Phénomène Beuys
Qualifié
à juste titre de "phénomène"
par Heiner Stachelhaus(1), Joseph Beuys est incontestablement
l'une des figures artistiques les plus emblématiques
de l'art de la seconde moitié du 20e siècle. Plus
que tout autre artiste, il a été le vecteur qui
a rendu possible après-guerre la reconnaissance internationale
d'une identité culturelle allemande singulière.
Comme l'écrivait Benjamin Buchloh dans Artforum en
1980 : "A travers la thèmatisation du refoulement
de l'histoire allemande, l'art de Beuys a développé
là sa force, sa spécificité et son authenticité
les plus caractéristiques […] Ainsi, il semble
que, dans l'œuvre et le mythe de Beuys, l'esprit allemand
de l'après-guerre ait pu trouver une nouvelle identité."(2)
En effet, plus encore que la "thèmatisation du refoulement
de l'histoire allemande" Beuys a réactualisé
une conception de l'art qui puise ses racines dans Schiller,
Goethe et Wagner : dans une conception mythique, une transcendance
inspirée par l'œuvre d'art totale et le romantisme
allemand. Ces références, souvent perçues
par ses détracteurs comme une apologie à peine
voilée de la germanité, firent de lui une figure
extrêmement controversée et médiatique.
Afin de comprendre l'importance de Beuys, il est nécessaire
de rappeler les dimensions historiques et politiques de la question
identitaire allemande — soit très succinctement,
le rôle prépondérant de l'art comme ciment
de l'idée problématique de la nation allemande
qui s'étend du mythe d'Hermann à la guerre froide
en passant par Bismarck — ainsi que le processus de réhabilitation
politique, économique, culturelle et identitaire entamé
par la République Fédérale d'Allemagne
après-guerre. Dans un tel contexte, Beuys représente
en quelques sortes le divan psychanalytique sur lequel la RFA,
atteinte de multiples symptômes schizophrènes dus
à la culpabilité et au refoulement, tente de soigner
son traumatisme.
Etant donné
la complexité de cette figure — Actionniste, sculpteur,
dessinateur ayant développé un langage plastique
très singulier ; mais aussi messie, orateur, professeur,
homme politique —, je me limiterai ici à portraiturer
grossièrement le "phénomène Beuys"
en m'appuyant sur quelques éléments polémiques
qui marquèrent la réception de son œuvre
: Ceux là même qui conduiront le 5 novembre 1979
le fameux magasine hebdomadaire allemand Der Spiegel
à titrer en page de couverture : "Artiste Beuys…
Le plus grand - Renom mondial pour un charlatan?"
Der Spiegel
célébrait là, à sa façon,
la grande rétrospective consacrée par le Guggenheim
en 1979 à l'artiste allemand. Par le biais de l'exclamation
superlative déguisée en interrogation, le célèbre
magazine polémique sous-entendait que "l'artiste
Beuys" entretenait une affinité plus ou moins avouée
avec le culte du héros et du génie. Der Spiegel
posait ainsi la question de la nature mythique de l'œuvre
en reprenant de façon rhétorique le célèbre
reproche de charlatanisme, de mysticisme, qui avait façonné
le succès médiatique de l'artiste et qui, à
ce moment-là, s'étalait à la une des journaux
américains.
Les "bienfaits" de la guerre froide
Non seulement
à travers la figure du messie, mais aussi à travers
celles de la blessure, de la catharsis, de la purification,
de la tabula rasa, de la langue allemande et du sol, ou encore
de l'œuvre d'art totale et de l'Eurasie, l'art de Beuys
thématise inlassablement le traumatisme de l'après-guerre
tout en rétablissant par là même une filiation
historique et idéologique avec l'Art et l'Âme allemande.
Il n'est par conséquent guère étonnant
de voir apparaître dès 1970 le nom de Beuys sur
les prospectus de présentation de la RFA, auprès
de Dürer et de la fête de la bière à
Munich.(3) Beuys s'est en effet affirmé — et a
été affirmé — comme un "pur
produit d'Allemagne". Sa consécration internationale
— via les USA — au début des années
80 correspondait à la reconnaissance de la RFA sur la
scène culturelle, politique et économique mondiale.
Cette affirmation, et avec elle celle de la scène artistique
allemande, s'établit presque exclusivement dans un rapport
de force avec les Etats-Unis, avec, en toile de fond la guerre
froide dont l'objectif était avant tout de faire de l'Allemagne
de l'Ouest un avant-poste aussi imperméable que possible
à l'influence du bloc soviétique.
Pour ce faire,
les Etats-Unis soutinrent une série de grandes "mesures"
: plan Marshall, création du Deutsche Mark en juin 1948,
mise en place de groupes d'études constitués d’Américains
et d’Allemands chargés de reconstruire le système
éducatif, social, économique et culturel, création
de la RFA en 1949(4)… Cette "réhabilitation"
politique, économique et culturelle minimisa les conséquences
de la défaite et favorisa, outre la réalisation
de ce que l'on nomma le miracle économique de l'époque
d'Adenauer, l'affirmation d'une nouvelle identité culturelle
allemande.
La guerre froide
fit ainsi de la RFA le terrain fertile de la propagande américaine
et détermina dès les années 60 la constitution
d'une jeune scène artistique ouest-allemande progressiste
à l'origine de la fortune critique de Beuys et du marché
de l'art contemporain. La Documenta joua là un rôle
déterminant. En 1955, la première édition
fut conçue comme une réhabilitation de l'art moderne
et un outil de propagande pour une nouvelle Allemagne démocratique
adhérant aux valeurs du monde libre ; tandis que la deuxième
révéla au grand jour la tentative américaine
d'absorber à son profit la culture de l'ancienne Europe.[5]
Avec ses grands formats colorés, l'art américain,
Pollock au centre, triomphait et reléguait au second
plan l'abstraction européenne plutôt morose. Les
conséquences furent phénoménales et sonnèrent
le glas de la métropole parisienne au profit de New York
- la RFA devenant de fait la succursale européenne des
Américains.
A cette époque,
Cologne bénéficiait d'une politique culturelle
très ouverte qui la profila rapidement comme la ville
européenne de l'avant-garde. Les activités du
Studio Electronique dirigé par Karlheinz Stockhausen
et de l'atelier Mary Bauermeister attirèrent en Rhénanie
toute une jeune scène artistique internationale en majorité
américaine (John Cage, Michel Tudor, Nam June Paik, Wolf
Vostell, Fluxus, La Monte Young, Merce Cunningham, Otto Piene...
et les nouveaux réalistes). On pouvait assister à
des concerts, lectures, happenings et expositions tous plus
expérimentaux les uns que les autres, relayés
par l'émergence d'un jeune marché de l'art allemand.
L'endroit idéal selon les galeristes Rudolph Zwirner
et Hein Stünke pour lancer une foire d'art contemporain.
En 1967, dix-huit galeristes allemands dits progressistes inaugurèrent
ainsi avec un succès retentissant le premier Marché
d'art de Cologne qui se solda par 15 000 visiteurs et une recette
d'un million de marks. Ces événements provoquèrent
une émulation sans précédent. Beuys, représenté
à la foire par son galeriste berlinois René Block,
bénéficiait déjà d'une large couverture
médiatique, notamment à travers les différents
scandales provoqués par Fluxus auquel il fut plus ou
moins associé de 1963 à 1970. Toutefois, si l'émergence
de la Foire de Cologne consolida l'affirmation de la jeune scène
artistique allemande, celle-ci resta néanmoins le lieu
de consécration de l'art américain et du Pop Art
qui représentait la vitrine marchande des galeristes.
La conquête de l'Amérique : Le "plan"
Dahlem
La véritable
affirmation de l'art allemand eut plutôt lieu en marge
autour de Beuys et en opposition radicale avec le Pop Art. En
1967, le jour de l'ouverture de la Foire de Cologne, Johannes
Cladders inaugura la première grande exposition de l'artiste
au musée municipal de Mönchengladbach, encore peu
renommé, alors installé provisoirement dans une
maison bourgeoise. Sur les conseils des galeristes Franz Dahlem
et Heiner Friedrich, Karl Ströher un industriel de Darmstadt
acheta l'ensemble de l'exposition, soit 142 œuvres. Cet
achat aurait pu être en soi un événement
suffisamment spectaculaire pour propulser Beuys sur le marché
; mais le plan de Dahlem ne s'arrêtait pas là.
L'idée, qu'il avait su vendre au collectionneur, consistait
à réunir dans une même collection le jeune
art américain et ouest-allemand afin de permettre à
ce dernier de gagner en visibilité et en valeur concurrentielle
sur le marché. Par son assimilation différenciée
à l'art américain, Beuys représentait une
figure idéale et charismatique de la jeune scène
artistique, il ne manquait que la contrepartie américaine
qui fut rapidement trouvée par Dahlem, dépêché
aux Etats-Unis au début de l'année pour le compte
de Ströher. Il acquit pour près de deux millions
de marks la collection du défunt Kraushaar, riche agent
d'assurance américain décédé à
l'automne, soit environ 200 œuvres du Pop Art, dont un
nombre significatif de Warhol, Oldenburg, Lichtenstein, Wesselman
et une pièce importante de Segal. Peu après, Dahlem
organisa, toujours pour le compte de Ströher, une énorme
exposition qui circula pendant deux ans à Munich, Hambourg,
Berlin, Düsseldorf et Bâle. L'exposition constituée
en deux parties montrait d'un côté Beuys et de
l'autre le Pop Art.
L'effet dans
la presse fut fulgurant et grâce à Ströher,
une salle particulière de la d4 fut consacrée
en 1968 à Beuys présenté entre Dan Flavin
et Edward Kienholz. En six mois, Dahlem et Ströher avaient
placé Beuys — et avec lui l'art allemand contemporain
— au sommet, d'égal à égal avec les
Américains. Par conséquent en 1969, René
Block vendit à Jorg Herbig, un jeune collectionneur allemand,
une installation de Beuys The pack/Das Rudel pour le
prix d'un Warhol.
L'affirmation
de la scène artistique allemande était entamée.
Elle se poursuivit tout au long des années 70 avec la
conquête progressive du marché américain
par les galeristes allemands. En juin 1974, René Block
inaugura ainsi une galerie à Soho avec une action emblématique
de Beuys : I like america and america likes me.
Ne serait ce
que par son titre, cette action thématisait la confrontation,
le rapport d'amour et de haine qui caractérisait les
relations de la RFA avec les Etats-Unis. Arrivé à
New York, Beuys se voila les yeux avant de sortir de l'avion,
puis enroulé dans une couverture de feutre, fut transporté
par ambulence sans avoir posé le pied sur le sol américain,
dans la galerie où l'attendait un coyote enfermé
derrière une grille. "L'homme moderne", dompteur,
passa là trois jours en compagnie de l'animal, symbole
de la civilisation indienne originelle, de la survie et du passage
du chaos à l'ordre, puis repartit comme il était
arrivé. La galerie fut déclarée le temps
de l'action "zone extraterritoriale".(6) Là
encore, Beuys se positionnait comme le messie, guérisseur
et médiateur, tentant cette fois le sauvetage spirituel
de la civilisation américaine.
Beuys et la France
Parfait stratège,
Beuys savait ainsi tout autant soigner son image qu'éviter
de s'exposer sans préparations aux critiques. C'est sûrement
l'une des raisons qui l'incitera à refuser d'exposer
trop tôt dans une institution américaine –
malgré les invitations répétées
depuis la fin des années 60 – et déterminera
sa position distanciée avec la France. Toutefois, d'un
point de vue artistique, Beuys empruntera bien plus aux nouveaux
réalistes tels qu'Yves Klein ou Arman alors présentés
à Düsseldorf et à Krefeld ou même à
Duchamp — plutôt perçu comme un artiste américain
—, qu'à l'art américain que ce soit l'art
abstrait, conceptuel ou minimal.(7) Il se positionne en effet
en contre-figure par rapport à la culture américaine
comme ambassadeur de la culture européenne et affirme
dans toutes ses œuvres son appartenance à l'Allemagne.
Toutefois, à travers cette lutte pour la reconnaissance,
c'est avant tout la conquête de l'Amérique qui
focalise son énergie.
Celle-ci aura finalement lieu en 1979 par le biais de la grande
rétrospective qui lui est consacrée au Guggenheim.
L'Amérique lui offre là une consécration
ultime dans le temple de la modernité au moment où
s'effectue l'ouverture du marché américain aux
artistes allemands tels que Kiefer, Baselitz, Polke... et la
reconnaissance de la légitimité de la RFA sur
la scène géopolitique internationale. Malgré
les critiques, Beuys peut donc afficher en toute légitimité
l'attitude désinvolte de vainqueur. Ainsi plus qu'un artiste
de haut niveau, Beuys est le type même de l'artiste ambassadeur,
voire courtisan. Cela explique en partie ses difficultés
relationnelles avec la France. Sa première exposition
personnelle n'eut lieu qu'en 1982 chez Durand Dessert avec une
installation remaniée : Dernier espace avec introspecteur.
L'antiaméricanisme affiché de la France, tout
autant que son sentiment de supériorité et son
scepticisme critique vis-à-vis de ce qui vient d'Allemagne
ne facilitèrent sûrement pas l'instauration d'un
dialogue. De plus, lorsque Beuys dans les années 80 commence
à être reconnu et "courtisé" par
la France, celle-ci a perdu depuis longtemps son statut de capitale
internationale des arts. Au sommet de sa gloire, il n'a ainsi
que peu d'intérêt à quémander une
reconnaissance que l'arrogance française lui offre sans
conviction et qui lui fut déjà accordée
par les Etats-Unis. Toutefois, la détente s'amorce justement
dans les années 80, lorsque la RFA affiche un antiaméricanisme
latent et se rapproche ainsi de son voisin. Beuys engagé
alors dans la constitution du parti des Verts chante à
la télévision en 1982 "Du soleil à
la place de Reagan", un jeu de mot comparant la pluie au
nom du président américain : "Sonne statt
Reagan". C'est alors que l'on peut percevoir une sorte
de réconciliation teintée de scepticisme et toujours
difficile.
Notes
1. Heiner
Stachelhaus publia en 1973 un long article critique, dans lequel
il s'efforçait de démonter la glose des puissants
prédicateurs de Beuys et d'analyser les raisons de l'importante
popularité de l'artiste. "Phänomen Beuys",
Magazin Kunst, n°50, 1973, pp. 29-46.
2. Wiese Stephan (dir.), Brennpunkt Düsseldorf
1962 1987. Joseph Beuys Die Akademie Der allgemeine Aufbruch,
Düsseldorf, Kunstmuseum, 1987, trad. : B. H. D. Buchloh (publication
originale, "The Twilight of the Idol", New York, Artforum,
janvier 1980, pp. 35-43), p. 66.
3. "En Europe, Beuys est considéré
comme un artiste politique. […] Lorsqu'en 1970 je préparais
mon premier voyage en Allemagne, il me tomba un prospectus de
tourisme entre les mains, qui en dehors des châteaux du
Rhin, de la fête de la bière à Munich et de
Berlin after Dark présentait aussi Joseph Beuys
sur quatre pages de couleur. [Dès lors] le soupçon
ne me lâchera plus, que la République Fédérale
l'utilise pour montrer combien elle est libérale. "
Perreault John, "Felt Forum", Soho Weekly News,
08-16 11 1979.
4. La RFA constituée en 1949 ne fut complètement
souveraine qu'en 1955.
5. Un comité international fut chargé
de choisir les œuvres européennes tandis que la partie
américaine financée par la Rockefeller Fondation
était laissée à Porter McCray du MOMA.
6. Pour une description plus détaillée
de cette action, cf. Block René, in : Baum Stella (dir.),
Kunstforum, 1989, pp. 261-262 et celle de Schneede Uwe
M., op. cit., 1994, pp. 330-339
7. Ses relations avec Fluxus furent semées
de quiproquos, et son association au Land Art reste problématique
du caractère politique de son oeuvre.
Bibliographie
Bark Dennis L., Gress David R.,
Histoire de l’Allemagne depuis 1945, Paris, Robert
Laffont, 1992, trad. : O. Demange
Bätschmann Oskar, Ausstellungskünstler
: Kult und Karriere im modernen Kunstsystem, Köln, DuMont,
1997
Baum Stella (dir.), "Die frühen Jahre
: Gespräche mit Galeristen", Kunstforum, n°
104, 10/12 1989, pp. 215-294
Haftmann Werner, Roters Eberhard,
Ruhrberg Karl (dir.), Sammlung 1968 Karl
Ströher, Berlin, Düsseldorf, Nationalgalerie, Städtischen
Kunsthalle Düsseldorf, 1969
Herzogenrath Wulf, Lueg Gabriela (dir.),
Die 60er Jahre. Kölns Weg zur Metropole. Vom Happening
zum Kunstmarkt., Köln, Kölnischer Kunstverein,
1986
Lange Barbara, Joseph Beuys. Richtkräfte
einer neuen Gesellschaft : Der Mythos vom Künstler als Gesellschaftsreformer,
Berlin, Reimer, 1999
Luckow Dirk, Joseph Beuys und die amerikanische
Anti Form-Kunst : Einfluß und Wechselwirkung zwischen Beuys
und Morris, Hesse, Nauman, Serra, Berlin, Gebr. Mann, 1998
Ray Gene (dir.), Joseph Beuys : Mapping the
Legacy, New York, The John and Mable Ringling Museum of art,
2001
Schneede Uwe M., Joseph Beuys. Die Aktionen,
Ostfildern-Ruit, Verlag Gerd Hatje, 1994
Von Wiese Stephan (dir.), Brennpunkt Düsseldorf
1962 1987. Joseph Beuys Die Akademie Der allgemeine Aufbruch et
Brennpunkt 2 Düsseldorf 1970 1991., Düsseldorf,
Kunstmuseum Düsseldorf, 1987 et 1991.
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