L’artiste savant
Ancien étudiant
en droit à l’Université de Moscou et jeune
savant anthropologue, Kandinsky se révèle vite
le stratège, par excellence, de la cause moderne. Dès
1901, il ouvre une véritable campagne qu’il va
mener durant toute sa vie et dont le but est de protéger
la création moderne en abolissant ou en contournant le
pouvoir des institutions culturelles telles que l’Exposition,
l’École et la Presse qui s’y opposent en
exerçant leur droit de jugement, de jury, d’expertise,
de critique. Pour soumettre cette machine culturelle au service
de l’artiste, il faut « occuper » ces points
stratégiques. L’affiche de la première exposition
de Phalanx – association que Kandinsky fonde
et préside à Munich, qui organise, de 1901 à
1904, douze expositions et qui est également une école
où Kandinsky enseigne – reflète parfaitement
le caractère offensif de sa stratégie.
La nécessité de développer de telles stratégies
est sans doute, en grande partie, liée chez Kandinsky
à son entrée tardive en peinture. Comment, en
effet, quelqu’un qui commence à étudier
la peinture à l’âge de 30 ans et qui commence
à exposer à l’âge de 35 ans, peut-il
construire rapidement une carrière artistique dans un
paradigme socio-culturel sinon figé, du moins fortement
structuré ? Certainement pas en attendant que ce paradigme
réagisse à sa parution et lui fasse « naturellement
» de la place !
Contrairement aux nombreux artistes « professionnels »
qui passent par des années d’apprentissage et par
les sentiers battus des expositions et des concours, Kandinsky
s’apprête donc, dès le début, à
sauter les étapes. Il possède pour cela d’autres
armes que la plupart des artistes : d’une part, une base
économique, assurée par la fortune de son père
qui était sensible à son choix, base suffisante
pour qu’il n’ait pas eu à vendre ses oeuvres,
et d’autre part, une pensée structurée,
une double culture russe et allemande, une double écriture
également. Pour faire reconnaître la « valeur
» de son art, il adopte, en fonction de ces données,
une stratégie qui n’est pas celle du marché
de l’art, ayant pour but la reconnaissance par les consommateurs
potentiels, par le public au sens large. Mais alors de quel
type de reconnaissance s’agit-il pour Kandinsky ? Auprès
de quel auditoire cherche-t-il à imposer la valeur de
ses œuvres ? Par quels moyens pense-t-il atteindre ce but
?
L’une des façons de reconsidérer cette question
est de revenir au commencement et de relire les premières,
voire la toute première, publication de Kandinsky parue
en 1901 car c’est là, sous une forme « jeune
», non encore figée, à travers ce qui lui
échappe, que l’on découvre, plus facilement
que dans les textes plus tardifs, certaines de ses ambitions
et stratégies.
Le faux critique
C’est
en 1901, date à laquelle, à Munich, Kandinsky
crée son association Phalanx, qu’il commence
à exposer en Russie. Sa première apparition sur
la scène artistique moscovite a lieu dans le cadre de
la VIIIe exposition de la Société des peintres
de Moscou, où il présente seize de ses toiles.
Pourtant, ce début n’est nullement remarqué
par la critique : le nom de Kandinsky n’est mentionné
dans aucun article consacré à cette exposition.
Kandinsky réagit à ce silence par un article qui
paraît, le 17 et le 19 avril 1901, dans le journal moscovite
Les nouvelles du jour ( Novosti dnja). Ce premier texte
de l’artiste consacré à l’art –
il n’a écrit auparavant que des textes «
savants » - porte le titre significatif : La critique
des critiques (Kritika kritikov)(1). Nous devons tout de
suite prendre conscience du fait que Kandinsky ouvre une offensive
non pas face à une accusation, mais face au silence :
il n’est pas personnellement accusé, mais tout
simplement oublié des critiques.
L’article s’ouvre, en effet, par une attaque dont
Kandinsky emprunte le ton au poème cité en exergue
:
Es ist leicht, eine kluge Grimasse zu schneiden
Und ein kluges Gesicht
Und gewichtig zu sagen : Dies mag ich leiden
Und jenes nicht.
Und wiel ich Dies lieden mag so muss es gut sien,
Und jenes nicht –
Vor solchen Leuten musst Du auf der Hut sein
Mit deinem Gedicht !
Le choix de ce poème de Friedrich von Bodenstedt (1819-1892)
est significatif. Ce dernier fut autant poète que savant,
et tout particulièrement un orientaliste, c'est-à-dire
un ethnographe et anthropologue avant la lettre. Il vécut
en Russie, à Moscou et à Tiflis, apprit le russe
et devint traducteur de la poésie russe, notamment de
Pouchkine, en allemand. Ainsi, tout comme Kandinsky, ce fut
un homme à double vocation – scientifique et artistique
– et à double culture linguistique. La question
du bilinguisme de Kandinsky est l’une des plus importantes
que nous ayons à nous poser, mais nous la laisserons,
pour le moment, de côté.
Ce
que von Bodenstedt accuse dans son poème, c’est
en un seul mot : l’imposture. Le critique ne possède
pas la vraie intelligence des choses dont il prétend
être juge, mais il la mime en arborant des grimaces d’intelligence
(eine kluge Grimasse) et c’est là-dessus
qu’il instaure son autorité qui lui permet de trancher
en rejetant tout ce qui dépasse son entendement (Und
jenes nicht) et en créant ainsi le phénomène
même du rejeté ou du refusé (jenes).
C’est sur l’argument de l’imposture que Kandinsky
va également construire, en bon juriste, son accusation,
en remettant en cause le principe même de la critique
artistique extérieure à l’art.
«
Dans tous les domaines, on n’écoute et on ne prend
en compte que l’opinion des personnes qui connaissent
leur domaine de manière pratique ou théorique,
des personnes qu’on appelle des spécialistes. Une
exception honorable n’est faite que pour l’art et
la littérature ; dans ces domaines-là tout un
chacun peut proclamer à haute voix, avec un aplomb, une
autorité et une « grimace d’intelligence
» : « Ceci est beau et cela ne vaut rien ».
N’importe qui désireux de voir ses « œuvres
» imprimées et d’en toucher des honoraires,
prend la plume et écrit tout ce que bon lui semble. On
lit ses écrits et on le nomme critique. Et si celui-là
est d’un sans gêne exceptionnel, il commence à
divulguer ex cathedra toute sorte d’absurdités
vulgaires qui naissent dans sa tête. Et au public de «
faire au lecteur une ovation »(2).
Le public et la foule
En s’appuyant sur une autre citation de von Bodenstedt,
Kandinsky identifie ce « public » avec une «
foule ignorante ».
« En effet, la foule se laisse abuser. Mais comment peut-elle
faire autrement ? Dans les domaines qu’elle ignore, peut-elle
faire autrement que d’écouter un ignare audacieux
qui proclame ses « vérités » gratuites
avec autant d’aplomb et de persuasion ? Ainsi je me permets
de poser cette simple question : peut on confier à ce
tout un chacun de délibérer dans le domaine de
l’art ? »(3)
L’article de Kandinsky est construit comme un réquisitoire
exemplaire. Il choisit bien son lecteur, ou plutôt il
le crée. Ce lecteur qui va répondre à sa
question est donc décider, en quelque sorte, du sort
de l’art ne fait pas partie de la foule « coupable
» d’ignorance. Ce n’est pas forcément
un spécialiste non plus, mais, en revanche, un «
homme capable de réfléchir », c’est-à-dire
un homme doté d’un sens commun, un juré.
Pour répondre à la question posée, Kandinsky
propose à cet homme de prendre en compte la place et
le rôle de la critique artistique. Cette place, telle
qu’il la définit, est bien décisive : la
critique sert d’intermédiaire entre l’artiste
et le public.
Le fait que l’art est fait pour le public ou, du moins,
pour un certain public, que c’est le public qui attribue
à l’art sa valeur, notamment en l’achetant,
est complètement absent de la logique de Kandinsky. Les
notions de commanditaire ou de marché sont totalement
exclues de son appareil intellectuel. Tout au contraire –
et c’est là-dessus qu’il construit son réquisitoire
– il existe et il a toujours existé, depuis la
nuit des temps (!), un hiatus profond entre le public et les
artistes, dû au fait que les artistes consacrent leurs
vies à l’art et que le public n’y voit qu’un
des moyens de se distraire et de s’amuser. Il lui est
donc hostile, par définition.
Ce « mauvais » public est composé de tous
ceux qui ne sont pas des artistes. Le vrai public des peintres
est composé seulement de peintres, celui des sculpteurs
de sculpteurs, celui des architectes d’architectes, etc.
Ainsi, dans son essai « Qu’est-ce que l’art
? » (1898), l’une des plus importantes manifestations
de la critique d’art russe de la fin du XIXe siècle,
Léon Tolstoï, n’étant pas peintre,
ne peut que reproduire à propos de la peinture les opinions
de la foule ignare. Il semblerait donc qu’il n’y
ait que les peintres qui puissent « critiquer »
les peintres, les musiciens qui puissent écrire à
propos de la musique etc.
Le bon critique
Or, il existe, poursuit Kandinsky, un nombre infiniment petit
de personnes capables de comprendre l’art sans le pratiquer.
Le rôle du critique est de communiquer avec ce petit groupe
et de tenter d’y intégrer de nouveaux membres en
« donnant la vue aux aveugles ». Mais qui est ce
critique qui apparaît sous la plume de Kandinsky comme
un thaumaturge ? Est-il lui-même artiste ? Oui et non,
répond Kandinsky. Oui, car du point de vue psychique
et physiologique il est constitué comme un artiste :
il a les yeux et les nerfs qui voient et qui réagissent
de manière particulière à la beauté.
Non, car il ne pratique pas un art.
Mais il n’en est pas moins un spécialiste, car
par amour pour l’art il consacre sa vie non pas à
la pratique de l’art mais à son étude. L’idée
de la vocation est très chère à Kandinsky
: tout comme dans le cas de l’artiste, il souligne ici
la notion du sacrifice et du temps consacré à
cette activité. Une autre qui ne lui est pas moins chère
est celle de la science (znanie) que le critique acquiert
au terme de ce sacrifice.
A
toutes les époques, les spécialistes définis
ainsi étaient les seuls à avoir le droit de parler
de l’art. Mais à l’époque actuelle,
écrit Kandinsky, cette règle doit être appliquée
avec encore plus de rigueur car cette époque est marquée
par un véritable changement : « brusquement les
artistes découvrent (otkryvajut) de nouveaux
domaines de la beauté dans la nature, que leur prédécesseurs
ne voyaient pas, et frappés par leurs découvertes,
ils tentent passionnément d’extraire ces perles
nouvelles de la masse générale de la nature, pour
les montrer aux autres »(4). Le rôle du critique
est d’expliquer aux autres ces nouveaux phénomènes
découverts par les artistes.
Ayant défini ainsi la nature et le rôle du critique
d’art, Kandinsky passe ensuite à la démonstration
des faits « criminels ». Il « déconstruit
» les articles des critiques russes en démontrant
non pas qu’ils sont de mauvais critiques, mais qu’ils
ne sont pas des critiques du tout. Il s’agit donc d’un
cas d’imposture, de « kluge Grimasse », de
masques que Kandinsky arrache, ou encore de la nudité
du roi dans le fameux conte d’Andersen que cite Kandinsky.
Cette partie de l’article est également très
riche pour celui qui cherche à explorer l’univers
intellectuel de Kandinsky. Mais nous nous permettrons de nous
arrêter là pour une conclusion provisoire.
Le modèle scientifique
Il paraît clair que ce premier texte publié par
Kandinsky doit être considéré comme un acte
de prise du pouvoir qui n’attribue qu’aux spécialistes
ou collègues le droit de se prononcer sur la valeur des
œuvres d’art et de communiquer ce jugement à
un public plus large, par définition hostile à
l’art. Apparemment déterminé par le paradigme
romantique, cette construction correspond, en même temps,
au modèle de l’expertise scientifique. C’est
cette composante scientifique de la façon de faire de
Kandinsky, qui est rarement prise en compte, que nous voudrions
souligner.
Durant
les années précédant son choix de carrière
artistique, Kandinsky est déjà plus qu’investi
dans la carrière scientifique. La rupture avec la science
est décrite par lui dans ses Regards sur le passé
comme une rupture épistémologique, voire existentielle,
comme une perte de la foi. Cette rupture se fait sous l’influence
d’une découverte qui, au lieu de l’assurer
des progrès de la science, lui prouve sa profonde misère.
«
La désintégration de l’atome était
la même chose, dans mon âme, que la désintégration
du monde entier. Les murs les plus épais s’écroulaient
soudain. Tout devenait précaire, instable, mou. Je ne
me serais pas étonné de voir une pierre fondre
en l’air devant moi et devenir invisible. La science me
paraissait anéantie : ses bases les plus solides n’étaient
qu’un leurre, une erreur de savants qui ne bâtissent
pas leur édifice divin pierre par pierre, d’une
main tranquille, dans une lumière transfigurée,
mais tâtonnaient dans l’obscurité, au hasard,
à la recherche de vérités, et dans leur
aveuglement, prenaient un objet pour un autre »(5).
La
misère de la science est donc liée à sa
subjectivité, à son caractère humain. Finalement,
malgré tous les progrès de la science et de la
technologie, l’homme cherche toujours à connaître
le monde en n’ayant pour instrument que sa propre nature
humaine, avec tout ce qu’elle comporte d’imparfait
et de limité. Il n’y a donc pas de raison de conférer
à la science une valeur supérieure qu’à
l’art. La vérité recherchée par la
science et par l’art, c’est la même Vérité
: « J’ai reconnu avec le temps et très progressivement
que la « Vérité » en général,
et plus précisément en art, n’est pas une
donnée X, une grandeur imparfaitement connue, mais immuable
; c’est au contraire une grandeur variable, animée
d’un mouvement lent et permanent »(6).
L’artiste
peut même davantage espérer atteindre la Vérité,
parce qu’il est, plus qu’un scientifique, conscient
de ses propres limites.
Or,
en considérant l’art d’un point de vue gnoséologique,
en imposant la recherche de la Vérité
comme but de l’art, Kandinsky jette un pont entre l’activité
artistique et le mode de fonctionnement scientifique. Remplacer
la science par l’art, en gardant la Vérité
comme objectif, signifie remplacer une science, notamment une
science expérimentale ayant affaire à l’étude
du monde phénoménal observable à l’aide
des instruments de plus en plus sophistiqués, mais toujours
trompeurs car construits par l’homme, par une autre science,
ayant affaire à un autre type de phénomènes,
observables non pas à l’aide des instruments mais
par l’homme lui-même en tant qu’instrument
qui développe sa sensibilité, ses yeux et ses
nerfs.
Dans l’une comme dans l’autre, néanmoins,
la valeur est attribuée avant tout à la découverte.
C’est justement en tant que découverte –
et selon tous les critères de la science expérimentale
- que Kandinsky décrit, comme on l’a vu, le changement
dans l’art de son époque : les artistes découvrent
les nouveaux phénomènes dans la nature qui étaient
toujours là mais qu’on ne voyait pas avant et tentent,
à l’aide de leur art, de les extraire de la nature.
Or, la découverte scientifique ne peut être soumise
qu’à l’approbation d’un seul jury,
celui des « pères » et des « frères
», des « collègues » et seulement ensuite
et à cette seule condition, de la société.
Inversement, ce qui est reconnu par le milieu des spécialistes
ne peut être « critiqué » ou remis
en cause par aucun public.
Il
nous paraît très clairement (bien que cela n’ait
jamais été remarqué jusqu’à
présent) que la découverte de l’abstraction
en 1910 est orchestrée par Kandinsky sur le modèle
de la découverte scientifique dont la reconnaissance
n’appartient qu’à la communauté artistique.
Cette découverte est fixée (brevetée ou
patentée) dans une série de textes publiés
en 1911-1913 - Du spirituel dans l’art (1911/12),
les articles du Cavalier Bleu (1911) et les Regards
sur le passé (1913, 1918) – dans lesquels
Kandinsky non seulement explique lui-même sa découverte
mais raconte le chemin qui l’a mené vers cette
révolution, ou plutôt il décrit sa vie comme
le chemin droit vers la découverte (qui se fait néanmoins
« par hasard ») en excluant de cette construction
tout détail inutile. Le livre de la veuve de l’artiste
Nina Kandinsky (1976)(7), en apportant quelques rares détails
supplémentaires, ne fait que cristalliser l’image
créée par l’artiste. En poursuivant la volonté
de Kandinsky, elle insiste tout particulièrement sur
la priorité de sa découverte exactement comme
s’il s’agissait de la découverte de la radioactivité.
Le génie en science et en art
De manière apparemment paradoxale, l’artiste adopte
donc le fonctionnement propre à la science expérimentale
dont les découvertes sont soumises à l’expertise
strictement interne. Mais peut-on aller plus loin que ce simple
constat du paradoxe ?
Dans
ses Regards sur le passé, Kandinsky ne cite
que peu de noms de ceux qui l’ont influencé sur
le chemin de sa découverte. Nous devons être d’autant
plus attentif à chacun d’entre ces noms. Ainsi,
en énumérant les sciences qu’il a étudiées
à l’Université, il mentionne : « le
droit criminel qui me touche particulièrement et peut-être
trop exclusivement à cause de la théorie de Lombroso,
qui était encore nouvelle (…) »(8). Sans
aucun doute, Kandinsky évoque-t-il ici la théorie
de l’homme criminel (1876) de Cesare Lombroso (1835-1909),
mais il nous est difficile de ne pas supposer qu’il a
lu également L’homme du génie (Genio
e follia, 1864) de ce dernier(9), traduit en russe par
Tarnowski et Tehukinova(10) qui ont ajouté de nouveaux
documents empruntés à l’histoire de la littérature
russe.
Comme
il est bien connu, le génie de Lombroso est, de même
que son criminel, un phénomène de pathologie naturelle
dont il décrit la physiologie(11). En analysant des centaines
de « cas », Lomobroso dresse un portrait «
robot » du génie qui inclut, par exemple, la petitesse
du corps, le rachitisme, la maigreur ou la gracilité
extrême, une forme particulière du crâne,
mais aussi la précocité ou l’attardement,
le bégayement, le vagabondage, le somnambulisme, etc.,
le plus important étant l’hyperesthésie
– l’exagération physiologique ou pathologique
de l’acuité visuelle et de la sensibilité
des divers sens :
« Si nous recherchons plus intimement, à l’aide
des autobiographies, les différences physiologiques qui
séparent un homme de génie d’un homme ordinaire,
nous trouvons qu’elles consistent en une sensibilité
morbidement exquise. (…) Ils sentent et remarquent plus
de choses, avec une plus grande vivacité et une plus
forte ténacité, que les autres hommes (…).
Les infiniment petits, les accidents que le vulgaire n’aperçoit
pas, ou ne remarque pas, sont surpris par eux, rapprochés
de mille manières, auxquelles le vulgaire donne le nom
de création (…) »(12).
Ainsi,
le génie est une sorte de machine produite par un accident
de la nature, et qui devient un instrument par excellence de
la connaissance de la nature. Grâce à son extrême
sensibilité, aux yeux et aux nerfs organisés spécifiquement,
l’homme de génie produit des découvertes.
Découvrir, voir ce que les autres ne voient pas, est
sa fonction physiologique. Peu importe qu’il soit savant
ou peintre, le génie de Lombroso est essentiellement
un inventeur, un découvreur, un créateur du nouveau.
Dans la préface à la traduction française
de son livre, Charles Richet résume le propos de Lombroso
dans la figure de Lavoisier : « Il découvre des
faits très simples, que des milliers d’observateurs
n’avaient pas vus, quoiqu’ils eussent passé
devant leurs yeux avant d’avoir passé devant les
yeux de Lavoisier »(13).
De nombreux points du modèle de Lombroso se retrouvent
dans les textes de Kandinsky qui s’approprie son idée
de la « découverte » dont le mécanisme
(l’hyperesthésie du génie) est semblable
en art et en science. Mais, selon Kandinsky, il est également
semblable chez le critique qui, lui aussi, doit représenter
une forme de pathologie, avoir les yeux et les nerfs différents
des autres, pour découvrir la nouveauté, cette
fois non pas dans la nature, mais dans l’art. En passant
par l’épreuve de la science expérimentale,
le génie romantique répend ainsi sa lumière
sur le domaine de la critique d’art au moment même
de sa professionnalisation.
Notes
1. Malgré
la « double » publication de cet article en anglais
(ed. Kenneth C. Lindsay et Peter Vergo, Boston, 1982) et en russe
(ed. N. Avtonomova, D. Sarabjanov, V. Tourtchin, Moscou, 2001)
ce texte reste très peu exploité par les auteurs
des ouvrages consacrés à la période de Kandinsky
d’avant la découverte de l’abstraction. Voir
notamment les études de Peg Weiss (1979, 1995), Jelena
Hahl-Koch (1993), Igor Aronov (2006) etc.
2. Nous traduisons le texte du russe en utilisant
l’édition de 2001, t. 1, pp. 37-38.
3. Ibid, p. 38.
4. Ibid, p. 39.
5. W. Kandinsky, Regards sur le passé
(1913 pour l’édition allemande, 1918, pour l’édition
russe), Paris, Hermann, 1974, p. 99.
6. Ibid, p. 123.
7. Nina Kandinsky, Kandinsky et moi,
(Munchen, 1976), Paris, Flammarion, trad. fr., 1978. Comparable
avec certaines biographies des scientifiques, comme celle de Marie
Curie écrite par sa fille. Voir : Thomas Swann Harding,
« Science and propaganda », American Journal of
Economics and Sociology, vol. 7, n° 4, Jul. 1948, pp.
475-486.
8. W. Kandinsky, Regards sur le passé,
op. cit., p. 95.
9. Pour l’édition française
consultée : Cesare Lombroso, L’homme du génie,
traduit sur la VIe édition italienne par Fr. Colonna d’Istria,
agrégé de philosophie et précédé
d’une préface de m. Ch. Richet, professeur à
la faculté de médecine de Paris, Paris, Félix
Alcan, 1889.
10. Saint-Pétersbourg, 1985.
11. Ou plus exactement une psychose (une irritation
de l’écorce cérébrale) due à
la dégénérescence (cette dernière
pouvant être progressiste, comme la perte de la queue animale
chez l’homme)
12. Ibid, p. 37.
13. Ibid, p. XIV.
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