UN
ART CRITIQUE D'ART ?
Nous avons été
quelques auteurs à identifier et critiquer l’art
émergeant des années 1990, notamment qualifié
de relationnel par Nicolas Bourriaud[1], comme relevant d’une
éthique consensuelle à visée médiatrice,
voire pastorale[2]. C’est dans ce contexte d’une
remise en cause des a priori éthiques et esthétiques
d’un art visant à restaurer des sentiments communautaires
à travers la production de « micro-utopies »
participatives qu’en 2004, un artiste hongrois, Ferenc
Grof (né en 1972), et un étudiant en pratiques
curatoriales, le Français Jean-Baptiste Naudy (né
en 1982), ont mené des recherches qui devaient les conduire
à concevoir une exposition dont l’ambition était
de confronter le Réalisme Socialiste et l'esthétique
relationnelle, et plus généralement les dispositifs
qui questionnent les formes esthétiques de sociabilité
et d'art politique. Ces formes étaient interprétées
par Grof et Naudy comme des parodies involontaires de l'idéologie
esthétique du Réalisme Socialiste : représentations
moralisantes de modèles de « bonne » sociabilité
comme utopies à atteindre (Rirkrit Tiravanija[3]), goût
pour le monument, le rassemblement et l'agit'prop' (Thomas Hirschhorn).
Inversion de Réalisme Socialiste, Société
Réaliste était le titre de ce projet curatorial
radicalement critique et négatif qui ne vit pas le jour
car il se convertit en un projet artistique que Grof et Naudy
qualifient de positivité[4] : la création d'une
coopérative artistique qui produit des objets —
œuvres, textes, expositions, conférences...
Renversement critique des pratiques micro-utopiques
Le projet artistique
de Société Réaliste a pour principale méthodologie
critique la création d'institutions fictives qui fonctionnent
comme des départements d'investigation, de production
et de communication dont les problématiques de base sont
l'économie politique des formes (et l'économie
des formes politiques), ainsi que l'économie matérielle
et symbolique de l'art[5]. Parmi ces institutions fictives,
l’agence PONZI’s, créée en 2006 pour
une série d’expositions intitulées How
To Do Things In The Middle of (No)where ? qui se sont tenues
dans des musées et centres d’art de Budapest, Bucarest,
Kiev, Copenhague et Berlin, est sans doute celle qui reprend
le plus précisément leur projet curatorial avorté.
How To Do Things… ambitionnait en effet de questionner
les possibilités d’un art social à visée
micro-utopique, dans la continuité des attendus de l’art
éthique des années 90. Société Réaliste
répondit à cette attente de façon parodique
en proposant un dispositif financier et des méthodes
marketing appliquées à l’art, lesquels se
présentaient comme des moyens pour parvenir à
une autonomie économique. PONZI's s'expose comme un jeu.
Pour y participer, il faut acheter des bons puis convaincre
des connaissances de visiter l'exposition qui présente
PONZI's, en leur donnant un des bons achetés. Quand ils
visitent l'exposition, ces personnes rendent leur bon au bureau
PONZI's. Le vainqueur est celui qui aura envoyé le plus
grand nombre de visiteurs. La seconde activité de PONZI's
consiste à vendre des franchises à des artistes,
c'est-à-dire le droit d'utiliser ce jeu, ses règles,
son identité visuelle, son logo, sa charte de couleurs.
Le principal modèle dont s’est inspirée
Société Réaliste est celui inventé
par Charles Ponzi, à Boston en 1919[6]. Ponzi inventa
l'arnaque pyramidale qui consiste à convaincre grâce
à une rhétorique adaptée des investisseurs,
pour que ceux-ci financent des productions inexistantes. Dans
le principe, les premiers investisseurs sont payés par
les seconds, les seconds par les troisièmes et ainsi
de suite. Ce dispositif a été récemment
remis en lumière par l'affaire Madoff[7] : faire miroiter
des retours mirobolants sur investissement en l'absence de produits
« réels ».
Une satire de l’économie relationnelle
Ce dispositif est d’une ironie cinglante : proposer comme
utopie sociale un modèle financier ultra-libéral,
inspiré par un modèle qui rend difficilement distinctes
les limites entre pratiques d’investissements et de ventes
légales et illégales[8], va a priori à
l’encontre de l’éthique du don et de la bienveillance
altruiste promue par les formes courantes d’art micro-utopique.
Or, ce qui me frappe dans PONZI’s est que ce dispositif
est aussi une satire de l'économie relationnelle, laquelle
éclaire, plus généralement, des mécanismes
institutionnels et marchands dominants de l'art actuel. Cette
économie fonctionne au bénéfice des membres
d’un réseau, comme a pu le définir Jacques
Godbout au sujet de l’évolution de l’économie
du don : « les réseaux n'ont tout simplement pas
de public. Ils concernent des processus de régulation
qui s'adressent à un ensemble de membres. C'est pourquoi
on peut dire que le fonctionnement d'un réseau, c'est
l'autorégulation. Il ne régule pas un public mais
des membres, c'est-à-dire des individus qui font partie
d'un même ensemble. Cette absence de rupture producteur-usager
qui caractérise les réseaux est inhérente
au modèle communautaire »[9].
Quand la fiction rejoint la réalité
PONZI’s peut être appréhendé comme
un dévoilement critique de cette économie relationnelle
et franchisée. Par ailleurs, l’utopie d’une
autonomie financière de la vie d’artiste qu’expose
de façon fictionnelle PONZI’s n’est pas sans
rapport avec le projet de mutualisation des bénéfices
entre artistes que propose « en vrai » un organisme
financier qui se présente comme un fonds de pension pour
artistes, l’Artist Pension Trust (APT). Créé
en 2004, APT consiste en huit fonds de pension répartis
dans le monde, qui ambitionnent chacun de constituer un fonds
de 2000 œuvres investies par 250 artistes sélectionnés
par des curateurs. Une fois le nombre de 250 artistes atteint,
un comité spécifique procèdera à
la vente des œuvres, 40% d’une vente revenant à
l’artiste, 32% étant répartis entre les
autres membres de l’APT auquel l’artiste appartient
et 28% revenant à APT. Fonctionnant comme un lobby, APT
promet de tout mettre en œuvre pour garantir le niveau
de vente des œuvres et une rente financière rassurante
pour les artistes admis dans ce programme. Les curateurs jouent
un rôle déterminant en tant que rabatteurs d’artistes
et intermédiaires crédibles (ils sont tous connus
internationalement), mais aussi en tant que promoteurs des artistes
(ils peuvent organiser des expositions d’œuvres d’APT,
les présenter dans des expositions des institutions qu’ils
dirigent ou dans des lieux où ils interviennent en free-lance).
Si l'on confronte APT et PONZI's, APT fonctionne selon le même
modèle et les mêmes mécanismes que la satire
critique des mécanismes dominants du marché de
l’art : la crédibilité des intermédiaires
(les curateurs) et la crédulité des investisseurs
en bas de la pyramide (les artistes). Par ailleurs, si le marketing
d’APT à l’adresse de ses clients, les artistes,
joue sur les deux tableaux de l’éthique et de l’utopique,
les noms des investisseurs d'en haut de la pyramide sont inconnus
et nulle publicité n'est faite au sujet des bénéfices
qu'ils pourraient en tirer.
Quand j’ai relevé l’existence d’APT
dans un récent article, des lecteurs ont cru à
une fiction[10]. Pourquoi ? Sans complexe, APT grossit tous
les traits dominants du marché des principales visibilités
de l’art actuel : conflits d’intérêts,
délits d’initiés, survalorisation du rôle
des curateurs. À ce titre, APT me semble aujourd’hui
un cas d’étude parfait pour mener une démarche
critique et théorique visant à éclaircir
les évolutions récentes du monde l’art,
et notamment les redéfinitions des statuts, des identités
et des économies artistiques. Dans cette perspective
et au regard de mes recherches actuelles, la prémonition
et la lucidité critiques de Société Réaliste[11]
s’avèrent précieuses, et PONZI’s une
belle machine à penser.
Notes
[1] Nicolas Bourriaud,
Esthétique relationnelle, Dijon, Les presses du
réel, 1998.
[2] Tristan Trémeau, « L’artiste
médiateur », Artpress spécial n°22,
dossier « Écosystèmes du monde de l’art
», novembre 2001, pp.52-57; Amar Lakel et Tristan Trémeau,
« Le tournant pastoral de l’art contemporain »,
in L’art contemporain et son exposition (2), actes
du colloque international, Centre Georges Pompidou, octobre 2002,
Paris, L’Harmattan, 2007, pp.101-123 ; Jacques Rancière,
Malaise dans l’esthétique, Paris, Galilée,
2004 ; Claire Bishop, « Antagonism and Relationnal Aesthetics
», in : October, MIT Press, n°110, fall 2004.
[3] Cet aspect propagandiste est encore plus
remarquable dans les photographies des installations de Tiravanija,
comme l’ont analysé Frédéric Wecker
et Benjamin Thorel dans le n°1 d’Art 21, décembre
2004-février 2005, pp.14-21 (« Quand les usages deviennent
formes de vie »).
[4] Lire l’entretien de Niels Van Tomme avec Société
Réaliste, « Siding with the Barbarians », Foreign
Policy in Focus, publication en ligne, Washington D.C., 15 juin
2009 : www.fpif.org/articles/siding_with_the_barbarians
[5] Au nombre de ces fictions, on compte MA (Ministère
de l’Architecture), qui conduit des enquêtes sur les
politiques de l'espace, Transitioners, qui se présente
comme une agence de design politique, ou encore EU Green Card
Lottery, qui propose une politique d'immigration pour l'Europe.
Voir leur site : www.societerealiste.net
[6] Charles Ponzi, né en 1882 à
Lugo en Italie et décédé en 1949 à
Rio de Janeiro au Brésil. Son arnaque fit environ 40 000
victimes, attirées par sa promesse d’un intérêt
de 30% en 45 jours sur les investissements et de 240% en un an.
[7] Né en 1938 à New York, Bernard
Madoff est un homme d’affaire américain qui a été
arrêté et mis en examen, pour une escroquerie de
type Ponzi, par le FBI en décembre 2008.
[8] Les artistes se sont aussi inspirés
de dispositifs financiers et marketing légaux pour générer
PONZI’s : le marketing multi-niveaux (par exemple les sociétés
américaines de vente directe Amway ou Avon), les systèmes
de casino et de banques.
[9] Jacques Godbout, en collaboration avec Alain
Caillé, L’esprit du don, Paris, La Découverte,
1992.
[10] Tristan Trémeau, « In art we
trust. L’économie participative dans l’art
», in : L’art même, n°43, 2ème
trimestre 2009, pp.3-7.
[11] Prémonition, puisque Grof et Naudy
ne connaissaient pas l’existence d’APT lorsqu’ils
ont conçu PONZI’s. Contactés ensuite par le
fonds, pour y participer, ils déclinèrent..
Bibliographie
BISHOP, Claire, « Antagonism and Relationnal
Aesthetics », in : October, MIT Press, n°110,
fall 2004.
GATTI, Étienne, « Spéculation/APT
: le fonds qui valait 3 milliards », in : Particules,
n°26, octobre-décembre 2009, pp.2-3.
GODBOUT, Jacques, en collaboration avec CAILLÉ,
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1992.
KOLLEWE, Julia, « Portrait of the artist
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The Guardian, 19 septembre 2009, p.6.
LAKEL, Amar et TRÉMEAU, Tristan,
« Le tournant pastoral de l’art contemporain »,
in L’art contemporain et son exposition (2), actes
du colloque international, Centre Georges Pompidou, octobre 2002,
Paris, L’Harmattan, 2007, pp.101-123.
LEBOVICI, Elisabeth, « Un projet de société
», in : Multitudes, n°35, Paris, 2009.
MOINEAU, Jean-Claude, « Étant donnés
», in Contre l’art global. Pour un art sans identité,
Paris, éditions ère, 2007.
RANCIÈRE, Jacques, Malaise dans l’esthétique,
Paris, Galilée, 2004.
SALAMON, Julie, « A New Pension Fund Seeks
to Give Struggling Artists a Taste of Long-Term Stability »,
in : New York Times, 20 juillet 2004.
Société Réaliste, «
The Great Karaoke Swindle », in How To Do Things ? In
The Middle of (No)where, Frankfurt/Main, Revolver Publishing,
2006.
TRÉMEAU, Tristan, « L’artiste
médiateur », in : Artpress spécial
n°22, dossier « Écosystèmes du monde de
l’art », novembre 2001, pp.52-57.
TRÉMEAU, Tristan, « Société
Réaliste. Nouveaux entrants », in : Art 21,
n°15, décembre 2007-janvier 2008, pp.42-49.
TRÉMEAU, Tristan, « In art we trust.
L’économie participative dans l’art »,
in : L’art même, n°43, 2ème trimestre
2009, pp.3-7.
VAN TOMME, Niels, « Siding with the Barbarians
», Foreign Policy in Focus, entretien avec Société
Réaliste, publication en ligne, Washington D.C., 15 juin
2009 : www.fpif.org/articles/siding_with_the_barbarians.
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Fig.1. Ponzi's office, TRAFO Gallery, Budapest,
2006. cliché : Société Réaliste.
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Fig. 2. Ponzi's first franchisee classroom,
Center for Contemporary Art, Kiev, 2006. cliché :
Société Réaliste
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Fig. 3. Ponzi's managers training room, CIAC,
Bucarest, 2006. cliché : Société Réaliste
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Fig. 4. Ponzi's board of directors, NIKOLAJ,
Copenhague, 2006. cliché : Société
Réaliste
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Fig. 5. 360° Parasite, a Ponzi's party for Berlin,
Kunstraum Kreuzberg/Bethanien, Berlin, 2006. cliché
: Société Réaliste
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| Fig. 6. Modèle, Artist Pension Trust. Source
: http://www.aptglobal.org |
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