"UN
ART POUR DES MILLIONS" : POUR UNE HISTOIRE ÉCONOMIQUE
DU CINÉMA SOVIÉTIQUE
À
partir des années 1980, le renouvellement des perspectives
en histoire générale du cinéma a contribué
à modifier les questionnements concernant le cinéma
soviétique, longtemps bornés au décryptage
du « message idéologique » ou à la
carrière de quelques « grands auteurs ».
Il est vrai qu’en Russie même, ce renouveau historiographique
a eu relativement peu de retombées, et l’ouverture
des archives a principalement bénéficié
à une meilleure connaissance des réalisateurs
et de leurs itinéraires, notamment sous l’angle
de leurs démêlés avec la censure(1). On
a redécouvert de nombreux films (production des années
1910, films « mis sur l’étagère »
des années 1930 aux années 1980), et on a progressé
dans l’édition de textes théoriques de cinéastes
(Youtkévitch, Kouléchov, Vertov) ou de mémoires
non expurgées (Eisenstein, Romm…). Par ailleurs,
la découverte de certains documents précisant
l’implication directe de Staline dans le contrôle
et la censure des films, documents par ailleurs passionnants,
a focalisé l’attention des chercheurs(2), laissant
de côté des pans entiers du fonctionnement de l’industrie
cinématographique soviétique. Or, la seule question
de la censure aurait dû logiquement mener les chercheurs
à poser celle de la distribution : si tel film était
interdit, alors que voyait le spectateur dans les salles ? Comment
y avait-il accès ? Combien de fois allait-il au cinéma,
selon les époques ? Qui décidait du nombre de
copies à tirer ? Peut-on parler pour l’Union soviétique
de succès commercial de tel ou tel film, d’un box
office ? Quelles conséquences cela avait pour l’auteur,
pour le studio ?(3)
Reprendre ces
questionnements, non pas à partir de son spectateur le
plus éminent, enfermé dans sa salle de projection
du Kremlin, mais à partir de la salle de quartier, conduit
à réviser toute une série d’a
priori. Par ailleurs, l’émergence de nouveaux
corpus de films au cours des années 1990 a conduit à
se poser de nouvelles questions : ainsi, la projection en 1996
au Musée d’Orsay des films produits par la Mejrabpom,
studio semi-privé, dépendant du Komintern, actif
entre 1924 et 1936, a révélé l’importance
d’une production commerciale sans grande ambition idéologique,
voire dépourvue de tout « message politique »,
films historiques en costumes, mélodrames, comédies,
etc. L’étude de la presse spécialisée
de ces mêmes années a révélé
parallèlement l’engouement du public soviétique
pour les stars américaines, dont la présence sur
les écrans est confirmée par les études
portant sur la programmation(4). Cette production concurrença-t-elle
la production soviétique ? Si oui, jusqu’à
quelle date ? Dans quelles conditions ces films étaient-ils
importés et pourquoi ? La réponse est simple :
pour engranger des recettes. Ce qui nous conduit à poser
des questions dans les termes bien connus des industries culturelles
d’aujourd’hui, à savoir : quelle fut, selon
les années, la part de marché de la production
nationale ?
L’idée d’un cinéma soviétique
préoccupé d’un bout à l’autre
de son histoire (c’est-à-dire de 1919, date de
sa nationalisation, jusqu’à 1991) uniquement par
des objectifs d’éducation politique et de propagande,
alternant films éducatifs et divertissants, ces derniers
visant à créer une réalité virtuelle
afin de détourner le spectateur soviétique des
violences quotidiennes, au mépris de tout objectif de
rentabilité – s’avère largement fausse.
L’idée même que le cinéma devait être
une branche rentable s’est en réalité imposée
depuis les débuts.
On posera ici quelques jalons de cette histoire.
Distribuer pour produire : un même modèle
des années 1910 aux années 1920
Les premiers
éditeurs russes de films sont avant tout des distributeurs
de la production européenne. Ils ont pris peu à
peu leurs marques en s’émancipant de leurs premiers
patrons, à la tête des succursales russes de firmes
comme Pathé, Eclair ou Cines, établis sur le territoire
de l’empire, principalement à Moscou, depuis les
premières années du XXe siècle. Peu à
peu, à partir de 1909-1910, ces distributeurs ouvrent
des studios et engagent des opérateurs. Leur poids se
renforce très rapidement, de même que leur nombre
augmente au cours des années 1910. À la veille
d’octobre 1917, le cinéma est une branche prospère
qui doit son fort développement au blocus imposé
à la Russie au début de la Première guerre
mondiale. Les films français, italiens, allemands, suédois
ou américains, très présents sur les écrans
russes dans les années antérieures, n’étant
plus importés, – le cinéma russe prend son
essor à partir de 1914(5). Mais cet essor est de très
courte durée : la fin de la guerre amène des restrictions
de matériel, puis des pénuries de pellicule (la
Russie importera caméras, projecteurs et pellicule jusqu’au
début des années 1930). Ces pénuries deviennent
drastiques, la ruine générale du pays à
partir de 1917-18 conduit au repli des quelques studios encore
en activité dans le Sud du pays non encore occupé
par les Rouges (Odessa, puis Yalta). Puis c’est, en 1920,
l’émigration de la plupart des producteurs et de
leurs équipes (réalisateurs, acteurs, opérateurs,
décorateurs). Le cinéma est à l’arrêt
jusqu’en 1922. À la rentrée de 1922, les
exploitants, profitant des mesures de libéralisation
du commerce prises dans le cadre de la Nouvelle politique économique
(NEP) en 1921, rouvrent les salles. Pas toutes, cela va sans
dire, et très progressivement. Car au sortir de la guerre,
les stocks de films sont en petit nombre et les copies en mauvais
état. C’est alors que les premières sociétés
par actions créées à la faveur de la NEP
se tournent vers l’importation de films étrangers.
Il s’agit souvent de films déjà amortis
dans la plupart des pays européens, qui sont donc vendus
à bas tarifs. Ce sont les recettes engrangées
par ces films qui vont relancer la production. Le mécanisme
est simple et donnera naissance aux premiers studios soviétiques
: ces derniers sont au départ, comme dans les années
1910, des distributeurs, et plus précisément des
importateurs et chercheront longtemps à le rester. Malgré
les récriminations de la censure(6), il faut bien relancer
la production, et dans les conditions de misère de l’Etat
bolchévik, il ne s’offre pas d’autre choix.
Le Commissariat du peuple au commerce donne son aval : 1923
est une année d’importation record. La production
soviétique ne démarre véritablement qu’en
1924. Le lien est évident et démontre qu’on
ne peut faire abstraction des questions économiques si
on veut retracer les débuts du cinéma soviétique.
Nous ne nous
arrêterons pas ici en détail sur l’essor
des différents studios au cours des années 1920,
les faillites de certains (Kino-Moskva, Proletkino…),
les succès d’autres (VUFKU en Ukraine, Goskinprom
en Géorgie, Mejrabpom-Rouss en Russie). À la fin
de la NEP, la politique du principal studio, Sovkino, est mise
en cause pour ses « dérives commerciales »
: selon ces critiques(7), le studio accorde la préférence
aux grosses productions idéologiquement peu satisfaisantes,
tient dans le mépris les films politiques ou éducatifs,
et surtout distribue à tout va des films américains
ou allemands. Sovkino est de fait devenu l’un des principaux
studios, et de surcroît détient depuis 1925 le
monopole de la distribution sur le territoire de la Russie (RSFSR).
Or la situation n’est pas simple : les studios des autres
républiques, particulièrement d’Ukraine
et de Géorgie, importent et distribuent sur leurs propres
territoires, et se livrent à la concurrence avec Sovkino.
Le système de reversement des recettes est complexe et
la législation fréquemment contournée.
Les litiges sont de plus en plus fréquents et remontent
jusqu’au Comité Central. Cet aspect de l’histoire
du cinéma dans les républiques est généralement
ignoré, or il occupe, à la fin des années
1920, une place essentielle.
À la recherche d’un modèle industriel
viable
Par manque
de temps, on se concentrera ici sur le territoire de la RSFSR.
Les critiques que rencontre Sovkino ne doivent pas masquer la
réalité : en dépit de ses efforts, Sovkino
ne parvient pas à l’équilibre des comptes,
et ceci pour plusieurs raisons : il a avalé des organismes
eux-mêmes déficitaires (comme Proletkino, Sevzapkino
ou Gosvoenkino – le studio rattaché à l’Armée
rouge), en outre l’exportation des films soviétiques
stagne, enfin et surtout, le réseau ne parvient pas à
s’étendre. En effet, l’exploitation ne dépend
pas de Sovkino, mais a été confiée au réseau
éducatif de province, à des exploitants privés,
aux administrations locales, aux syndicats et aux coopératives.
Ce réseau est largement déficitaire. L’argent
ne rentre donc pas dans les caisses. Et quand il rentre, il
ne remonte pas dans les circuits de Sovkino pour abonder les
fonds consacrés à la production. Le déficit
croît d’année en année. La situation
va être remise à plat au lendemain de la Conférence
du Parti pour le cinéma de mars 1928 au cours de laquelle
Sovkino, tout comme la Mejrabpom, sont sous le feu de la critique.
C’est lors de cette conférence qu’est lancé
le slogan d’un « Cinéma pour des millions
». L’historiographie a jusqu’ici mis l’accent
sur la reprise en main du secteur cinématographique par
le Parti, et sur la décision de privilégier le
cinéma d’éducation politique contre la production
commerciale de fiction, tant d’importation que de fabrication
soviétique(8). Et en un sens, cette lecture est juste.
Mais on insistera ici sur une autre lecture des documents produits
à cette occasion : le « cinéma pour des
millions » - cela signifie aussi une augmentation du nombre
de salles, du nombre de films, du nombre de copies, de leur
qualité et de leur durée de vie. Mais surtout,
cela doit aussi être un cinéma rentable. «
Pour des millions » au sens propre : c’est-à-dire
pour des millions de roubles ! Le cinéma doit remplacer
la vodka non plus seulement dans les loisirs des ouvriers, comme
le préconisait Trotsky en 1923, mais comme source de
revenus pour l'Etat. Enfin, c’est lors de cette conférence
qu’émerge la conscience de la dimension industrielle
du cinéma : le modèle artisanal qui prévalait
jusque là, avec une multitude de studios rattachés
au Commissariat à l’Instruction, entièrement
dépendants de l’étranger pour la pellicule
et les appareils, a vécu. Le développement du
cinéma nécessite le développement de sa
« base technique ». Si le modèle hollywoodien
n’est pas évoqué directement, c’est
bien lui qui se dessine en creux : la mise en relation de l’exploitation
avec la production doit permettre de réinvestir les recettes
dans la production et dans le développement du réseau.
Mais la conférence ne prend pas de décision quant
à la structure susceptible de permettre le développement
du secteur afin de la rendre autonome et compétitive.
Finalement, après de longues discussions au sein de multiples
commissions et instances, le modèle choisi en 1930 sera
celui d’une hyperconcentration, au niveau de l’Union
soviétique toute entière, ce qui n’a rien
d’étonnant dans le contexte du « grand tournant
». Sans entrer dans tous les développements que
ces questions exigeraient, on indiquera ici que les années
suivantes furent celles d’une crise majeure : le manque
d’investissements dans ce secteur industriel ne permit
pas l’essor de la « base technique », tandis
que l’arrêt des importations de films, de pellicule
et de matériel mit à genoux le cinéma soviétique
jusqu’en 1933 : baisse drastique du nombre de films produits,
arrivée très tardive du parlant, très faible
nombre de copies distribuées, fermetures de salles, niveau
catastrophique de l’équipement technique. Cette
histoire n’est pas encore écrite, mais mérite
que l’on s’y penche à la lumière de
la documentation issue non pas des archives des réalisateurs,
mais de celles des studios, et des différentes instances
en charge du cinéma : le Conseil Supérieur de
l’économie, le Gosplan, le Commissariat du peuple
aux finances, le Commissariat du peuple au commerce.
Un paradoxal retour au modèle antérieur
: de la guerre à la fin des années 1950
La situation
se rétablit peu à peu au cours de la seconde moitié
des années trente. Mais un coup d’arrêt très
important fut porté par la guerre : certains studios
se retrouvèrent dans la zone occupée (Kiev, Yalta,
Odessa), ou durent être évacués (Moscou,
Leningrad) : leur redéploiement en Asie centrale et en
Sibérie, puis leur retour s’accompagnèrent
de lourdes pertes qui ne furent que partiellement compensées
par l’équipement saisi principalement en Allemagne.
Or, au lendemain de la guerre, les autorités fixèrent
à nouveau des objectifs de rentabilité. L’historiographie
n’a pas encore suffisamment mis l’accent sur cet
aspect et s’est jusqu’ici surtout intéressée
aux mesures de reprise en main du secteur culturel par le Parti
qui se traduisirent dans le cinéma par un contrôle
drastique sur « la qualité idéologique »
des films. La campagne lancée à l’automne
1946 aboutit à une crise majeure de la production : remaniements
infinis apportés aux scénarios, contrôle
sur les films de plus en plus tatillon, allongement croissant
des délais de production, augmentation du nombre de films
interdits(9). Or simultanément, le cinéma devait
être rentable. C’est dans ces conditions que fut
décidée en 1947 la mise sur le marché des
fameux « films trophées » (prises de guerre
sur les territoires occupés par les Soviétiques
– Pologne, pays baltes, Allemagne). Lorsqu’on insiste
sur les films staliniens de la période du « culte
» comme le Serment (Mikhail Tchiaoureli, 1946),
ou la Chute de Berlin (idem, 1949), on oublie généralement
la réalité des salles, de la programmation : parallèlement
aux films soviétiques de la guerre froide, les films
présents sur les écrans, furent des productions
américaines des années 1930 et même des
films allemands produits sous le IIIe Reich. Sur l’ensemble
de ces prises de guerre, ensemble qui compte quelques milliers
de titres, furent sélectionnés les films de genre,
présentant un contenu politique minime : comédies
musicales, films d’aventures avec pirates, mélodrames,
etc. Ils étaient certes légèrement remontés,
mais néanmoins ces films étaient très loin
de répondre aux exigences émises à l’endroit
des films soviétiques. Ces décisions s’expliquent
par les nécessités économiques(10).
Ecrire aujourd’hui l’histoire du cinéma soviétique
nécessite de prendre en compte cette dimension. Se restreindre
à quelques films ou à quelques grands réalisateurs,
aussi fameux soient-ils, nous condamne à une vision très
tronquée d’un processus à la fois complexe
et passionnant.
Notes
1. Un vaste panorama de ces travaux est fourni
par la revue moscovite Kinovedcheskie zapiski qui, depuis sa
création en 1988, a consacré de très nombreux
articles à cette question de la censure des films. Les
résumés en anglais des 4 livraisons annuelles
sont disponibles sur le site : http://www.kinozapiski.ru
2. Voir particulièrement Grigorij Mariamov,
Kremlevskij cenzor [le Censeur du Kremlin], Moscou,
Kinocentr, 1992 ; Kremlevskij kinoteatr [la Salle du
Kremlin]. 1928-1953. Dokumenty, Moscou, Rossijskaja
Politicheskaja Enciklopedija, 2005.
3. Ces questions avaient, il est vrai, été
posées par plusieurs sociologues, pour les dernières
décennies soviétiques, à partir des années
1960-1970, notamment dans les travaux de Daniil Dondurej, dont
de nombreux articles sont disponibles sur l’internet russe.
Néanmoins, aucune étude ciblée concernant
la distribution n’a, à notre connaissance, été
menée pour la période antérieure. Ce qui
offre un contraste saisissant avec la période actuelle
pour laquelle les études et même les revues spécialisées
consacrées à la distribution sont légions.
4. On renverra ici à l’ouvrage
classique de Denise Youngblood consacré à la production
commerciale des années 1920, Movies for the masses.
Popular cinema and soviet society in the 1920’s,
Cambrige University Press, 1992.
5. Les questions économiques du cinéma
russe des années 1910 ont été abordées
dans un ouvrage ancien, réédité récemment
: Semen Ginzburg, Kinematografija dorevoljucionnoj Rossii[le
Cinéma russe avant la Révolution], Moscou, Agraf,
2007.
6. Pour cette période, une part des
dossiers de censure sont conservés : leur étude
montre que, malgré les coupes et modifications de cartons
demandés, une grande partie des films importés
sont distribués.
7. Qui viennent tant des cinéastes «
de gauche », regroupés au sein du LEF (Front gauche
de l’art), que de responsables politiques (du Comité
central, de la Direction de l’Education politique au sein
du Commissariat du peuple à l’Instruction, des
organes de censure), ou des syndicats.
8. Voir notamment Richard Taylor and Ian Christie
(dir.), Inside the Film Factory: New Approaches to Russian
and Soviet Cinema, London-New-York, Routledge, 1991. Peter
Kenez, Cinema and Soviet Society. From the Revolution to
the Death of Stalin, Tauris, 2001.
9. Natacha Laurent, L’œil du
Kremlin, Toulouse, Privat, 2004.
10. Voir à ce sujet ma contribution
au volume dirigé par J.P. Bertin-Maghit, « Les
limites de la propagande soviétique dans l’après-guerre
», Une histoire mondiale des cinémas de propagande,
Paris, Nouveau Monde, 2008, p. 561-579.
Bibliographie
Daniil Dodurej, «Kinoprokat : zhemchuzhina
industrii razvlechenija [la Distribution – perle de l'industrie
du divertissement], Otechestvennye zapiski, n°4,
2005.
Semen Ginzburg, Kinematografija dorevoljucionnoj
Rossii[le Cinéma russe avant la Révolution],
Moscou, Agraf, 2007.
Peter Kenez, Cinema and Soviet Society. From
the Revolution to the Death of Stalin, Tauris, 2001.
Kremlevskij kinoteatr [la Salle du Kremlin]. 1928-1953.
Dokumenty, Moscou, Rossijskaja Politicheskaja Enciklopedija,
2005.
Natacha Laurent, L’Œil du Kremlin,
Toulouse, Privat, 2004.
Grigorij Mariamov, Kremlevskij cenzor
[le Censeur du Kremlin], Moscou, Kinocentr, 1992.
Valérie Pozner, « les Limites de
la propagande soviétique dans l’après-guerre
», J.P. Bertin-Maghit (dir.), Une histoire mondiale
des cinémas de propagande, Paris, Nouveau Monde, 2008,
p. 561-579.
Richard Taylor and Ian Christie
(dir.), Inside the Film Factory: New Approaches to Russian
and Soviet Cinema, London-New-York, Routledge, 1991.
Denise Youngblood, Movies for the masses.
Popular cinema and soviet society in the 1920’s, Cambrige
University Press, 1992.
|
|
|
|