L’art
contemporain, entre ces laboratoires esthétiques, est
le premier. Ce sont bien les artistes qui donnent les formes,
qui proposent une formalisation du monde à partir de
leur expérience propre. Cette expérience, aujourd’hui,
est ouverte comme jamais auparavant, sans limite donc, ni de
formes, ni de concepts, ni de champs d’action et d’intervention.
Les artistes, avec la modernité, ont en effet élargi
le champ de l’art, ils ont promu une création de
type « étendue », qui va s’intéresser
aussi bien aux formes pures qu’aux questions sociales
et politiques, en travaillant partout : dans l’atelier,
in situ mais aussi dans les usines, au sein d’entreprises
que les artistes créent eux-mêmes à l’occasion,
etc.
La critique d’art comme laboratoire esthétique
: cette formule vaut aussi, en second lieu, plus particulièrement
pour les curators, pour les organisateurs d’expositions
thématiques. On sait ainsi que le curating en art, spécialement
en art vivant, principalement depuis et avec Harald Szeemann,
est devenu une des formes majeures de la critique d’art.
Certains critiques d’art, de la sorte, n’hésitent
pas à se présenter comme des « écrivains
d’expositions ». Que devons-nous comprendre ? Ils
« écrivent » des expositions comme d’autres
écrivent des livres, de la poésie, du théâtre,
des scénarios de cinéma. Les mots qu’ils
utilisent pour écrire, simplement, ne sont pas exactement
des mots anodins, ou ordinaires. Ces mots, ce sont les œuvres
d’art, et à travers les œuvres, les artistes
mêmes, qu’ils utilisent les uns comme les autres
pour mener à bien leur fonction. Mais il y a plus. En
« écrivant » des « expositions »,
en choisissant le thème de celles-ci, en sélectionnant
les artistes censés illustrer au mieux les thèmes
de ces expositions, ces critiques-curators écrivent aussi
l’équivalent d’une histoire de l’art
vivant.
A travers le curating en art contemporain, pour le dire vite,
la critique d’art cesse d’être l’expression
d’un simple avis sur l’art. Elle devient, plutôt,
sa mise en perspective. Elle sort du registre de l’avis
épidermique, du point de vue subjectif ou occasionnel,
pour adopter le point de vue du maître, de celui qui dit
la vérité sur l’art et qui entend la dire
pour longtemps : tout comme les historiens établissent
les faits non pas pour produire un inventaire de circonstances
mais, plutôt, dans le but de construire un récit
cohérent, dans le but aussi de donner une ossature à
la façon dévertébrée dont nous occupons
notre temps humain.
Ceci, pour dire quoi ? L’art, d’un côté,
se qualifie par l’illimitation, par la non-limitation
de ses pratiques, de son propos, de la forme de ses œuvres,
de ses lieux d’action. En un mot, pour parler comme Aristote,
par l’illimitation de sa « poétique ».
La critique d’art écrivant des expositions, de
son côté, se qualifie par la sélection,
par le confinement des écritures artistiques, par le
resserrement théorique, bref, par la limitation. Il résulte
de cette situation, on le pressent, au mieux une tension entre
art et critique, au pire une trahison de l’art par la
critique.
Est-ce grave
? Cette situation n’est pas grave si la critique d’art
se contient à ce qu’elle était déjà
du temps de Diderot, et à ce qu’elle est restée
en large part jusqu’à l’émergence
de l’« industrie culturelle » caractéristique
de la fin de la modernité et de la postmodernité
– à savoir d’abord un jugement de goût,
une opinion, l’expression d’une doxa.
Où la
situation, en contrepartie, devient plus ambiguë, plus
sujette à controverse, c’est dans le cadre, justement,
de l’« industrie culturelle », cette forme
d’administration à la fois (j’insiste
sur le « à la fois ») de la culture et du
goût public. Dans le cadre d’action de l’
« industrie culturelle », qui peut être aussi
une industrie de l’entertainment culturel, le
critique-curator, en effet, n’est jamais un individu libre.
Il sert des intérêts. S’il met en avant ses
propres convictions, il est aussi le serviteur d’une structure
« manageant » (du terme management) la
culture au nom de critères qui ne sont pas tous culturels.
Ces critères sont connus : la propagande politique (serait-elle
celle de la démocratie), la recherche d’un consensus
minimal, la politique d’image de l’institution,
la séduction culturelle, le marché de l’art.
Illimitation d’un côté, l’art, limitation
de l’autre, la critique-curatrice, donc. Le constat que
je formule, certes, n’a rien de nouveau. Dès 1972,
lors de la Documenta 5 de Kassel, Daniel Buren fait paraître
un texte resté fameux, Exposition d’une exposition,
qui se fait l’écho de cette situation. Qu’écrit
alors Buren ? L’artiste français, ouvertement,
critique alors Harald Szeemann, le commissaire de la Documenta,
en l’accusant d’utiliser les artistes et leurs œuvres
comme un fleuriste utilise les fleurs, pour faire un bouquet.
Ce bouquet, continue Buren, c’est Szeemann, le commissaire
de la Documenta 5, qui en est l’unique ordonnateur, le
seul compositeur. Les artistes, leurs œuvres exposées
à Kassel sont réduits au rôle de faire valoir.
L’artiste, en somme, n’est pas forcément
celui qu’on croit. Il y a bien, à la Documenta,
des artistes qui exposent leurs œuvres. Mais au-dessus
d’eux, il y a un autre artiste, un artiste en majesté,
un sur-artiste, qui est le commissaire.
Comme vous le savez, c’est à partir de ce moment-là
que l’on va commencer à parler de « commissaires-artistes
», comprendre : de commissaires qui se substituent aux
artistes, qui deviennent eux-mêmes de véritables
artistes dans leur manière de concevoir des expositions.
Plus largement, on va parler aussi de « critique d’art
artiste ». Cette formule se vulgarise durant les dernières
décennies. Pour deux raisons, en simplifiant. D’une
part, le postmodernisme élit une culture de l’approximation
sémantique, du collage, du mix, de l’hédonisme,
de l’autojustification : toute position critique, toute
proposition curatoriale, du coup, devient recevable, même
si elle est futile. D’autre part, l’industrie culturelle
s’accentue, elle réclame une visibilité.
Cette visibilité, ce sont notamment des expositions toujours
plus nombreuses élaborées selon un modèle
combinatoire autour de thèmes toujours plus variés
qui vont la lui donner, entre autres. On se souvient à
ce propos, durant les années 1990, des expositions new-yorkaises
du tandem Collins & Milazzo : des intitulés invraisemblables,
des œuvres en pagaille, un effet de vrac. Dans ce cas de
« critique artiste », les curators affirment leurs
prérogatives dans l’indifférence à
toute rigueur esthétique.
Qu’est-ce que la « critique artiste », comment
la définir en peu de mots mais plus précisément
? De celle-ci, on peut sans trop la caricaturer dire qu’elle
est :
- une forme d’expression critique imbue de ses prérogatives,
« autocentrée » ;
- une forme d’expression critique s’autorisant à
réduire la totalité de l’art en fonction
de ses besoins théoriques ;
- une forme d’expression critique, pour finir, qui rapporte
la question de l’art, dans son entier, à l’opinion
individuelle du curator. La « mythologie personnelle »
du commissaire remplace l’analyse objective : le commissaire
s’épanche, au bénéfice de la subjectivité
radicale et pathétique, il devient le Dichter,
le maître du langage, pour reprendre une catégorie
heideggérienne.
Cette «
mythologie personnelle » du commissaire, en bonne logique,
suscite le principe de la « vision » du curator,
une « vision » censée résumer ce qu’est
l’art dans son entier. Exemples constatés, pour
ces dernières années : la « vision »
multiculturaliste, soutenue à coups de références
à Toni Négri ou Homi K. Bhabha, de Okwui Enwezor
et des ses clones ; la « vision » cosmopolite et
œcuménique « tout le monde, une chose et son
contraire du moment que c’est dans le ‘’move’’
» d’Hans Ulrich Obrist, réputé pour
concevoir ses expositions dans l’indifférence à
toute rigueur conceptuelle, sur carnet d’adresses et à
la vitesse de l’éclair, etc.
Le destin de la « critique artiste », médiatiquement
parlant, est connu : c’est elle qui donne aujourd’hui
le « la » et contribue à dynamiser le champ
de l’art vivant, bien mieux en tout cas que ne le font
la théorie pure ou encore l’histoire de l’art,
cette vieille et ennuyeuse discipline.
Concernant les
grandes manifestations artistiques de type Documenta, Manifesta
ou autres biennales d’art contemporain qui essaiment aujourd’hui
dans le monde (une quarantaine environ), chacun le sait : ce
ne sont pas d’abord les artistes qui y exposent qui fixent
l’attention du milieu de l’art. Ce sont, en lieu
et place, les commissaires choisis pour l’occasion. Quand
on compare les grandes manifestations artistiques, on compare
d’abord des commissariats, non des prestations d’artistes.
Que vaut la Documenta de Jan Hoet, du genre éclectique,
par rapport à celle de Rudy Fuchs, ouvertement postmoderne
? Que vaut la Documenta théorique-koolhasienne de Catherine
David par rapport à la Documenta exotico-créolisante
d’Okwui Enwezor ? Qui est plus près de la vérité
du monde, s’agissant de l’offre curatoriale de récentes
biennales de Venise, Plateau de l’humanité,
par Harald Szeemann, ou La dictature du spectateur,
par Francesco Bonami ?, etc.
J’ouvre, à ce propos, une parenthèse. Les
personnes averties que vous êtes auront remarqué
que le commissariat de la biennale de Venise, cette année
2005, était double. Le phénomène est intéressant,
d’autant plus que les options prises par chacune des deux
commissaires étaient très différentes.
Pour Rosa Martinez, en résumant, l’option c’est
jeune création, regard global et valorisation d’un
discours politico-féministe. Pour Maria de Corral, la
seconde des commissaires de la biennale 2005 de Venise, pour
résumer aussi, l’option retenue va à la fidélité
aux valeurs plastiques, à l’art comme expérience
de fond, incarnée et vitale, de type marathonien.
En quoi cette double proposition est-elle intéressante
du point de vue de l’industrie culturelle ? En ceci :
elle focalise doublement l’attention des curieux sur la
biennale, elle évite que le débat ne quitte la
Lagune et ne s’installe ailleurs, elle met aussi deux
fers au feu, ce qui constitue une prise de risque idéologique
minimale : si l’on est pas d’accord avec Martinez,
on peut toujours l’être avec Corral et inversement.
Fin de la parenthèse.
Quel serait,
synthétiquement, le point de vue soutenu par mon propos
? Celui-ci, en l’occurrence : la critique d’art
sous la forme hyper-visible du curating « artiste »
et de l’« écriture d’expositions »
est devenue une forme majeure de vampirisation de l’art.
En effet, si l’art est aujourd’hui plus ouvert,
plus expérimental que jamais, la critique et le curating
aussi le sont tout autant à travers leurs énoncés,
à travers leur propre lecture de l’art vivant et
de ses productions spécifiques mais, s’entend,
à travers les classements et les hiérarchies qu’ils
opèrent.
En quoi cela
pose-t-il un problème ? D’un point de vue qualitatif,
cette évolution tend à placer la critique avant
l’art. Ce phénomène, certes, n’est
pas nouveau, il est apparu au 19ème siècle et
s’est imposé après la Seconde Guerre mondiale.
La critique d’art, alors, sort définitivement de
l’académisme, elle s’impose comme une discipline
autonome, elle fait du critique un accompagnateur naturel
de l’artiste, solidaire mais aussi indépendant
: Champfleury défend Courbet et le courant réaliste
en art, Baudelaire appuie Delacroix, Zola défend Manet,
Apollinaire défend les cubistes, Greenberg et Rosenberg
rendent légitime l’expressionnisme abstrait américain,
Pierre Restany constitue le mouvement du Nouveau réalisme,
Germano Celant et Achille Bonito Oliva, respectivement, structurent
l’arte povera et la Transavantgarde, etc. Si l’art
la précède, c’est bien la critique, cependant,
qui institue l’art comme formule repérée,
siglée, légitimée.
Une telle situation est ambivalente. Cette éminence de
la critique est saine, incontestablement. Elle témoigne
de l’intérêt offensif de la critique pour
l’art. Elle signale aussi sa vocation taxinomique et pédagogique
: la critique met de l’ordre dans le désordre de
la création réelle, elle tire des fils, elle met
en forme de manière claire une création artistique
qui ne l’est pas dans les faits. Une telle éminence
de la critique est plus sujette à caution, en revanche,
sitôt que la critique d’art et le curating se font
« artistes ». Un des effets pervers qu’on
enregistre alors, notamment, c’est la discrimination.
Segmenter l’art, choisir un seul segment de celui-ci et
le valoriser comme valant mieux que les autres, c’est
forcément discriminer ces derniers.
Un autre effet
pervers de l’existence du « critique artiste »
est l’incitation à produire un art d’institution,
un art conforme à ce qu’attend la « critique
artiste ». Nombre d’artistes, médusés
par la puissance de la « critique artiste », vont
concevoir leurs œuvres en fonction de celle-ci, ce qui
en dit long sur le lieu où siège le véritable
pouvoir. Lors de la dernière biennale d’Istanbul,
en septembre-octobre 2005, Jakup Ferri, jeune artiste originaire
des Balkans, a présenté ainsi une série
de vidéos toutes basées sur le même thème
: la réussite artistique. On y voit l’artiste ou
sa propre famille, devant la caméra, s’adresser
aux curators et leur demander d’être compréhensifs
et bons avec lui, et de l’aider dans sa carrière
: « Maybe some day I’ll be choosen by some curator
or by any other important person », etc.
Ce genre d’œuvres, même s’il faut les
prendre au second degré, marquent la dépendance
de l’artiste au système, sûrement pas son
indépendance à son égard.
À toutes fins de montrer la perversité offensive
de la « critique artiste » et de l’«
écriture d’expositions », et dans le but
d’être le moins caricatural possible (si c’est
possible), je vais m’arrêter maintenant sur trois
expositions récentes qui me paraissent symptomatiques
des dérives évoquées à l’instant.
La première
de ces expositions est Monument to Now, qui a eu lieu
en Grèce, à Athènes, l’an passé,
à l’occasion des Jeux Olympiques, une exposition
collective proposée par la fondation Deste. Cette exposition
se présentait comme un condensé de l’art
actuel. La direction artistique en revenait à Jeffrey
Deitch, avec un commissariat impliquant rien moins que quatre
curators : deux vieux routiers de la critique, Dan Cameron et
Nancy Spector, deux jeunes, Alison M. Gingeras et Massimiliano
Gioni. Grosse artillerie, donc, pour quel résultat ?
Soixante-six artistes, une centaine d’œuvres sorties
de la seule collection de Dakis Joannou, des œuvres pour
beaucoup vendues à ce grand collectionneur grec par Jeffrey
Deitch lui-même, critique d’art mais aussi galeriste.
Le critère
de rassemblement, ici, c’est le mainstream, les
artistes de haute cote. Aucun artiste de renom ne manque dans
l’exposition, de Barbara Kruger à Katharina Fritsch,
de Douglas Gordon à Chen Zhen ou Damien Hirst, Jeff Koons,
Robert Gober, Cindy Sherman, Kiki Smith, Rosemarie Trockel,
Christopher Wool ou Maurizio Cattelan. Contenu fastueux, accrochage
raffiné. Où le bât blesse, toutefois, c’est
lorsque le spectateur se change en inspecteur et pose cette
question toute bête : pourquoi cet art là plutôt
qu’un autre ? (Il n’y a dans l’exposition,
par exemple, aucun artiste français ou espagnol mais
on y trouve en revanche un nombre record d’Américains.)
Prendre Monument to Now à la lettre condamne
en conséquence le spectateur à n’avoir de
l’art récent qu’un aperçu très
sélectif. C’est ainsi devoir admettre que l’art
extra-occidental se réduit en tout et pour tout à
quelques artistes émigrés du tiers monde et vivant
à New York, que l’art de type performance n’existe
plus, que l’art numérique n’a jamais existé
dans la période récente, etc. Bref, c’est
constater de concert que nous n’avons pas vécu
la même histoire de l’art que Jeffrey Deitch et
son gang de critiques d’art serviles.
Monument to Now est en fait un montage idéologique,
une imposture calculée. Ce genre d’exposition tend
à accréditer la notion de système «
prédictif » souvent utilisée par les sociologues
dès qu’ils parlent de l’art contemporain,
en le réduisant – injustement – à
un simple univers fonctionnant en réseau en fonction
des intérêts du marché et des puissances
dominantes.
La deuxième
des expositions dont je me servirai pour illustrer les dérives
du « commissariat-artiste » est Coollustre.
Celle-ci a eu lieu en Avignon, à la collection Lambert,
en 2003. Le commissaire en était Éric Troncy,
un des co-directeurs du Consortium de Dijon.
Premier point
de Coollustre ? Cette exposition n’a pas de thématique
ciblée, pas non plus de structuration conceptuelle, encore
moins de souci sémantique. Ici, c’est tout et n‘importe
quoi, peu importe les époques, mais toujours clinquant,
entre Bernard Buffet et Helmut Newton, Ugo Rondinone ou Piero
Gilardi, sans oublier le ban et l’arrière-ban de
la mode et quelques artistes de la galerie Yvon Lambert. Autant
que faire se peut, il s’agit de rester vague, de faire
flashy, « déco », avec de beaux effets et
télescopages plastiques qui excitent l’œil.
Le titre même de l’exposition est indéterminé.
Renseignement pris, on apprend qu’il a été
emprunté à la cosmétique : Coollustre
est une crème de soin (message subliminal, peut-être
: le cosmétique n’est pas seulement dans le
titre de l’exposition mais l’exposition elle-même
est cosmétique).
Un autre but de l’exposition – son but principal,
en fait – est d’installer le spectateur dans la
tête de l’« auteur d’exposition »,
de lui faire partager ses lubies comme ses enthousiasmes de
midinette, à travers les textes de chansons du groupe
de rock guimauve Eurythmics inscrits pour la circonstance au
Letraset sur les murs et les cimaises, d’une insipide
naïveté. On l’aura compris : exposer, ici,
n’a plus rien à voir avec l’art mais renvoie
tout au contraire à la psychologie, voire à la
cure psychanalytique. Le curator vise cet objectif d’abord
: libérer fantasmatiques propres et frustrations sur
un mode qui est celui de l’érotomane, cet individu
qui veut être aimé à tout prix. Faire l’économie
d’une thématique, dans cette lumière, s’avère
un préalable obligé. L’important, c’est
l’épanchement personnel, l’exhibitionnisme
de l’intimité commissariale. Dans ce dispositif,
les artistes ne sont pas servis mais réquisitionnés
(qu’en pensent-ils, d’ailleurs ? On n’en a
pas la moindre idée).
Bref, sous-exposition de l’art et avènement de
la surexposition du commissaire. Le curator en personne est
exposé en beauté ou, plus exactement dit, dans
sa pitoyable beauté narcissique, ultime reliquat de la
grande « mythologie personnelle ».
La troisième
des expositions sur laquelle je me focaliserai brièvement,
avant de conclure mon propos, est Translation, qui
a eu lieu durant l’été 2005 au Palais de
Tokyo, Site de Création contemporaine, à Paris.
Cette fois,
les directeurs de cette institution demandent à des graphistes,
M/M Paris, de mettre en espace diverses œuvres prêtées
au centre d’art parisien par une collection privée
(ceci explique le titre de l’exposition, « translation
» en français, « traduction » en anglais).
Que font les graphistes M/M Paris ? Ils s’emparent des
œuvres, celles d’artistes aussi importants que Cady
Noland, Jeff Koons, Yinka Shonibare et bien d’autres,
puis ils les mélangent à des travaux personnels,
sur le mode d’un sampling débridé. Plus
que celui de « translation », le maître mot
est celui d’effet. Une robe de Yinka Shonibare,
Dressing Down, se retrouve subtilement placée
sous le regard glamour et décalé de mannequins
posant sur des affiches placardées tout autour, œuvre
de M/M Paris pour Balenciaga ; une peinture sur toile à
la crotte d’éléphant de Chris Ofili, Blue
Moon, se voit littéralement noyée dans le
mur d’affiches M/M Paris contre lequel son châssis
a pourtant été négligemment appuyé,
et disparaît en celui-ci, etc.
Si l’on regarde Translation en tant
qu’amateur d’art hédoniste, on sera comblé
par cette opération de relooking. Dans le cas contraire,
on sera forcément perplexe. Questions pendantes : pourquoi,
en termes muséographiques, cette abolition du sens, évaporé
dans la joliesse, au profit du décor et de l’étalage
? Pourquoi l’illisibilité de l’exposition,
qui mobilise la seule émotion ? Pourquoi cette esthétique
de contamination qui ne respecte même plus les œuvres
originales ? Quid de l’artiste, qui tient ici
le rôle du fournisseur de la matière première,
et dont les œuvres sont littéralement retravaillées
? Une chose est sûre, du moins : le fun triomphe.
Alors quoi ?, tout ce que propose la « critique artiste
» est-il mauvais, douteux, suspect ? Pas forcément.
Certaines propositions,
heureusement, ne sont pas aussi grotesques ou injustifiables.
Je songe à ce propos à une exposition honnête
qu’il m’a été donné de voir
récemment : OK/Okay, une exposition proposée
au printemps 2005 au Swiss Institute de New York par son ancien
directeur, Marc-Olivier Wahler, aujourd’hui à la
tête du Palais de Tokyo à Paris.
Quelle est la
thèse de Wahler ? L’art est une mise en forme biaise
par nature, un mentir vrai ou faux, au choix, voire les deux
à la fois. Comme tel, il simule toujours ce qu’il
représente, il se joue de la réalité. Toutes
les œuvres que Wahler a montré dans OK/Okay
ont cette particularité : elles sont réversibles,
elles semblent dire quelque chose a priori mais elles peuvent
aussi bien exprimer le contraire, selon le mode du solécisme
(à Soles, dans l’antiquité, raconte Hérodote,
le « oui » des habitants était réputé
pour signifier « non »).
OK/Okay
: un tel intitulé paraît ainsi, de prime abord,
ne vouloir rien dire, ou tout dire, ce qui revient au même.
Comme tel, il semblera cantonner d’office cette double
exposition collective à la catégorie évoquée
à l’instant, celle de la proposition de circonstance
à fins légitimantes (moi commissaire, ma vision
du monde, mes artistes fétiches, mes références,
mes vapeurs...). Il n’en est rien. Prétexte et
titre de l’exposition, au contraire, s’avèrent
tout ce qu’il y a de pertinent. Soit « OK »,
la formule sans doute le plus prononcée au monde. Si
celle-ci signifie d’ordinaire l’acquiescement («
OK »), elle peut aussi signifier son contraire, l’exaspération,
le renoncement, notamment quand sa prononciation se fait traînante
(« Okay »). Comme le rappelle le lexique en forme
de listing intégré au catalogue de l’exposition
par son concepteur, le terme même, « OK »,
n’a au surplus aucune origine linguistique certifiée.
Éclatant paradoxe, pour le moins, voulant que le terme
entre tous le plus usité de notre vocabulaire soit aussi,
tout compte fait, le plus intriguant.
De manière
littérale, l’exposition OK/Okay se veut
une illustration de cette indécision sémantique,
mais cette fois versant art. Chacune des œuvres retenues
ici, de la sorte, compte deux entrées sémantiques
(au moins). Valentin Carron, par exemple, expose dans toute
leur gloire des toiles de Mondrian ou de Léger : mais
lui les a fait reproduire sur des peaux de cuir et les soumet
à notre œil sous la forme inattendue de trophées
indiens. En une centaine de tableautins récapitulant
des moments clés de l’histoire humaine, Gabriele
di Matteo retrace celle-ci depuis ses origines : mais tous les
personnages, de manière incompréhensible, y sont
présentés nus, de César assassiné
à Jean-Paul II sur son lit de mort, de Charles Chaplin
en patins à roulettes à Che Guevara ou Silvio
Berlusconi. Leopold Kessler expose de très ordinaires
readymades : un réfrigérateur, une télévision.
Leur fonctionnement, en revanche, est aberrant – le réfrigérateur
s’ouvre tout seul à l’approche du spectateur
puis expulse son contenu sans ménagement ; il faut taper
du poing avec rage sur la télévision pour l’allumer
ou pour l’éteindre. Les sas conçus par Bob
Gramsma sont fascinants, évocation de somptueux vaisseaux
spatiaux : de ceux-ci, notons curieusement qu’ils n’ouvrent
sur rien, sinon sur eux-mêmes. Le travail d’éclairagisme
de Christian Andersson fait penser à celui de Michel
Verjux : grands ronds de lumière confinant à la
transcendance plastique. Sauf que passer devant ceux que nous
soumet Andersson, c’est expérimenter cette situation
absurde, l’absence totale de notre ombre sur la surface
éclairée. Il n’est pas enfin jusqu’aux
sobres installations d’esprit « technologique »
de Ben Woodeson qui ne jettent le trouble. En apparence, un
gainage de fil rouge le long d’une colonne métallique.
En réalité, le faisceau d’une résistance
chauffante dont l’effet est de dilater le métal
et d’accroître de manière infinitésimale
la dimension de la colonne…
Sans doute retrouve-t-on
ici, hantant l’exposition comme un bruit de fond, l’écho
de l’« inframince » duchampien. C’est
heureux, pour tout dire. L’art est une mise en forme biaise
par nature, un mentir vrai ou faux, au choix, voire les deux
à la fois. Comme tel, il ne saurait que simuler ce qu’il
représente, et se jouer de la réalité,
son autre définitivement asymétrique. Avec OK/Okay,
Marc-Olivier Wahler entend à l’évidence
réaffirmer la relativité du sens de l’art,
plus la prétention insensée que représente
toute lecture autre qu’ouverte. Par rapport aux expressions
« dures » ou se voulant définitives, c’est
cautionner-là toute la fécondité de l’esthétique
du « et » ou, comme la définit Umberto Eco,
de l’« etc. » — l’œuvre d’art
comme cet artefact qui signifie ceci plus ceci plus ceci et
ainsi de suite. Cette attention démonstrative à
l’art comme formule potentielle (plus qu’acquise)
et, par extension, aux vertus de la polysémie est loin
d’être innocente. Elle plaide pour la suspension
du jugement au profit de la surprise esthétique. Un tel
militantisme a évidemment un défaut, pour peu
qu’on l’analyse en termes de pouvoir : il interdit
au « curateur-artiste » de revendiquer la moindre
autorité sur l’art au nom du sens ou en son propre
nom.
Concluons, à présent, en prenant toutefois notre
temps.
L’art,
aujourd’hui, ce n’est pas seulement la création.
L’art produit des œuvres mais il produit aussi une
esthétique de la critique. Il permet à la «
critique artiste » de se produire comme esthétique,
d’apparaître sous un jour spécifique, repérable
et flamboyant – tout comme est spécifique, repérable
et flamboyante une œuvre d’art. Par là, on
veut dire que si l’art contemporain est bien un laboratoire
esthétique, celui-ci n’a jamais, médiatiquement
parlant, d’existence propre. Il n’est jamais vu
et montré par la critique pour ce qu’il est. Il
se retrouve au contraire littéralement esthétisé
par celle-ci.
De cela, je
veux pour preuve deux exemples, différents par l’esprit
mais qui se rejoignent sur le principe du contrôle.
Premier exemple, l’expérience de curating VOTI
– The Union of the Imaginary, créée dans
les années 1990. Des critiques d’art tels que Okwui
Enwezor, Carlos Basualdo, Hans Ulrich Obrist… constituent
dans ce cas une sorte de comité théorique dont
la finalité affichée est de constituer une base
de données sur un maximum d’artistes. Travail de
reconnaissance du terrain artistique ? Oui, sans doute. Mais
aussi une prise de contrôle insidieuse sur l’art
au nom de ce précepte classique de l’idéologie
de l’information, à savoir que celui qui détient
l’information contrôle le territoire.
Second exemple,
le concours de curating mis en place et organisé depuis
2003 par la Gallerie d’Arte Moderna e Contemporanea (GAMEC)
de Bergame, en Italie du Nord. Le principe en est le suivant
: le candidat, pour 25 000 euros tout compris (transport des
œuvres, catalogue, service de presse, rétributions
diverses…), doit faire le projet d’un accrochage
conçu pour une salle rectangulaire. La règle :
la compétence artistique, sans nul doute, mais aussi
la compétence économique. La règle de la
productivité n’est pas loin, d’esprit libéral,
avec son corollaire obligé, le rendement.
Le « laboratoire esthétique » ? Peut-être
n’est-il pas, comme on l’aura compris, où
on le croyait jusqu’alors. Le statut expérimental
ne qualifie plus seulement l’art, en particulier l’art
le plus avant-gardiste, toujours à l’affût
de la nouveauté, de l’expression de l’inouï.
Il qualifie aussi, dans son prolongement, la « critique
artiste ». La « critique artiste », en fait,
procède par façonnage, de façon culinaire,
comme un cuisinier arrange ses plats. Son premier objectif n’est
pas la gloire de l’art mais la sienne propre – et,
au passage, celle du critique-curator. La « critique artiste
» ou le laboratoire esthétique de l’art,
sur le mode du renversement.
Si nous nous
accordons sur le fait que l’art prodigue une représentation
conforme de notre monde, qu’il dit en quelque sorte la
« vérité » (entre guillemets), qu’il
donne du réel le ton juste, cette situation est tout
bonnement inadmissible. Si l’on prétend, en tant
que critique curator, dire ou montrer ce qu’est l’art,
et si l’on n’entend pas, ce faisant, trahir son
sens – parce que trahir son sens reviendrait alors à
trahir le sens même du monde –, il conviendra alors
de prendre tout l’art, de renoncer aux sélections
arbitraires, de s’en saisir en son entier sans jamais
le fractionner, ou le ramifier pour servir telle ou telle cause
théorique ou culturelle qui nous est chère.
Si nous nous accordons au contraire sur le fait que l’art
n’est pas une représentation exacte du monde où
nous vivons mais un ensemble de représentations erratiques,
approximatives, dramatisées, singularisées à
l’excès, etc., bref, une somme de représentations
pas du tout universelles, pas de problème en revanche
pour la « critique artiste ». L’art, dans
ce cas, devient un matériau de base. Que la « critique
artiste » s’en serve pour nourrir ses intérêts
propres, qui peuvent être aussi ceux du pouvoir politique
et économique, voilà qui est dans ce cas tout
à fait logique.
La situation présente montre en fait clairement que l’art
est battu, complètement défait sur son terrain.
Pour quelle raison ? Non pas parce que les œuvres sont
mauvaises, ou parce qu’elles ne peuvent pas se soutenir
elles-mêmes. Parce que les artistes, plutôt, ne
contrôlent en rien le territoire de la médiation,
de la communication.
La qualité de l’art n’est pas en cause. Ce
qui est en cause, c’est la hiérarchie établie.
Une hiérarchie, en l’occurrence, favorable à
l’institution de l’art : centres d’art, musées,
marché, grandes manifestations, etc., et à ceux
qui les représentent, qui ne sont pas d’abord les
artistes mais leurs médiateurs.
Que nous apprend
cette hiérarchie, aujourd’hui ? Que les institutions
en charge de l’art ont moins l’art en vue que leur
propre survie. Quel est leur but ? Continuer à exister,
faire du spectacle, faire vivre leurs multiples fonctionnaires,
etc. Quelle est leur méthode ? Se servir de l’art
comme énergie motrice, de même qu’une voiture
fonctionne avec du carburant : pour pouvoir avancer, se mouvoir,
tracer ses trajectoires. La seule bonne nouvelle, dans l’affaire,
si l’on file la métaphore, c’est la suivante
: une voiture, pour avancer, se mouvoir, tracer ses trajectoires,
a besoin d’essence. Le destin de l’art est assuré,
en conséquence, du moins son destin de carburant,
faute de mieux.
Vous pourrez croire que mon propos diabolise la « critique
artiste ». Ce n’est pas le cas. La réalité
est toujours le résultat de rapports de forces diversement
maîtrisés. L’instrumentalisation de l’art
actuel n’est pas une fatalité, c’est un résultat.
Toute la question, dès lors, est posée : si la
critique domine à ce point l’art, n’est-ce
pas tout bien pesé parce qu’elle est devenue plus
excitante, plus intéressante que l’art lui-même
? Au juste, qu’est-ce qui nous passionne, dans l’art
vivant, ce que nous voyons ou ce que nous pouvons en penser
? Formulons cette hypothèse, sous forme d’interrogation
: se pourrait-il que la réponse, ici, soit contenue dans
la question ?
Réponse laissée à la libre appréciation
de chacun.
Je vous remercie.