SUR
LA VALEUR DE L'OEUVRE D'ART... ET DE L'ARTISTE :
DE LA FÉBRILITÉ DES MARCHÉS ET AU-DELÀ
Qui dit valeur
de l’œuvre d’art pense avant tout en 2009 à
sa valeur marchande. Signe des temps mais qui ne simplifie guère
les choses car, curieusement, la communauté des économistes
a les plus grandes difficultés à définir
avec toute la généralité qu’elle
souhaiterait ce qu’est un marché et comment s’y
forment les valeurs. La raison en est simple, les marchés
sont des constructions sociales avec leur histoire et leurs
forces de changement. Et le marché de l’art est
à cet égard des plus spécifiques, peut
être précisément parce que ses objets sont
plus que d’autres chargés de valeurs non marchandes,
au sens plein du terme de ce qui existe en dehors et au-delà
de rapports marchands. C’est une spécificité
forte de l’objet dit d’art que l’on saisit
mieux, si un instant, on pense au statut de l’objet d’art
dans des sociétés sans marché…ni
histoire.
Cette simplification,
malgré ce qu’elle a d’abusif, nous aide à
faire ressortir la dimension totémique qu’acquiert
nombre d’objets dans des sociétés où
les rapports sociaux de production et d’échange
se reproduisent de façon immuable. La distinction de
statut dont sont investis certains objets fait partie de la
tradition et les jeunes y sont initiés. Si maintenant,
poursuivant notre expérience de pensée, nous imaginons
des sociétés qui se construisent une histoire
au fil des ruptures qui s’opèrent en leur sein
ou dans leur environnement, remarquons que les objets d’art
peuvent aussi s’inscrire de façon active dans cette
émergence de valeurs nouvelles, de ruptures de codes
anciens. La consécration de l’objet d’art
sera intrinsèquement aussi celle de modes et de révolutions.
Ce sont là
deux dimensions d’identification et de rupture, inhérentes
à ce qui acquiert le statut d’objet d’art,
qui lui confère une sorte de valeur transcendantale que
les rapports marchands ne domestiqueront jamais totalement,
quelles que soient les formes qu’ils pourront revêtir
au cours de l’histoire. Ce postulat peut nous aider à
suivre les grandeurs et vicissitudes des rapports marchands
qui vont se créer autour des objets d’art, disons
de l’ère des lumières à nos jours.
De l’ère
des lumières, car avec elle s’opère une
claire distinction entre ce qui est d’ordre divin ou profane,
laissant la valeur de l’objet d’art s’établir
dans un rapport direct avec les hommes, ceux qui vont la créer,
ceux qui vont la posséder et tous ceux qui vont la reconnaître
ou la nier. C’est aussi une période à partir
de laquelle l’artiste est parfaitement reconnu. Cette
distinction du créateur est une caractéristique
forte du marché de l’art. La reconnaissance de
l’artiste va de pair avec celle de l’objet d’art,
alors que pour tout autre objet le rapport marchand a en premier
lieu un rôle d’écran. Il est transfert de
propriété sans mémoire : possession vaut
titre alors que l’objet d’art tient une grande part
de sa valeur de ce que le cordon n’est jamais rompu.
Mais revenons
à l’histoire « moderne » de ces rapports
marchands particuliers. Le fait important est alors l’émergence
de l’artiste qui dans son atelier cherche à rendre
compte du monde de façon « réaliste »
, à sa manière, dans ses œuvres, peintures
ou sculptures. La renaissance avait déjà redonné
figure à l’artiste, écho des statuts divers
que ces derniers avaient pu avoir dans l’antiquité.
Le siècle des lumières consacre son environnement
de travail, domestiquant la valeur de ses productions. Le travail
bien fait comme le temps passé donne sa valeur aux productions
de l’artisan qu’est l’artiste, son atelier
est un lieu d’exposition et de vente. Le marché
de l’art est au plus proche de celui des produits de l’ère
pré industrielle. Ce classicisme ne réduit pas
pour autant toutes les singularités de l’œuvre
d’art. Quelque chose échappe au réalisme
des portraits du monde, ce que traduit l’énoncé
du philosophe du 17ème siècle Francis Bacon :
« la nature des choses se livre davantage à travers
les vexations de l’art que dans sa liberté propre
»[1]. La valeur des grandes œuvres se nourrira de
l’étrangeté des regards que sauront poser
sur le monde des grands maîtres de Vélasquez ou
du Gréco aux peintres français de la fin du 19ème
comme Courbet ou Renoir.
Mais l’ère
industrielle, où la manufacture va définitivement
consacrer la séparation entre producteur et produit,
s’accompagnera d’une réelle rupture, accentuant
les singularités des marchés de l’art. C’est
dans les temps longs de cette évolution industrielle
que l’on voit la figure de l’artiste acquérir
une autonomie radicalement nouvelle. La figure emblématique
de cette émancipation apparaîtra dans l’entre
deux guerres avec les surréalistes, leur manifeste et
les ready made de Marcel Duchamp, pied de nez volontaire aux
autres marchés que gagne la standardisation. Mais cela
n’est possible que dans la mesure où une fraction
de la clientèle des marchés de l’art se
reconnaît elle-même dans cette « vexation
» de l’art poussée à une puissance
nouvelle. La volonté de distinction des nouvelles classes
bourgeoises que souligne Thorstein Veblen au tournant du 20ème
siècle se prête bien à cette « révolution
».
Le marché
de l’art acquiert ainsi ses caractéristiques modernes,
le singularisant fortement des structures de marché de
produits, en particulier par le statut donné à
l’artiste, comme par les postures différenciées
de sa clientèle. Ce marché de l’art semble
ainsi renouer avec les dimensions qui furent les siennes dans
ces arts dits premiers.
C’est
sans doute ce que l’on a pu croire au sortir d’une
seconde guerre mondiale où les régimes totalitaires
avaient réintroduit un temps des formes archaïques
d’un art d’Etat, mêlant cyniquement rapport
marchand et pillage des œuvres. En fait, les deux dernières
décennies du vingtième siècle, marquées
par une certaine généralisation des rapports marchands
à l’échelle du monde, ont fait apparaitre
la complexité des liens qui pouvaient être tissés
entre ce monde de l’art, devenu indissociable de celui
des artistes comme de celui des amateurs et des promoteurs,
et celui des affaires.
Cela se voit
tout d’abord à l’importance des intermédiations.
L’art de la distinction des amateurs, que soulignait après
Veblen Pierre Bourdieu, passe maintenant par tout un appareillage
de musées, médias, autres institutions publiques
et mouvements associatifs sans parler du rôle plus classique
des galeristes et autres intermédiaires directement intéressés
à la commercialisation des produits. Cette intermédiation
à multiples relais fait du marché de l’art
(prenant un singulier pour cet ensemble très pluriel
pour souligner l’imbrication de ces différents
marchés) celui où la fonction de prescription
est des plus sophistiquée. Elle peut prendre comme objet
aussi bien le produit que l’artiste ou un groupe d’amateurs
spécifiques.
Un des produits
de cette forte mobilisation d’intermédiaires et
de la triple dimensionnalité de ce qui se vend, tout
à la fois les œuvres, les artistes et les amateurs
ou experts éclairés, est une affluence extrême
de « mouvements artistiques » vendus comme autant
de différenciations de produits.
Cette imbrication
singulière des relations marchandes dans un domaine artistique
d’une envergure nouvelle par la place qu’il s’est
acquis dans la cité, jouant sur les différentes
dimensions qu’il a pu déployer dans la première
moitié (autonomie de l’artiste) puis la seconde
moitié (autonomie de l’intermédiation) du
vingtième siècle, n’en suit pas moins les
évolutions générales qui peuvent affecter
les rapports marchands de par le monde (cf Benhamou 2008).
Les deux dernières
décennies ont vu les rapports marchands largement transformés
par les développements d’une finance globalisée.
Cette vague de financiarisation a eu ses répercussions
sur le marché de l’art (singulier et pluriel).
La dimension spéculative, déjà inhérente
à des marchés qui par essence prennent parti sur
l’avenir d’œuvres, d’artistes et d’amateurs
s’en est trouvée fortement accrue. Les facilités
de crédit ont conduit à la constitution de bulles
spéculatives, forçant certaines côtes dans
l’espoir de revendre à moyen terme des produits
rapidement surévalués.
Malgré
l’échelle internationale de ces pratiques, qui
peut toucher plus particulièrement les formes d’art
très contemporain (cf Moreau et Sagot-Duvauroux, 2006),
l’importance de la socialisation qui s’est créée
autour des domaines artistiques devrait permettre de limiter
les dérives que peuvent provoquer quelques très
riches opérateurs dont les préoccupations fiscales
sont souvent claires. Ceci passe sans doute par un apprentissage
collectif et des actions de réglementations publiques
diligentes. L’interdiction faite aux grandes officines
de ventes aux enchères de prêter de l’argent
aux enchérisseurs, comme une plus grande vigilance sur
la valeur réelle des dons d’œuvres d’art,
contreparties d’avantages fiscaux vont dans le bon sens.
Une façon
de hâter un jugement de l’histoire sur la valeur
des œuvres d’art que l’on pressent plus juste,
même si le temps passé ne fait pas disparaître
coteries et spéculations.
Mais cette vigilance
dans le domaine devrait surtout tenir à ce qui perdure
largement dans ces marchés d’art des dimensions
initiales, fondamentalement non marchandes, dans la valeur assignée
aux œuvres d’art. Dans un univers asséché
par la généralisation de rapports marchands, dans
des aspects toujours plus nombreux de la vie sociale, le domaine
artistique conserve une dimension empathique, d’ouverture
et d’écoute aux problèmes et vues d’autrui
qui reste relativement unique, spécifique. On en perçoit
l’importance à la place prise par l’art à
tous les niveaux de la cité, dans ses formes les plus
magnifiées comme les plus modestes. Cette empathie est
d’ordre émotionnel, largement portée par
un rapport aux artistes, elle est aussi d’ordre cognitif,
portée par tous les signes de reconnaissance qu’inscrivent
les nombreuses instances d’intermédiation. Tous
ces arts modernes ont par là conservé ou plutôt
reconstruit des dimensions fondamentales que l’on reconnait
aux arts premiers. En ce sens, la meilleure façon de
pallier les nombreuses dérives que provoque inéluctablement
l’imbrication partielle de ces rapports avec des relations
marchandes est de favoriser confrontations et réappropriations
citoyennes de la création artistique dans toutes ses
dimensions. Une façon d’y parvenir serait de multiplier
les formes collectives non marchandes d’interventions,
en particulier au sein du vaste espace d’intermédiation
qui s’est constitué dans la seconde moitié
du 20ème siècle. Il y a là un potentiel
pour une appropriation citoyenne qui contribuerait à
pallier les dérives induites par une financiarisation
qui s’est exercée de façon excessive et
à une échelle internationale.
Note
[1] Enoncé qui inspira
le titre de l’ouvrage de Svetlana Alpers (2005).
Bibliographie
ALPERS, S., Les vexations de l’art
: Velasquez et les autres, Paris, Gallimard, 2005.
BENHAMOU, F., L’économie de
la culture, Paris, La Découverte, Collection Repères,
2008.
BOURDIEU, P., La distinction :critique sociale
du jugement, Paris Editions de Minuit, 1979.
MOUREAU, N., SAGOT-DUVAUROUX, D., La marché
de l’art contemporain, Paris, La Découverte,
Collection Repères, 2006.
VEBLEN, T., The theory of the leisure class,
Penguin Books, 1899, 1994.
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