Cette
contribution a pour objet le genre documentaire envisagé
dans la multitude de ses manifestations modernes et contemporaines,
artistiques y compris (cf. Documenta 10 et 11 notamment).
Objet de la réflexion : l’impossible « concordance
» entre réel et représentation documentaire
et entre nécessité d’information et message,
gage de dérives : montage, personnalisation, fictionnalisation,
« embeddism », esthétisation, etc.
Plus nourri
et plus éclaté que jamais, le champ de l’image
contemporaine déclinant la « réalité
» a en effet toutes les caractéristiques d’un
univers saturé mais aussi instrumentalisé : invasion
de l’image en général, floraison protéiforme
– et à destination multiple – des images
spécifiques. Cette économie symbolique s’avère
riche de concurrences et de tensions. On y « décide
» diversement au nom de la question du goût et du
style, de l’impératif médiatique ou en fonction
des choix de l’institution ou du marché. Vocation
à informer et souci esthétique, on le pressent,
n’y ont pas forcément le rôle majeur.
La question
du « document », ces dix dernières années,
est revenue au centre des préoccupations des créateurs
d’images. Le signe, sans nul doute, de l’accroissement
de la pression médiatique, grande vitrine, ayant crû
jusqu’à l’obscène, de l’imago
mundi. Le miroir, aussi, du monde tel qu’il goûte
de se représenter, de se mettre en perspective figurative.
De cette inflexion vers le documentaire attestent, à
des titres divers, des manifestations aussi différentes
que la Documenta de Kassel 2002, le Mois de la
Photo de Montréal 2003, les festivals que Perpignan
consacre chaque fin d’été à la photographie
d’actualité ou encore l’édition 2005
de Photo Espana, à Madrid, entre autres. Dans tous les
cas, la fédération autour du « document
» s’explique par cette justification ultime des
promoteurs de ces diverses mises en scène culturelles
du « document » : documenter le monde, c’est
forcément le dire.
Sans doute aimerait-on
qu’il en soit ainsi. Mais ce n’est pas le cas. Quelque
chose, avec le document, est « dit ». Mais quoi,
exactement ? Par un renversement au demeurant logique, le document,
qui devrait informer sur le monde, en vient d’abord à
informer sur lui-même (le terme générique
Documentum, peut-être s’en souvient-on,
signifie chez les Latins « ce qui sert à instruire
»). Mais alors, au bilan, pour dire la propre crise de
sa définition, la polysémie, l’ouverture
extrême de la signification, signification que vient «
éclater » une pratique protéiforme du «
documentaire », entre archivage, témoignage, capture
de l’air du temps, démonstration sociologique,
enregistrement ou pur et simple voyeurisme. Et ce, tandis que
la réception, aujourd’hui – avide comme jamais
de sensationnalisme, de surcroît hautement marchandisée
– semble diriger la demande et, de concert, orienter la
production des images.
Commençons
donc, à propos du « documentaire », de manière
abrupte. En ouvrant par cette question centrale, la seule qui
vaille en vérité dès que l’on se
trouve confronté à l’image « documentaire
» : quelle est aujourd’hui, encore, la légitimité
de ce type d’image à « dire » le monde
– et quel monde d’abord, outre quelle image, au
plus juste, pour le « dire » ?
En posant la
question de l’image et de sa légitimité,
en posant plus particulièrement la question de la légitimité
de l’image documentaire, je me réfère en
creux à cette antienne contemporaine selon laquelle il
existerait dorénavant un complet décalage entre
signifiant et signifié, entre ce qui est montré
et la manière dont on le montre. Plus simplement dit,
il y a des images, tant et plus. Celles-ci, pour autant, ne
constituent plus un relevé de nature à concorder
avec ce qu’est la réalité. Voire, les images
seraient devenues ouvertement menteuses, y compris celles que
diffusent des médias d’information se prévalant
d’une objectivité sans cesse re-proclamée,
comprendre : revendiquant l’abolition de la dimension
fausse ou illusionniste de l’image au profit de son traitement
décrété « conforme » (un terme
qui renvoie à la cartographie scientifique), c’est-à-dire
exact.
Légitimité
ou non de l’image « documentaire » ? Avant
même d’espérer répondre à cette
question, l’analyste de ce type particulier d’image
qu’est l’image « documentaire » doit
s’obliger à une position inaugurale de nature à
décevoir les dogmatiques. Nommément, il va devoir
admettre la malléabilité de ce type d’image,
la variation de sa signification en fonction des usages et des
publics auxquels « on » la destine (« on »
: leur auteur, les médias, l’économie du
spectacle, etc.), bref, la relativité de sa « valeur
signe » (tout le monde ici aura constaté et admis
depuis longtemps, par exemple, que l’image documentaire
livrée pour Paris Match n’est pas la même
que celle qu’un documentariste livrera à BBC
World : même perspective, documenter, mais «
valeur signe » évidemment très différente
des documents proposés pour la circonstance, spectaculariste
et décérébrée pour l’un, distanciée
et réflexive pour le second).
Cette relativité
contemporaine de l’image documentaire en tant que «
signe » fait à la fois sa force et sa faiblesse.
Sa force, parce qu’elle définit le documentaire
comme une formule visuelle parfaitement adaptable, protéiforme,
réversible, pour tout dire utile et efficace. Sa faiblesse,
parce qu’elle tend à réduire la forme documentaire
à un vecteur instrumental, à un simple instrument
dont le contenu importe moins que le rôle qu’on
entend lui voir jouer, entre documenter proprement dit mais
aussi émouvoir, exalter, dégoûter ou séduire
la vision.
La crise de
l’image documentaire, en l’occurrence, est d’une
double nature. Crise relative, d’une part, à son
exponentielle capacité à « documenter »
qui fait qu’à force de tout documenter on écrase
la valeur du signe à l’avantage du spectacle de
sa prolifération hypnotique. Crise relative, d’autre
part, aux usages esthétiques ou vénaux qui font
que l’image documentaire, en principe mariée au
devoir d’information, épouse en fait des intérêts
qui ne sont pas en principe les siens, ou en tout cas pas d’abord
les siens : ainsi de la quête du document inédit
ou premier, de la recherche effrénée du scoop,
de l’embellissement à fins de racolage sensible
ou mercantile, du paparazzisme fournisseur des productions «
People » actuellement en pleine expansion, etc.
Donc, le constat
d’une dérive devenue banale : l’assujettissement
du documentaire à une demande présumée
et spécifique, à une « attente » qui
va en orienter la production. Avec cette conséquence,
la défaillance implicite de la « concordance »
entre réalité et documentaire : on retaille, on
segmente, on recoupe, on réaffecte, on prédétermine,
etc., et le résultat est l’émergence d’un
documentaire dédié, et non pas «
concordant » à la réalité brute.
La question
de la concordance, on le pressent, est indissociable
de celle de la représentation « conforme ».
La « concordance » – l’oimosis
des Grecs : ce qui vient, terme à terme, se recouvrir
; ce qui, d’éléments a priori disparates,
s’aboute et s’unifie en dépit d’une
contradiction apparente – est ici de rigueur. Sinon, la
trahison de l’événement par le document.
Quel serait,
à cet égard, le document « pur »,
si tant est qu’il puisse exister ? Le document «
pur », par extension le documentaire pur, à cette
aune, ce sera l’enregistrement. L’image de télésurveillance,
par exemple. Mais est-ce si sûr, à y bien réfléchir
? L’image de télésurveillance même,
qu’on pourrait un peu vite croire neutre (neuter,
ni pour ni contre), est toujours le résultat d’un
placement réfléchi de la caméra –
le résultat d’un choix qui engage un point de vue
forcément subjectivé sur les choses.
Toute la question,
dès lors, est bien celle-ci : comment pouvoir échapper
à la visualité relative du monde sans
nul doute caractéristique de toute saisie documentaire
? Sous-entendu : comment accorder source, médium, message
? Sinon les accorder parfaitement, du moins les accorder le
moins mal possible ? Cette question, pour posée
qu’elle ait été depuis longtemps, reste
aujourd’hui au cœur des débats récurrents
prenant pour thème l’équité de l’information,
et ce, dans une atmosphère médiatique (celle de
notre présent, nullement innovant d’ailleurs en
la matière) où il est patent que l’information
est moins un flux qu’un capital, moins de la matière
que l’on échange que de la monnaie que l’on
négocie. On a embauché çà et là,
dans les rédactions de presse – depuis une vingtaine
d’années, d’abord aux États-Unis –,
un nouvel employé, l’ombudsman, un individu
indépendant qui a pour charge insigne de servir d’interface
entre les informateurs et le public (1). La création
de ce type de fonction n’est pas le fait du hasard. De
quoi l’ombudsman est-il censé être
le garant ? Son but, formellement, est de faire en sorte que
soit respecté le droit à l’image des personnes
que concerne l’information, et que cette dernière
soit intègre. Le souci d’équité et
de loyalisme que met à jour l’irruption professionnelle
d’un tel personnage n’a rien d’étonnant.
Elle est bien le minimum à quoi les médias d’information
ont à consentir s’ils entendent non pas sauver
leur âme (c’est trop tard, l’information est
pour l’essentiel vendue aux puissances d’argent,
une très large majorité de « documenteurs
» professionnels, qu’ils produisent de l’image
ou du texte, étant dorénavant « aux ordres
») mais, du moins, suggérer que l’information
est encore une affaire publique et non le bien privé
de potentats l’ayant confisqué à leur profit
ou pour servir les intérêts de leurs affidés.
Double affirmation de l’ère des « nouveaux
chiens de garde », comme on a pu le dire, et de la privatisation
des messages d’information à des fins intéressées
(2). Qui a oublié, durant la Guerre du Golfe, le contingentement
scandaleux que les armées américaines, en première
ligne pour l’ONU, imposèrent lors de cette campagne
militaire aux journalistes, auxquels le front n’était
accessible qu’après accréditation de l’état-major
US ? Ce contrôle mis sur les images et les reportages
choque déjà en soi : n’attend-on pas d’une
démocratie en guerre qu’elle montre la guerre telle
quelle, serait-elle une sale guerre ? Il choque aussi dans la
mesure où une telle censure fut alors instituée
par ceux-là mêmes qui, chez eux, ont élu
la culture de l’« information » comme leur
veau d’or. Que vaut le documentaire dit « embedded
», celui du seul documentariste accrédité
voyageant dans les fourgons de militaires érigés
plus ou moins directement au rang de commanditaires ? Pas grand
chose. Comme l’écrit le journaliste Paul Moreira,
auteur d’une étude sur ce type de manipulation
(3), prenant ici l’exemple du contrôle de l’information
par les Américains, durant la campagne d’Irak de
2003, « ils vous prennent en charge, vous êtes incorporé,
embedded comme ils disent. Ce sont eux qui vous protègent
et vous donnent à manger, etc. Le calcul est simple,
petit à petit vous allez vous trouver en situation d’empathie
avec les soldats américains et, au final, ce climat de
liberté illusoire fait que vous ne donnez que le point
de vue des soldats américains » (4). Par rebond,
est-il sûr que le document siglé Fuck the pool,
comme on dit dans les milieux du photoreportage, vaille beaucoup
mieux ? Les documents Fuck the pool, obtenus de façon
clandestine, ont en général cette fâcheuse
caractéristique, qui les discrédite : ils sont
trop fréquemment l’exact contrepoint des documents
de type embedded. Celui qui avoue la passion de l’équité,
dans un tel environnement, souffre forcément.
Concernant le
rapport qu’entretient avec l’usager le document,
le XXe siècle nous a simultanément légué
la culture de l’objectivité et celle de la subjectivité.
Deux cultures corrélées mais, on le devine, mal
compatibles.
Par exemple,
que dire du travail d’un Michael Moore, pourtant réputé
comme une sorte de « documentariste-ombudsman »,
comme une « conscience » de l’Amérique
contemporaine, quand on apprend certains petits arrangements
conclus par ce dernier avec la vérité ? Moore
a en large part créé le genre du documentaire
d’interpellation personnalisé, il lui aura même
donné ses lettres de noblesse en mariant subjectivité
et objectivité, dont il justifie l’alliance contre
nature en se plaçant dans l’attitude du moraliste,
en prétendant travailler sous le régime décisif
de la conscience et pour le seul bénéfice de la
« vérité ». Rappelez-vous pourtant
Roger and Me, le documentaire qui fit connaître
Michael Moore, qui engrangerait bientôt des succès
de bonne conscience avec Bowling for Columbine, un
plaidoyer larmoyant et compassionnel pour le désarmement
civil aux États-Unis, et Fahrenheit 9/11, une
recherche des causes de l’attaque, le 11 Septembre 2001,
du World Trade Center, à New York. Quel est le fil rouge
de Roger and Me (1989) ? Dans ce documentaire évoquant
le brutal licenciement par une « major » de l’industrie
automobile, General Motors, à Flint, de dizaines de milliers
d’ouvriers dont le travail va être délocalisé,
Moore cherche à tout prix à rencontrer «
Roger », le patron de cette major socialement très
indélicate, afin de lui demander simplement : «
Pourquoi ? ». Or, prétend le documentariste, une
telle rencontre lui sera toujours refusée, rendue impossible
par le principal intéressé, Roger Bonham Smith,
qui se dérobe à toute explication les trois années
que va durer le tournage. Or n’a-t-on pas appris après
coup que cette rencontre avait bel et bien eu lieu… Document,
donc mensonge ? Documentariste donc « docu-menteur »,
pour reprendre le néologisme fameux vulgarisé
par Agnès Varda ?
Alors, iniquité
partout, et discrédit définitif du « document
» ? Ce triomphe noir de la visualité relative propre
au documentarisme, fort heureusement, n’est pas absolument
fatal. En particulier, il ne saurait hypothéquer maintes
recherches, en matière d’objectivité maximale
– ou de subjectivité minimale, au choix –
qu’on va dire respectables, qu’on ne peut
automatiquement vouer aux gémonies, sans autre forme
de procès. Et dont il ne serait pas infamant, à
mon avis, de dire plus qu’un mot. L’enregistrement
à froid distancié – Raymond Depardon, en
rupture avec le photoreportage conventionnel (5), à travers
Délits flagrants –, la parole laissée
au témoin – Shoah, de Claude Lanzmann
–, l’attention portée au « moment faible
» – Gilles Saussier –, l’offre faite
à la personne « documentée », par
le « documenteur », de concevoir elle-même
le document la concernant – dans l’esprit et selon
les principes du « portrait négocié »
mis au point, à partir des années 1980, par un
photographe tel que Michel Séméniako –,
le développement des reportages dits « citoyens
»…, autant de formes actuelles du document «
véritaire », voilà qui n’est pas que
pis-aller ou l’expression d’une souffrance battue
qui ne saurait plus comment honorer le vrai comme il convient.
Et je ne dis rien, encore, des formules artistiques dites «
de reconstitution ». Ces vingt dernières années,
bien des artistes, ainsi, sont revenus sur tel ou tel événement
pour en recharger le contenu, ou d’estimer que certains
événements se devaient d’être remis
en perspective, soit qu’ils avaient été
occultés par les médias, soit que l’interprétation
qu’en avaient donnée ces mêmes médias
était tendancieuse. Je songe là, en particulier,
au film The Eternal Frame, du collectif californien
Ant Farm, retour sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy,
qu’Ant Farm reconstitue à Dallas, en 1975, douze
ans après les faits réels. Je songe de même
à La Bataille d’Orgreave, vaste enquête-performance
de Jeremy Deller sur une grève des mineurs du South Yorkshire
violemment réprimée par la police montée
ayant eu lieu en 1984-1985. Plus de quinze ans après,
en 2001, cet artiste anglais va consacrer à cet événement
une enquête détaillée menée auprès
des principaux protagonistes de l’époque, des deux
bords. Il ira même jusqu’à reconstituer sur
le pré, à Orgreave, l’affrontement entre
les mineurs et la police (je recommande instamment, à
ce propos, la vision du film que Mike Figgis a tiré de
cette remédiation pour Channel Four). Autant
de formules correctives, plutôt, portées
par cet espoir, de correction en correction : aboutir au documentaire
« moralisé » (je n’ai pas dit moral),
dans une perspective qui serait celle de l’« information
équitable », comme on parle de « commerce
équitable » (commerce dit « équitable
» qui ne l’est d’ailleurs pas, dans nombre
de ses manifestations). Peut-être une voie ouverte en
direction du paradis retrouvé de l’authenticité.
Oui, non ? Question ouverte, pour le moins.
Le réel
et l’image, donc. Une copule aux liens complexes. Et des
questions. Le réel peut-il être dans l’image
? L’absorption, l’indexation du réel –
par excellence la matière et la profondeur – par
l’image – un simple médium – sont-ils
tout simplement envisageables ? Comment n’y aurait-il
pas, d’office, instrumentalisation ? Le jeu, en effet,
semble bien pipé d’avance. L’est-il cependant
à ce point qu’on ne puisse plus trouver de vrai
point de confluence ?
Il n’y
a pas d’images justes, il y a juste des images, pour parler
comme Godard. Il n’y a pas non plus de mots justes, il
y a juste des mots. Nous retrouvons-là tous les éléments
de la vieille mais emblématique querelle platonicienne
entre Cratyle et Hermogène sur la valeur des mots, c’est-à-dire
sur leur capacité ou non à incarner. Pour les
uns, les mots « contiennent » le réel, pour
d’autres ils sont une pure convention. Il en va de même
pour les images. Définitivement, elles ne sont pas le
monde mais un monde, elles constituent le monde mais y sont
une formule à part. Sauf la foi qui nous imposerait de
croire le contraire, sur un mode iconodoule, comme le voulait
Jean Damascène au début de l’âge chrétien,
pour qui l’icône n’était pas une image
de Dieu mais une incarnation de Dieu même.
L’image
documentaire, comme n’importe quelle image, se doit en
fait d’être appréhendée au regard
de ce qu’elle convoque. Si elle est un monde en soi, si
elle est en soi une « formule », elle est aussi
plus que cela, du fait d’être regardée par
des spectateurs qui sont aussi des êtres qui vivent, qui
ont une histoire, une culture, une « représentation
» du monde.
Vous l’aurez
compris, j’ai quelque mal à considérer l’image,
fût-ce la plus pauvre et la moins démonstrative,
comme autre chose qu’une matière venant engendrer
d’autres matières. L’image est un phénomène
matriciel. Moins mal dit, elle est cette matière que
ce que je recèle moi-même de matière va
venir travailler, énoncer, signifier, grossir ou réduire
en la regardant, dans ce sens toujours : un croisement potentiel
d’intelligibilités. Ceci, un documentaire
récent d’un genre un peu particulier, Zidane
- Un portrait du 21ème siècle, le signifie
bien.
Zidane -
Un portrait du 21ème siècle – le filmage,
sous des angles divers, par Douglas Gordon et Philippe Parréno,
de Zinédine Zidane le temps d’un match entier –
peut de la sorte être vu sous plusieurs angles. Comme
la saisie optique et documentaire parfaite d’un footballeur
génial au travail le temps d’un match. Comme un
hommage symbolique rendu aux images et à leur pouvoir
d’enregistrement de faits optiquement saisissables. Comme
un spectacle où l’enjeu principal n’est pas
tant de permettre d’admirer Zidane dans le détail
de ses œuvres que d’affirmer le statut à la
fois spéculaire et matérialisant de l’image,
du reflet à la plus grande proximité avec l’incarnation,
tandis que le réel est saisi au rythme de son développement
et dans un maximum de densité. Last but not least,
comme une offre qui pulse du visuel mais aussi un maximum de
matière à penser. Zidane - Un portrait du
21ème siècle, tout à la fois, parle
du football, des stars du sport, de la divinisation laïque,
de la technique, du corps mobile, de la concentration, du cadre
contraignant des règles du jeu, de la constitution pneumatique
du corps qui respire et, musculaire, du corps qui bouge, de
la répétition, du cadrage, de la segmentation,
de l’impatience du regard et de sa lassitude, du non-narratif,
que sais-je encore ? « Un portrait du 21ème
siècle », la seconde partie du titre de ce
film, peut aussi se comprendre comme l’inventaire implicite
de tout ce qui, ou peu s’en faut, travaille aujourd’hui
notre culture, de la fascination pour le corps à l’hyper-voyeurisme,
de notre désir d’une sacralisation du vivant à
notre rapport complexe à l’image, etc.
S’interroger
sans préjugé ni formatage intellectuel sur ce
qu’est aujourd’hui la vocation exacte de l’image
(et, par voie de conséquence, de l’image documentaire)
commande de tenir compte de la multiplicité d’ouvertures
que convoque celle-ci, véritable réseau nébuleux
d’entrées en tous genres. À l’instar,
de manière analogique, des romans simultanéistes
de Dos Passos ou de ceux, polyphoniques, de Nathalie Sarraute.
L’image comme « conversation » mais aussi
comme « sous-conversation », la première
travaillée par la seconde et inversement. L’image
comme l’élément à la fois dispensateur
et fixateur de « tropismes » multiples.
Tout ceci ne
faisant que renforcer, heureusement ou désespérément,
la visualité relative du réel.
Notes
1. Claude-Jean Bertrand, « Quinze moyens
d’améliorer les médias », in : Médiaspouvoirs,
n° 21, janvier 1990.
2. Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de
garde, Paris, Liber-Raison d’agir, 1997.
3. Paul Moreira (ancien présentateur
de l’émission 90 minutes sur Canal +),
Les nouvelles censures. Dans les coulisses de la manipulation
de l’information, Paris, Éditions Robert Laffont,
2007.
4. Paul Moreira, « L’art de la
manipulation », in : La Gazette, 19 avril 2007,
p. 12.
5. En 1981, Raymond Depardon, de l’agence
Gamma, fustige les méthodes des photoreporters dans un
reportage qui fera date, Reporters.