NOMINALISME
COLLECTIF
« Toute
plainte est toujours plainte à propos du langage, de même
que toute louange est principalement une louange du nom ».
Giorgio Agamben,
La Communauté qui vient, 1990
Deux ans après
la constitution "nominale" de leur mouvement, le 28
juillet 1957(1), les situationnistes déclaraient dans les
pages de leur revue: « L’I.S. est un mouvement très
particulier, d’une nature différente des avant-gardes
artistiques précédentes. L’I.S. peut être
comparée dans la culture par exemple à un laboratoire
de recherches, et aussi bien à un parti […] L'activité
situationniste est un métier défini que nous n'exerçons
pas encore. […] Ainsi, la signature du
mouvement, la trace de sa présence et de sa contestation
dans la réalité culturelle d’aujourd’hui,
puisque nous ne pouvons en aucun cas représenter un
style commun, quel qu’il soit, c’est d’abord
l’emploi du détournement. »(2) Cet extrait,
révélateur quant aux intentions du groupe vis-à-vis
du langage(3) - la définition comme jeu entre acteurs antagonistes
- , confirme la nature délibérément "mythique"
du nom de cette coalition. Suivant la définition du mythe
établie peu de temps avant la formation de l'I.S. par Roland
Barthes(4), l’ « Internationale situationniste »
(1957-1972), devenue selon la volonté de ses fondateurs
une véritable légende(5), ne serait au départ
qu’une "forme" contenant un concept "historique".
Le concept historique en question, unique donc lien réel
entre ses membres, étant l'idée d'une "action
d'individus libres liés seulement par et pour
cette liberté créatrice réelle"(6),
et sa mise en forme (ou "en situation"), une première
application de sa pratique artistique de prédilection.
La réalisation du projet de l’I.S.(7), coïnciderait
par conséquent avec celle de son nom : ce dernier étant
la représentation à la fois des idées
et du style du mouvement situationniste.
Vers une problématisation des catégories
Le cas de l'I.S.,
emblématique du tournant conceptuel des identités
artistiques collectives qui marque les années 50, progressivement
transformées en identités nominales, a le mérite
de mettre l’accent sur un constat souvent négligé:
chaque nom générique conçu pour désigner
une activité créative commune est en soi une tentative
de définition de la nature de l'activité envisagée.
Une relecture critique des différents ismes, mouvements,
écoles, collectifs, labels, coopératives, entreprises
et autres configurations artistiques apparues sur la scène
publique depuis le début du XXe siècle, met en évidence
des intentions esthétiques et/ou idéologiques très
diversifiées, qui rendent les regroupements approximatifs
que nous trouvons dans les dictionnaires et les récits
d'histoire de l'art pour le moins problématiques. Il s'avère
que même l'usage d'une catégorie historique phare
comme celle de l'avant-garde (et son reflet déformé,
la néo-avant-garde), devient de plus en plus arbitraire,
tant qu'un travail de fond sur l'histoire de ses usages ne soit
pas fait(8). La catégorisation est une opération
souvent nécessaire mais toujours délicate, que l'historien
devrait, me semble-t-il, mettre régulièrement en
question, afin de mieux saisir les différents enjeux esthétiques
et politiques (formels et idéologiques) de l'art de chaque
époque.
Un nom n'en vaut pas un autre
Car si l’acte
de nomination est déjà très significatif
dans le cas des artistes de la première moitié du
XXe siècle, le contexte de l’après-guerre
rend cette démarche plus complexe. Rappelons-nous en titre
exemplaire de la légende qui accompagne le nom Dada, fruit
d'un geste défiant le hasard dont le « vrai »
auteur reste non-identifié et le sens en perpétuelle
expansion, la définition "une fois pour toutes"
du Surréalisme par André Breton comme un acte irrationnel
("automatisme psychique pur.."), ou encore l'invention
du Lettrisme après la Deuxième Guerre mondiale par
Isidore Isou comme une opération d'"agrégation",
à la fois dans le domaine du romanesque et dans l'histoire.
A partir des années soixante, le milieu de l'art doit faire
face à la déconstruction des catégories représentationnelles,
au brouillage et à l'échange des rôles traditionnellement
attribués à ses différents acteurs, à
la montée du pouvoir à la fois des institutions
et du marché. La génération qui succède
à celle des situationnistes, qui revendiquent encore un
(hyper-)avant-gardisme romantique, mettant en scène un
sujet créateur, potentiellement maître de son sort,
des actionnistes viennois ou de Fluxus, tend de plus en plus vers
la dépolitisation (dans le sens marxiste) de ses expressions
collectives, prenant ses distances avec l'esprit de "mouvement"
et les engagements qui l’accompagnent. Dès le début
des années soixante, des labels tels le Nouveau Réalisme,
le Pop Art ou l'Arte Povera, se réfèrent de plus
en plus exclusivement à l'élargissement du champ
et des matériaux de l'art, à des nouvelles manières
de "percevoir" le monde ou la réalité.
Si les noms génériques continuent parfois à
déclarer des prises de position, à être des
signatures, ils ne désignent pas pour autant ni des communautés
ni des sujets explicitement politiques. Ils peuvent être
des simples excroissances du nom propre(9), ou bien s’opposer
à la notion même d’identité, individuelle
ou collective.
Quand les mouvements deviennent labels
Prenons quelques
exemples. Un groupe comme Présence Panchounette (1969-1990),
"nom d'une distinction indistincte", "d'une dérision
affectueuse qui qualifie moins ses objets communs que la communauté
des sujets qui en usent"(10), semble incarner ce paradoxe
de l'époque post-soixante-huitarde : la mise en cause de
l'héroïsme et de la foi en la "promesse"
révolutionnaire de la part des héritiers de l'engagement
critique de l'avant-garde, va de pair avec un certain attachement
à son esprit de négation/provocation. Présence
Panchounette imite ses attitudes polémiques (le Manifeste,
les lettres d’insulte, le radicalisme) mais pour se moquer
du formalisme moderniste devenu à leurs yeux purement décoratif.
La guérilla se joue au niveau du goût: à l'originalité
et la qualité perçues comme signes de distinction
sociale, Présence Panchounette oppose le kitsch et la médiocrité,
leur reflet renversé et antiélitiste. La même
époque, un autre trio, nommé General Idea (1969-1990),
choisit en revanche comme terrain de bataille la culture. L'"idée
générale" portée par cette étiquette,
qui nie encore une fois l'héritage romantique tout en le
rappelant(11), c'est qu'au sens unique de la parole du pouvoir
autoritaire il faut opposer l'ambigüité, le paradoxe
et l'ironie. La guérilla se joue au niveau du langage,
mais pas du tout à la manière situationniste: Les
membres de General Idea, considérés comme des pionniers
de l'art conceptuel, détournent les signes et les significations,
déchiffrent, s'approprient et manipulent à leur
tour les contenus des médias sans pour autant s'en servir
pour faire la propagande d'une nouvelle idéologie. A la
fin des années 70 et au début des années
80, des collectifs comme Group Material (1979-1996) ou les Guerilla
Girls (1985), expérimentent de nouvelles pratiques collaboratives,
oppositionnelles ou critiques (l'exposition comme "explosion
visuelle de significations"), ayant en vue cette fois une
ouverture vers l'espace public, la "démocratisation"
de l'art. Une scène alternative new-yorkaise très
active et engagée nait à ce moment là, peuplée
d'"activistes culturels", et avec elle la critique institutionnelle
et le postmodernisme critique (Foster, Buchloh). Du côté
de l'Europe de l'Est, la formation d'un "mouvement"
comme NSK à Ljubljana (1984), un cas encore très
particulier qui a fait l'objet d'analyses très pertinentes(12),
en dit très long sur le "socialisme décadent"
de la Yougoslavie de Tito...
De la valeur politique des noms
Les deux dernières
décennies comptent plusieurs dizaines de labels, des plus
consciencieux, comme les américains Temporary Services
(Chicago, 1998), ou Mejor Vida Corp. de la mexicaine Minerva Cuervas
(1998), aux différents plus ou moins faux entrepreneurs
(Superflex, Etoy. CORPORATION, Bernadette Corporation, Société
Réaliste, IBK) qu'on présente parfois comme plus
critiques qu'ils ne sont(13). Une fois l'esprit activiste des
années 80 estompé, l'idée d'"engagement"
devient de plus en plus ambigüe, le "tournant éthique"
de l'art identifié par Rancière ou Zizek notamment
chez les adeptes des pratiques relationnelles/collaboratives se
dégradant parfois, au nom d'une vision dite "décomplexée"
de l'art contemporain, en simple "tournant commercial".
Il serait intéressant de se pencher attentivement sur chacune
de ces identités nominales qui se nomment "critiques"
et essayer de voir dans quelle mesure elles défient l’ordre
symbolique ou le système économique dominant, ou
encore quel type de relations (sociales) ou d’ordres alternatifs
ils défendent, quand c’est le cas. Dans quelle mesure
une fiction qui ne fait qu'imiter la structure, le fonctionnement
et les stratégies de communication des "véritables"
entreprises, leurs outils promotionnels et leur langage, résiste-t-elle
ou déjoue-t-elle les lois du marché ou des institutions
culturelles qu'elle est sensé critiquer? Qu’est-ce
que ces artistes-entrepreneurs produisent, représentent
et vendent à leur tour concrètement?
Poser la question
du nom permet en fait de poser plusieurs questions à la
fois. Si un nom générique désigne un type
d'alliance qui n'est pas forcément politique dans le sens
traditionnel du mot, il peut néanmoins proposer par le
biais de l'esthétique des formes alternatives de communication
et d'action, d'utilisation des images et du langage, qui ont une
valeur éminemment politique(14). Il s'agit d'interroger
par le biais de ces "idées-en-forme"(15), la
manière dont les artistes, des avant-gardistes convaincus
d'autrefois aux cyniques ou "impuissants" de l'art contemporain(16),
brisent et élargissent des notions telles que la collectivité,
la communauté, la subjectivité, comment ils les
représentent et les mettent en pratique. Un nom inventé
utilisé à la place d'un ou plusieurs noms propres,
peut être une revendication de l'anonymat ou de la "singularité
quelconque"(17), contre l'idée de la subjectivité
authentique/héroïque. Il peut désigner une
sensibilité commune, une conviction ou une intention (l'activisme,
la radicalité, la négativité), enfin la volonté
d'"adhérer" à une communauté d'idées
ou de goût. Mais il peut très bien aussi - artistique
n'égale pas critique - servir de réclame à
des ambitions idéologiques ou à des intérêts
marchands.
.
Notes
(1) Cf.
G.-E. Debord, «Encore un effort si vous voulez être
situationnistes », in : Potlatch, n.29 du 5 novembre
1957, réed. Paris, Allia, 1996, p.143.
(2) Cf. « Le détournement comme
négation et comme prélude », in : Notes éditoriales,
I.S, n.3, décembre 1959, pp.10-11 (78-79).
(3) Emblématique aussi quant à
son opposition au travail "séparé" (la
spécialisation, l'aliénation). L' "activité
situationniste" signifie l'idée d'une vision du monde
et d'une praxis "unitaires", applicables donc dans tous
les domaines de la vie.
(4) Cf. Roland Barthes, "Le mythe, aujourd'hui",
in Mythologies, Paris, Seuil, 1970 (1957), pp.189-194.
(5) Cf. Guy Debord, lettre à Asger Jorn,
1er septembre 1957, in : Correspondance, vol. 1, Paris,
Fayard, 1999 p.24.
(6) Cf. Guy Debord, lettre à Patrick Straram,
12 nov. 1958, in : Correspondance, vol.1, op.cit. pp.158-159.
(7) Le "dépassement" dialectique
de l'art et de la politique dans une perspective "totale",
c'est-à-dire relative aux comportements et aux relations.
(8) Malgré la riche bibliographie existante
au sujet de l'avant-garde, il nous semble qu'hormis les ouvrages
de référence de Peter Burger Théorie
de l’avant-garde, trad. par Michael Shaw, Minneapolis
: University of Minnesota Press, 1984 (1974), et la réplique
de Hal Foster, The return of the real : the avant-garde at
the end of the century, Cambridge, Mass.London : MIT Press,
1996, ou la très utile enquête dirigée par
Jean Weisgerber, Les avant-gardes littéraires au XXe
siècle, vol.I, Histoire, vol.II, Théorie,
Bruxelles, Le Centre d’études des avant-gardes littéraires
de l’Unversité de Bruxelles, 1975, il manque un vrai
travail de recherche sur l'histoire de cette notion, ses différents
usages stratégiques par les différents acteurs de
l'art moderne, artistes, théoriciens ou interprètes.
(9) Sur la question de l'usage et de la fonction
des noms propres dans l'art contemporain, je renvoie au numéro
1 de la revue Exposé (printemps/été
1994, pp.4-35), entièrement dédié à
la question, et notamment à la passionnante « Enquête
sur le propre des noms » de Marie-Ange Brayer, à
qui j'emprunte l'idée du nom générique comme
"excroissance du nom propre".
(10) Cf. Joseph Mouton, "Dialectique de
la bouffonnerie" ("Les noms indistincts"), in :
Présence Panchounette, L'ordre total, cat. de
l'exp., Rennes, La Criée, 1989.
(11) Selon les saint-simoniens, les artistes
de l'avant-garde devraient « exercer toujours l’action
la plus vive et la plus décisive », être portés
par une « impulsion commune et une idée générale
». In : Henri de Saint-Simon, "L’artiste, le
savant et l’industriel", Opinions littéraires,
philosophiques et industrielles (par les saint-simoniens...),
Paris, Hachette, 1975.
(12) Voir pour exemple Alexei Monroe, "NSK:
Art of the State", Interrogation Machine, The MIT Press,
2005.
(13) Je pense à l'ouvrage Les entreprises
critiques (sous la dir.) de Yann Toma et Rose Marie Barrientos,
rassemblant une série de labels ou marques aussi peu "critiques"
que E-toy Corporation ou Soussan Ltd.
(14) Je renvoie à la conclusion de Jacques
Rancière dans son ouvrage Le partage du sensible
que je trouve assez juste: "Les arts ne prêtent jamais
aux entreprises de la domination ou de l'émancipation que
ce qu'ils peuvent leur prêter, soit, tout simplement, ce
qu'ils ont de commun avec elles: des positions et des mouvements
des corps, des fonctions de la parole, des répartitions
du visible et de l'invisible. Et l'autonomie dont ils peuvent
jouir ou la subversion qu'ils peuvent s'attribuer reposent sur
la même base".
(15) L'objet de la mythologie selon Roland Barthes,
est l'étude des "idées-en-forme", ibid.
(16) Au sujet du cynisme, je renvoie aux propos
des membres de etoy. CORPORATION ; le constat de l' "impuissance
politique" des artistes dans les démocraties contemporaines
revient souvent dans les propos de Claire Fontaine. (voir les
textes/entretiens des artistes publiés dans leurs sites
internet).
(17) Cf. Giorgio Agamben, La Communauté
qui vient. Théorie de la singularité quelconque,
in : revue Multitudes (mis en ligne: mai 1990).
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Société Réaliste - Paris, France; www.societerealiste.net
Otolith Group :http://otolithgroup.org
Claire Fontaine : http://clairefontaine.ws/bio_fr.html
Irwin : http://www.nskstate.com/irwin/
Les femmeuses : http://perso.wanadoo.fr/aladin/femmeuses
The Yes Men : http://theyesmen.org
etoy.CORPORATION: http://www.etoy.com/
Guerilla Girls: www.guerrillagirls.com
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