit
qui n’entrent en contact avec la population ouvrière
qu’à la sortie des usines de Dresde en vendant
des gravures sur bois à bas prix. La position sociale
particulière de ces artistes a trouvé son expression
théorique dans l’essai de l’écrivain
et publiciste Wieland Herzfelde, frère de John Heartfield,
La société, l’artiste et le communisme de
1921. Herzfelde y explique que l’artiste communiste, qui
reste un bourgeois malgré son engagement politique, s’installe
dans la tension sociale qui le sépare des autres classes.
Il ne s’agit pas de nier les distances et de proclamer
une proximité factice, il s’agit d’expliquer
que l’engagement politique de l’artiste est précisément
dans la confrontation avec d’autres univers sociaux. Une
telle conception est reprise après 1945, notamment par
Herbert Gute, qui, au congrès du syndicat de 1947, définit
l’artiste dans la société communiste comme
un « individu qui se situe entre les classes ».
Il n’est pas au-dessus des classes, il appartient au contraire
pleinement à l’Intelligenz, mais il parcourt
toute l’étendue du corps social.
4. La socialisation des artistes après 1945
Dans la zone
d’occupation soviétique, certains artistes se regroupent
spontanément pour remplir ce qu’ils considèrent
comme leur « responsabilité sociale » (à
Dresde dans le groupe « l’appel » en 1945
et « le rivage » en 1947, à Halle dans le
groupe « le bac » en 1947). Ces groupes organisent
des expositions itinérantes dans les usines et les coopératives
agricoles et tentent d’organiser des discussions autour
des œuvres. Au début des années 1950, les
relations entre artistes et le monde de la production se généralisent
et s’institutionnalisent, sous la pression des autorités
politiques et sous l’effet du nouveau système économique
mis en place. En effet, en raison du démantèlement
du marché de l’art, les commandes passées
par les entreprises et les organisations politiques deviennent
les principales sources de revenu des artistes et deviennent
surtout un point de cristallisation sociale, vers lequel convergent
artistes, fonctionnaires de la culture (du parti, du syndicat,
de l’entreprise) et travailleurs, invités à
donner leur avis sur les projets, les ébauches et les
réalisations. « Des contrats d’amitié
» passés entre artistes et entreprises fixent les
obligations de chacun: les entreprises s’engagent à
assurer à l’artiste un revenu stable, tandis que
les artistes s’engagent à honorer régulièrement
des commandes et à animer la vie culturelle dans les
usines, en impliquant les ouvriers dans la création des
commandes et en encadrant les amateurs. Le monde des artistes
professionnels se divise, entre ceux qui s’investissent
dans ce projet et ceux qui refusent une telle ouverture du champ
artistique.
5. distances et tensions à l’intérieur
du champ artistique
La mise en présence
de différents espaces sociaux au sein du champ artistique
n’est pas sans poser problème : elle confronte
des individus qui poursuivent des enjeux différents et
surtout qui n’occupent pas les mêmes positions sociales.
Elle rend visible des inégalités sociales dans
une société qui connaît par ailleurs de
fortes tendances égalitaires. Les artistes professionnels
font en effet partie des professions les plus privilégiées
(très hauts revenus, accès facilité aux
biens, possibilité de voyager, y compris à l’Ouest).
Les artistes amateurs appartiennent à des milieux sociaux
très hétéroclites, mais la majorité
sont des ouvriers exerçant des métiers para-artistiques
(peintres en bâtiments, peintres d’affiches, typographes,
etc), qui essaient en vain d’accéder au statut
de professionnels. On trouve dans les archives des témoignages
des tensions que cette situation génère : des
amateurs contestent le monopole des professionnels sur les commandes,
des professionnels refusent d’exposer avec les amateurs
ou de se soumettre aux jugements des ouvriers, des fonctionnaires
de la culture dans les entreprises déplorent que l’artiste
néglige ses obligations ou le décrivent comme
un « corps étranger » (Fremdkörper)
dans l’usine, les artistes se plaignent d’être
utilisés comme des « bonnes à tout faire
» (Mädchen für alles) dans les ateliers.
Autant de situations concrètes où se négocient
les distances et se forgent les positions sociales. Les ouvriers
dans l’ensemble se montrent d’ailleurs distants
par rapport aux créations des artistes, marquant un désintérêt
qui est peut-être moins un rejet de l’art qu’une
forme de réponse à cette configuration sociale.
6. Hermann Bruse et la mélancolie sociale
La plupart des
peintres produisent dans ce contexte, engagés dans une
collaboration de classes dont ils connaissent rapidement les
ambiguïtés et les faux-semblants. Le cas de Hermann
Bruse (1904-1953) en est une bonne illustration. Membre du KPD
depuis 1932 et membre des groupes clandestins antifascistes
de Magdeburg sous le nazisme, il est après 1945 très
actif dans la politique culturelle est-allemande, professeur
à l’université Humboldt de Berlin à
l’avant poste du combat anti-formaliste (son article «
Le formalisme – ennemi de l’art » de 1953
sert constamment de référence aux autorités
politiques). En 1951 il travaille dans la grande usine berlinoise
de transformateurs Karl Liebknecht, avec qui il est lié
par un « contrat d’amitié » et où
il prend la tête du premier cercle d’artistes amateurs
en mars 1952. C’est dans ce cadre que naît Ouvrier
de l’usine de 1952. Ce tableau est intéressant
par la manière dont il se saisit des canons esthétiques
posés par le régime communiste, l’injonction
de représenter l’ouvrier victorieux, nouveau maître
de la société, qui doit dominer l’espace
de la toile. Mais l’ouvrier de Bruse est distinct des
ouvriers des affiches de propagande : le visage, émacié
et mélancolique, est loin d’être triomphant.
Il n’est pas représenté devant son outil
de travail, comme c’est souvent le cas dans les images
de l’époque, mais devant un lieu délimité
comme chez Menzel par des figures sociales, deux ingénieurs
à gauche et des hommes pris dans un travail pénible
à droite. Les couleurs du tableau ne sont pas les couleurs
éclatantes des affiches staliniennes, les nuances blanches
et jaunes ont l’épaisseur des couleurs de Menzel.
Bruse semble ainsi vouloir s’inscrire dans la filiation
réaliste de représentation des distances sociales,
comme s’il exprimait dans le silence des images ses propres
expériences sociales.
7. le repli du champ artistique à partir des
années 1960
Mais cette configuration
sociale s’altère dès les années 1960.
Le système des commandes reste central, mais apparaissent
d’autres sources de revenus pour les artistes : les lieux
de vente se multiplient sous la tutelle du pouvoir politique
(qui organise aussi la vente des œuvres à l’Ouest).
Les dirigeants politiques assignent à l’art une
nouvelle fonction : les œuvres doivent être avant
tout la vitrine du monde communiste et un moyen d’acquérir
des devises, elles n’ont plus pour but premier de confronter
différents groupes sociaux, d’être un objet
de polarisation sociale. Dans cette situation, la légitimité
des artistes n’est plus définie en fonction de
leur engagement dans la société et la proximité
avec le monde du travail devient un capital de plus en plus
dévalorisé. Les artistes qui étaient réticents
face à cette implication tendent à dominer le
champ et ce sont des artistes de second ordre, souvent âgés,
qui continuent à rester en contact avec les entreprises
et le syndicat, les artistes les plus jeunes étant de
plus en plus réticents à remplir ces fonctions.
Le monde artistique des professionnels se referme sur des enjeux
proprement artistiques et se rapproche du monde de l’art
ouest-européen (participation à la Documenta de
Kassel à partir de 1977, constitution de collections
d’art est-allemand comme celle de Ludwig à Oberhausen).
Parallèlement le monde des amateurs redevient un champ
artistique de second ordre clairement distinct du champ des
professionnels ; l’art amateur tend d’ailleurs à
être confondu avec les activités folkloriques (le
terme pour le désigner change, de Laienkunst à
Volkskunst).
8. Axel Wunsch et le maintien de la distance
Né en
1941, Axel Wunsch présente un cas intéressant,
suivant certaines évolutions des dernières années
de la RDA mais perpétuant également d’anciennes
pratiques. Teinturier de formation, il est l’un des rares
amateurs à avoir pu devenir professionnel. Après
des études avec Wolfgang Mattheuer à l’école
d’art de Leipzig, il s’installe dans sa ville natale
de Karl-Marx-Stadt (Chemnitz) et dirige là-bas un cercle
de peintres amateurs dans une maison de la culture. Il réalise
peu de commandes, parvenant à vivre des ventes (à
des musées, à des particuliers et au marché
de l’art ouest-allemand). Ses relations avec le monde
de l’entreprise sont représentatives de son époque
: il n’a aucun partenariat et aucun contrat avec le monde
du travail. Mais il appartient à la fraction des artistes
qui continuent cependant de ressentir le besoin de se rendre
dans les usines. Ce qui était un engagement communiste
à la fin des années 1940 est devenu une habitude
dans les années 1980. Il réalise ainsi des études
dans les usines de fabrication des trabants à Zwickau
et dans les fonderies de Karl-Marx-Stadt. Les relations avec
les ouvriers sont presque inexistantes, il n’y a aucun
échange avec eux, il n’a de contacts qu’avec
les dirigeants de l’entreprise qui l’autorisent
à entrer dans les lieux. C’est dans ce contexte
qu’il peint Ouvrier de la fonderie en 1986, qui
n’est pas une œuvre de commande et qui a été
achetée par le musée d’art de Karl-Marx-Stadt.
La confrontation entre la figure du travailleur et la matière
de la peinture semble traduire dans l’image la conscience
d’un décalage irrémédiable entre
les deux espaces sociaux, celui de l’art et celui de la
production. Mais l’œuvre ne referme pas cet écart,
elle le laisse ouvert et continue d’exprimer cette sensibilité
aux distances sociales, qui a été à la
base de l’engagement de nombreux artistes. Le lieu est
ici discrètement creusé par le rebord sur lequel
l’ouvrier est assis, tracé par une simple ligne
grise incertaine.
9. Epilogue : l’insupportable naturalisme de Neo
Rauch
A l’inverse
la plupart des peintres est-allemands actuels, tels Neo Rauch,
ont refermé cet écart. Formé dans les années
1980 à Leipzig et ayant participé à la
dernière grande exposition d’art de RDA en 1988,
Neo Rauch a totalement rejeté après 1989-1990
l’expérience communiste, affirmant qu’il
avait fait sa première œuvre valable en 1993 seulement.
Parfaitement intégré dans le marché de
l’art international, notamment grâce à l’action
de la galerie Eigen Art, Rauch se déclare étranger
à toute idée d’engagement. A la fin des
années 1990, il consacre quelques toiles à la
représentation de travailleurs, les introduisant dans
une de ses allégories où se multiplient les signifiants,
sans qu’aucune signification n’apparaisse. Dans
Insupportable naturalisme de 1998, l’image semble
être une mise en abyme, enchâssée dans plusieurs
chevalets et trouée par des ronds oranges. Sur la partie
inférieure un personnage recharge un fusil pour tirer
sur un être de papier déjà criblé
de balles ; sur la partie supérieure, un homme, qui porte
une veste verte où est marquée usine
(Werk), porte vers un chevalet un objet qui pourrait
être un bâtiment d’usine et des hauts-fourneaux.
L’espace des différences semble avoir ici disparu,
au profit d’un espace purement pictural. Mais la toile
enregistre les liens historiques qui se sont tissés entre
une technique (la peinture), une forme artistique (la figuration),
et un projet politique et social.