C’est
à l’initiative des artistes eux-mêmes que
la construction d’un Cézanne-père de l’art
moderne apparaît. En France, le peintre est un temps affilié
à l’Impressionnisme mais aucun critique proche
du mouvement ne se décide à le soutenir. Il faudra,
par exemple, les recommandations répétées
de Pissarro pour que Huysmans daigne lui consacrer quelques
lignes dans Certains. Pourtant, rapidement, au-delà
des frontières, l’image d’un Cézanne
père de l’art moderne naît. Cette paternité
accordée à Cézanne émerge dans les
trois premières expositions internationales majeures
de la modernité artistique, le Sonderbund de Cologne,
les deux expositions de Roger Fry aux Grafton Galleries, le
premier Armory Show de New York en 1913.
L’impressionnisme, outil francophobe
L’Allemagne,
la première, accueille l’œuvre cézannienne
au sein de ses collections nationales grâce à la
politique d’achat de Hugo von Tschudi qui fait entrer
dès juin 1897, le premier Cézanne acheté
auprès de Paul Durand-Ruel – Le moulin sur
la Couleuvre à Pontoise – dans les collections
de la National Galerie de Berlin. L’événement
prit rapidement valeur d’exemple pour les critiques impressionnistes.
Quelques années après le scandale du legs Caillebotte,
dans un climat de haine politique franche entre les deux pays,
la démarche de Hugo von Tschudi fut considérée
comme un acte fort vers l’art moderne. Pourtant, la nationalité
de la plupart des artistes impressionnistes achetés par
Hugo von Tschudi n’échappe par à l’empereur
Guillaume II, enclin à soutenir un art propagandiste
dédié aux Hohenzollern. Utilisant l’art
à des fins nationalistes, prônant un art pour le
peuple et farouchement francophobe, l’empereur est opposé
à l’art moderne et l’utilise pour affirmer
les dérives de l’esprit français, comme
dans ce discours de 1901 :
« Les grands idéaux sont devenus pour nous, le
peuple allemand, des biens durables tandis que pour d’autres
peuples ils sont plus ou moins perdus. Il ne reste plus que
le peuple allemand qui soit en premier appelé à
veiller sur ces grands idéaux, à les cultiver,
à les poursuivre (…) »(1)
Grâce
à l’audace de Hugo von Tschudi de présenter
les œuvres impressionnistes comme des dons faits à
la couronne, l’empereur les accepte s’ils ne sont
pas visibles. Mais, tentant d’offrir une place centrale
à ces œuvres dans les galeries du musée,
le directeur du musée réorganise complètement
l’accrochage. Influencé par certains membres de
l’aristocratie berlinoise, l’empereur, suite à
un quiproquo avec Tschudi, ordonne le décrochage de ces
toiles et la démission du directeur du musée en
1908.
Cézanne, peintre expressionniste : le Sonderbund
de Cologne
Le 24 mai 1912,
s’ouvre à Cologne le quatrième et plus célèbre
Sonderbund. Le sonderbund est au départ une association
fondée en 1909 qui a pour but de promouvoir l’art
moderne, particulièrement l’art français,
au sein d’expositions qui associent les artistes modernes
aux jeunes artistes allemands. Déjà, lors de la
seconde manifestation du Sonderbund, intitulée «
Deutsche und Französisiche Kunst », Cézanne
est représenté par quelques aquarelles, mais surtout
trois toiles de Braque de 1908 sont exposées, affirmant
déjà que l’essentiel de la postérité
cézannienne se trouve dans ses influences.
Au cœur
de l’exposition, à cause notamment d’une
répartition par nationalité, cinq salles concentriques
présentaient cent vingt cinq œuvres de Van Gogh,
vingt-six œuvres de Cézanne, vingt-cinq tableaux
de Gauguin et seize œuvres de Picasso notamment, et des
artistes allemands August Macke, Paul Klee, Karl Hofer. A cette
occasion, l’émergence du triumvirat de
la modernité – Van Gogh, Cézanne et Gauguin
– témoigne d’une glorification de l’individualité
qui marquera l’histoire de l’art moderne et son
exportation. Il ne s’agit plus de montrer des mouvements
mais des individualités qui ont pris part à certains
mouvements. D’ailleurs, immédiatement, il existe
une adaptation culturelle : en Allemagne, Cézanne devient
le précurseur de l’expressionnisme.
Cézanne, chef de file : Les Grafton Galleries
Le 8 novembre
1910, s’ouvre aux Grafton Galleries, l’exposition
Manet and the post-impressionists. Dans le contexte
anglais, à la fois enclin à recevoir les impressionnistes
mais pas encore prêt à reconnaître le bouleversement
de la modernité et des avants-gardes, l’exposition
organisée par Roger Fry en 1910 est essentielle. A nouveau,
la nationalité de la majorité des artistes ou
de leur marchand va devenir la source d’un débat.
Peu de temps
avant l’ouverture de l’exposition, l’ Exhibition
of the works of Modern French Artists présentait,
à la Public Art Gallery de Brighton sous la direction
de Robert Dell, des oeuvres françaises. Les réactions
à cette exposition dédiée aux peintres
français furent vives. Depuis déjà quelques
années, la consécration régulière
de l’art français était perçue comme
une atteinte aux forces de la jeune création anglaise.
Aussi, en réaction directe à cette suprématie
française, qui est renforcée par l’exposition
de Fry, l’exposition Septule and Racinists ouvre
en décembre 1910 au Chelsea Art Club et ne présente
que des artistes anglais. Pourtant, comme dans le cas de l’Allemagne,
les organisateurs « modernes » soutiennent les expressions
artistiques venues de France sans insister sur la nationalité
des artistes, préférant défendre l’idée
d’une grande école moderne internationale.
Le paradoxe
est intrinsèque à l’organisation même
de l’exposition de Fry. L’entrée de la première
salle et le titre affirme la nouvelle supériorité
de la modernité et la paternité accordée
à Manet, mais Roger Fry place au début, juste
en face du Bar aux folies bergères, deux toiles
de Cézanne – une nature morte et Le Portrait
de Mme Cézanne à la robe rayée –,
afin de souligner l’avancée de Cézanne dans
l’aventure moderne. La première salle présentait
tous les Cézanne, au nombre de vingt-et-un, face à
huit Manet. La suprématie numéraire des trois
« héritiers » de Manet mettait en défaut
son importance dans l’émergence du mouvement. La
présence proposée comme centrale de Cézanne
et les analogies plastiques entre les trois peintres –
Cézanne, Gauguin, Van Gogh – offre, en revanche,
cette position au peintre d’Aix. La partition de l’exposition
donne à voir une sorte de filiation et Cézanne
apparaît alors comme le pivot entre Manet et les post-impressionnistes.
En réalité, Cézanne en 1910 n’est
pas encore reconnu en Angleterre et en proposant Manet comme
chef de file de cette démonstration moderne, Roger Fry
choisit un artiste désormais tout à fait institutionnalisé.
Cézanne reçoit d’ailleurs un accueil très
mitigé. Certains critiques, comme Sir William Blake Richmond,
écrivent : « Cézanne a raté sa vocation,
il aurait dû être boucher »(2).
Le 5 octobre
1912, la seconde exposition organisée par Roger Fry aux
Grafton Galleries ouvre ses portes. L’impact de la première
exposition a permis l’acceptation progressive d’une
lecture post-impressionniste, renforcée par l’exposition
Cézanne and Gauguin en novembre 1911 à
la Stafford Gallery. Au sein de la sélection de Roger
Fry, Cézanne s’affirme comme le père de
la nouvelle école, détrônant ainsi Manet.
L’équilibre de l’exposition est tout à
fait différent puisque Gauguin et Van Gogh ne sont eux-mêmes
représentés qu’avec des lithographies –
sauf une toile de Van Gogh —, quand Cézanne paraît
grâce à vingt-cinq toiles et cinq aquarelles.
L’exportation
américaine de la peinture cézannienne est déterminée
par une autre particularité : ce ne sont plus les impressionnistes,
ni même Van Gogh et Gauguin qui sont perçus comme
novateurs mais les artistes de la nouvelle génération.
Cézanne, maître à penser : L’Armory
Show de New York
L’exposition
de l’Armory show ouvre ses portes pour la première
fois à New York le 17 février 1913. Elle sera
ensuite transférée en partie à Chicago
et à Boston. Organisée par les artistes Walter
Pach, Walter Kuhn et Arthur B. Davies qui ont découvert
l’œuvre de Cézanne à la faveur de séjours
parisiens et de leur visite régulière à
l’appartement des Stein et grâce à Matisse
dont certains fréquentaient l’académie,
l’exposition suit le modèle du Sonderbund de Cologne
et des expositions de Roger Fry. Plus de 1600 œuvres sont
exposées, réparties à nouveau par nationalité,
toujours selon un procédé subjectif. Van Gogh
notamment est présenté comme un artiste français.
La salle Q —
une des quatre salles centrales – est entièrement
consacrée à l’art cézannien et à
celui de Van Gogh, présentant treize œuvres du maître
aixois, une aquarelle et des lithographies prêtées
par Vollard (3). A l’entrée se trouvait Portrait
de Gustave Boyer, mis en vente au prix de 4 000 dollars (4).
Le génie
cézannien n’est plus à prouver outre-Atlantique,
comme l’affirme l’achat le 16 mars 1913 au prix
le plus élevé de toute l’exposition, c’est-à-dire
6700 dollars, de La colline des pauvres par le Metropolitan
Museum. Cet événement institutionnel est déterminant
dans la réception critique cézannienne. Au moment
où l’avant-garde crée le scandale, son père
spirituel pénètre dans un musée. Que ce
soit le Metropolitan Museum qui acquiert cette toile n’est
pas anodin, eu égard au passage du plus grand admirateur
de Cézanne en tant que conservateur en chef chargé
des peintures en 1906 : Roger Fry.
Dans ces grandes expositions, la modernité française
s’exporte, subissant une adaptation culturelle dans le
but de montrer la vivacité d’une modernité
locale, propre à chaque pays. Le fait que ces trois expositions
soient organisées à l’initiative d’artistes
n’est pas étranger à ce phénomène.
D’ailleurs, la proclamation du Cézanne-père
de l’art moderne affirme la nécessité d’adapter
culturellement cette modernité ; à chaque fois,
sa fortune critique est globalement similaire tout en révélant
des particularités nationales. Dans un premier temps,
au début des années 1900, Cézanne est exporté
en tant qu’impressionniste. Puis, sa particularité
au sein du mouvement même, permet de l’extraire
pour en faire un précurseur tout autant qu’un génie
individuel. En Allemagne, il devient un maître de l’expressionnisme
tandis qu’en Angleterre, sous la plume de Roger Fry, il
justifie l’appellation post-impressionniste, se situant
entre classicisme et modernité. Aux Etats-Unis, il s’affirme
en tant que père de l’art moderne, comme le montre
le diagramme d’Alfred H. Barr réalisé en
1936 à l’occasion de l’exposition Cubism
and Abstract Art. D’ailleurs, lorsque le MOMA ouvre
ses portes en 1929, il débute son parcours avec Cézanne,
tandis que la France, quelques cinquante ans plus tard, au moment
de l’ouverture du musée d’Orsay le 9 décembre
1986, termine presque sa sélection avec lui. Cette considération
muséographique offre une lecture très différente
de son influence. Par la proximité des œuvres de
Matisse, Picasso, de l’avant-garde et de l’abstraction,
le MoMA donne à voir une histoire de l’art moderne
où Cézanne existe en tant que patriarche, tandis
que la présentation de ces œuvres en tant qu’artiste
du XIXe siècle lui offre la place de précurseur
aux côtés des impressionnistes, mais tend à
minimiser son impact sur les générations postérieures
1.
Wilhelm II, “Ansprache zur Einweihung des Siegesallee”,
18.01.1901 traduit et repris in : Paris-Berlin. Rapports
et contrastes France-Allemagne, Paris, Centre Georges Pompidou,
1978, p. 726.
2. Sir W. B. Richmond, « Post-impressionist
», Morning Post, 16 novembre 1910, p. 5.
3. Catalogue of the international exhibition
of modern art, Chicago, 24.03-01.04.1913 : Cézanne
Paul : Prêt d’A. Vollard : deux lithographies et
Portrait de Cézanne ; Baigneuses ; Colline des pauvres,
Auvers-sur-Oise ; Portrait ; Melun. Prêté
par E. Druet : La vielle femme au chapelet. Prêté
par J. Quinn : Portrait de Mme Cézanne, Prêté
par Mrs Montgomery Sears : Fleurs. Prêté
par J.O Summer : Moissonneuse. Prêté par
Sir William Van Horne : Portrait de Mme Cézanne.
Prêt de Stephan Bourgeois : Inconnu.
4. J. Rewald, Cézanne and America,
dealers, collectors, artists and critics, Princeton, Princeton
University Press, 1989, John Rewald détaille la présentation
des oeuvres de Cézanne à l’Armory Show,
p. 193-207.
Bibliographie
J.B. Bullen, Postimpressionists
in England, London, New York, Routledge, 1988.
M. H. Brown, The story of the Armory show,
New York, The Jospeh H. Hischorn Foundation, 1963.
A.-P. Bruneau, “Aux sources du postimpressionnisme.
Les expositions de 1910 et 1912 aux Grafton Galleries de Londres”,
Revue de l’art, n°113, 1996, p. 7-18.
P. Cézanne, Correspondance,
Paris, Grasset, 1978.
A. Gruetzner Robins, Modern Art in Britain
1910-1914, London, Merell Holberton, Barbican Art Gallery,
1997.
B. Nicolson, “Post-impressionism and
Roger Fry”, Burlington magazine, vol. 93, janvier
1951, p. 11-15.
W.B. Richmond, „Post-impressionist“,
Morning post, 16 novembre 1910, p. 5.
B. Paul, Hugo von Tschudi und die moderne
französische Kunst im Deutschen Kaiserreich, Mainz,
Verlag Philipp von Zabern, 1993.
I. Overbeck, Invented traditions. The cologne
Sonderbund Exhibition 1912. Regionalism, Nationalism and Internationalism,
MA, Courtauld Institute, 2000.
G. Pène du Bois, “The spirit and
the chronology of the modern movement”, Arts and Decoration,
mars 1913.
J. Rewald, Cézanne and America,
dealers, collectors, artists and critics, Princeton, Princeton
University Press, 1989.
Manet and Post-impressionist, London, Clive Bellantyne,
1910.
Catalogue of the international exhibition of modern art
1913, 3 volumes, New York, Arno Press, 1972.
Paris-Berlin. Rapports et contrastes France-Allemagne,
Paris, Centre Georges Pompidou, 1978.
Paris-New York, Paris, Centre Georges Pompidou, Gallimard,
1991.
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Fig.
1 Paul Cézanne, Moulin sur la Couleuvre à
Pontoise, 1881, Berlin, Nationalgalerie.
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Fig.
2 Paul
Cézanne, Nature morte avec pommes, 1893-1894,
Collection parisienne.
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Fig.
3 Paul Cézanne, Madame Cézanne à
la jupe rayée, 1877, Boston, Museum
of Fine Arts.
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Fig.
4 Edouard Manet, Bar aux Folies Bergères, 1881-1882,
Londres, Courtauld Institute Gallery.
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Fig.
5 Armory Show, 1913, New York, plan de l'exposition
et répartition.
Salle A : American sculpture and Decorative
Art.
Salle H : French paintings and Sculpture.
Matisse, Denis, Vuillard, Bonnard...
Salle G : English, Irish and German paintings
and drawings. Kaninsky, Walter Sickert...
Salle E : American paintings. Walt Kuhnt,
Arthur B. Davies.
Salle I : French paintings, watercolors and
drawings. Matisse, Picasso, Redon, Puvis de Chavanne.
Salle P : French, English, Dutch and American
paintings. Albert Pinkham Ryder, Daumier, Delacroix, Théodore
Rousseau, Monticelli, Puvis de Chavannes...
Salle O : French paintings. Mary Cassatt,
Degas, Manet, Pissarro, Renoir, Seurat, Sisley, Toulouse-Lautrec.
Salle R : French, English and Swiss paintings.
Gauguin, Picasso, Puvis de Chavannes, Augustus John.
Salle Q : Cézanne + Van Gogh.
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Fig.
6 Paul Cézanne, La colline des pauvres près
de Château Noir avec vue sur Saint Joseph, 1888-1890,
New York, Metropolitan Museum of Art.
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Fig.
7 Armory Show, 1913, New York, vue de la salle Q.
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| Fig.
8 Diagramme des mouvements artistiques, Alfred H. Barr, Museum
of Modern Art, 1936. |
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