LE
PRINCIPE ET LA RÉALITÉ
L’établissement
de la valeur d’une œuvre, avant que l’artiste
qui l’a produite n’entre dans le circuit commercial
et ne devienne l’objet de la loi de l’offre et de
la demande, ne correspond à aucune règle économique.
Il s’agirait, en cette occurrence, plutôt d’un
concours de circonstances qui conduit à l’élection
de tel ou tel. Car, en fait, il ne s’agit pas tant d’élire
une œuvre que d’admettre un artiste dans le cercle
très fermé du marché de l’art. L’art
contemporain obéit néanmoins à un certain
nombre de règles qui sont comme autant d’étagements,
pour reprendre l’expression deleuzienne, et de surfaces
de contact. Dans ce dispositif, une succession d’événements
concourent à l’établissement et à
la confirmation d’une valeur qui, quel que soit le mode
de consécration choisi, demeurera un principe aléatoire,
tant que l’onction historique ne sera pas passée
par là. Les biennales et les grandes expositions, les
musées, les critiques et commissaires, dans un second
temps les foires et les galeries, constituent le cadre de cette
transsubstantiation d’un nouveau type.
Au début
de l’humanité, l’art est humble dans sa démarche.
Il ne s’analyse pas et ne se détache pas du geste
premier. Il n’est pas l’objet de commentaires savants,
puisqu’il est une expression naturelle, quotidienne, qui
participe de la définition même de l’humanité.
Peindre est un geste aussi essentiel que boire et manger. Cela
ne se questionne pas. Les hommes n’entendent pas se confronter
au Grand Architecte mais souhaitent lui donner la place qui,
pensent-ils, lui revient. L’art est collectif, anonyme.
Le geste est plus fort que son résultat. Puis vient le
moment où, en impudent Prométhée, en Eve
avide de connaissances, l’homme se rebelle et entend maîtriser
lui-même sa propre destinée. Chassée du
jardin d’Eden, ou condamné à se faire dévorer
le foie pour l’éternité, l’homme tombe
dans le piège qui condamna Narcisse. Il se croit tout
puissant. Et le résultat de cette transformation est
que l’artiste se met à signer « son »
œuvre, substituant par là le nom au geste. Certains
ont même vu dans le fait artistique « la célébration
de la mort du Dieu ». En effet, qu’aurait-on à
faire désormais d’un créateur dont on est
devenu l’égal ? Ne dit-on pas d’un artiste
qu’il est un « créateur » ?
Résumons-nous
: l’individuation de l’artiste et l’incarnation
de l’œuvre constituent la première étape
de l’établissement d’un étalonnage
arbitraire comme règle universelle. Et la complexité,
ou pour employer un terme à la mode, l’illisibilité
du marché de l’art contemporain, n’est sans
doute que la conséquence lointaine d’une faute
originelle. À la naissance de l’art se trouvait
une démarche ontologique qui est aujourd’hui remplacée
par des concepts d’une aridité décourageante.
Dans l’ère contemporaine, le langage, qui selon
Henri Delacroix « transforme le monde chaotique de sensations
en formes et représentations » privilégie
la représentation au détriment parfois de la forme.
Toute représentation n’étant qu’une
projection subjective, les interprétations qui en résultent
ne sauraient avoir de valeur « scientifique ». Le
monde contemporain a néanmoins créé un
schisme entre le créateur et ses exégètes,
provoquant une série de malentendus parfois risibles.
Comme nous le rappelle Sartre : « L’image (…)
c’est une certaine façon qu’a l’objet
de paraître à la conscience, ou, si l’on
préfère, une certaine façon qu’a
la conscience de se donner un objet. »[1] Ce qui était
produit par nos lointains ancêtres dans les grottes pariétales
était bien de l’art, mais il semblerait qu’aujourd’hui,
sans la glose qui représente la valeur ajoutée
d’une œuvre ou d’un artiste, il n’y est
de place pour rien. Ce dont je parle ici, que ce soit bien clair,
ne s’applique qu’au marché international
de l’art. Il est évident qu’en dehors de
ce cercle très fermé, d’autres pratiques
fleurissent. Mais ce serait l’objet d’un tout autre
débat.
Je l’ai
dit, je n’aborderai pas ici la question du goût
et de la qualité, que nous pourrions appeler «
valeur esthétique », mais je me concentrerai sur
l’autre valeur. Car il n’existe pas d’universalité
du goût, et même Kant ne me contredirait pas sur
ce point. En revanche, il existe ce que je nommerai «
consensus » ou « convention », qui détermine
une valeur « sociale » de l’œuvre, qui,
bien souvent, n’a pas de relation avec sa valeur esthétique.
Dans les tous cas, les processus mis en œuvre dans ces
deux « révélations » n’obéissent
pas aux mêmes critères ou règles et peuvent
parfois s’avérer contradictoires.
Nous sommes
contraints d’analyser le marché de l’art
soit comme un phénomène (Husserl), soit comme
un événement (Deleuze), tout en sachant que la
frontière entre les deux est parfois floue, puisque,
comme vous le savez, Deleuze s’est beaucoup servi de Husserl.
Ce qui m’intéresse dans ce système, c’est
le fait que, comme l’écrit Paul Ricœur : «
Au fond, la phénoménologie est née dès
que, mettant entre parenthèses – provisoirement
ou définitivement – la question de l’être,
on traite comme un problème autonome la manière
d’apparaître des choses.[2] » En mettant l’être
entre parenthèse, nous ne sommes pas brouillés
par des a priori ou des souvenirs. Si je vous dis Picasso, vous
ne m’entendrez pas de la même manière qui
si je vous disais un « peintre espagnol ». Parce
que le nom même de Picasso représente à
lui seul une histoire que vous seriez contraints de ne pas ignorer.
C’est d’ailleurs l’un des maux dont souffre
l’art, et en particulier l’art contemporain. Tout
se déroule en vase clos dans ce milieu et les tempêtes
qui y surviennent parfois, et qui semblent annoncer la fin du
monde, sont, au regard de la « vraie vie », beaucoup
de bruit pour rien.
L’art,
je veux encore une fois parler de celui qui se vend entre Miami
et Londres, dans les foires prestigieuses, même s’il
représente parfois des enjeux considérables, n’est
pas un phénomène populaire. Cela ne représente
pas un sujet très sexy. Si je parle de Damien Hirst à
ma boulangère, elle me regardera avec des yeux ronds.
L’aura de l’artiste contemporain n’a rien
à voir avec celle d’un comédien, d’un
chanteur, d’un sportif… ce qui lui confère
d’emblée une position particulière qui ne
peut être appréciée que par une certaine
élite. Malgré l’individuation et les phénomènes
d’engouement sporadique qui traversent la communauté
artistique, seuls quelques rares noms sont parvenus à
sortir du champ clos du milieu de l’art : Picasso en son
temps, bien entendu, qui, après Dali vantant le chocolat
Lanvin prête post-mortem son nom à une automobile,
Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol, et peut-être Cristo.
Je voudrais
prendre Jean-Michel Basquiat comme cas pratique, car sa carrière
illustre assez bien, à mon sens, tout l’aléatoire,
le glamour et la communication qui sont liés à
l’art contemporain depuis la fin des années soixante-dix.
Basquiat, Haïtien d’origine, commence sa carrière
dans le métro de New York et est bientôt identifié
par l’underground new-yorkais. Sa signature, SAMO, se
met à fonctionner comme une marque de fabrique. Des galeristes
sentent la bonne affaire : le garçon noir, parle français,
a des attitudes de dandy et l‘expression qui est la sienne
colle à son époque. À partir de là,
la machine est lancée. Expositions collectives, biennale
de Whitney, jusqu’à la mythique Documenta 7 qui
va faire éclore trois gamins, Keith Haring, Miquel Barcelo,
Jean-Michel Basquiat. Signes des temps et des mœurs de
l’époque, seul Barcelo a survécu aux folles
années quatre-vingt. Le milieu de l’art avait besoin
de sang neuf. Il lui est servi sur un plateau. Les prix de Basquiat
s’envolent d’autant plus aisément que le
jeune homme affiche un détachement rafraîchissant,
se moque des critiques et du monde qui l’a fait roi. L’apothéose,
et j’emploie ce mot sans aucun cynisme, c’est sa
mort en 1988 d’une overdose, à l’âge
de vingt-huit ans.
Mais que l’on
m’entende bien. Le marché de l’art n’a
pas la puissance de produire des Basquiat au kilomètre.
Encore faut-il que l’élu soit capable d’endosser
son costume de héros. Son œuvre, comme nous le rappelle
Deleuze, ne signifie rien dans la solitude de l’atelier
: « Les signes restent dépourvus de sens tant qu’ils
n’entrent pas dans l’organisation de surface qui
assure la résonance entre deux séries (deux images-signes,
deux séries ou deux pistes, etc.). »[3] Il faut
donc, pour que l’œuvre puisse acquérir une
valeur marchande, qu’elle soit l’objet d’un
consensus entre tous les acteurs de l’opération.
Il suffirait qu’un seul d’entre eux fasse défaut
pour que le miracle ne puisse pas advenir. L’artiste et
son œuvre n’auraient plus dès lors, qu’à
miser sur l’onction historique qui les inscrira dans les
livres d’histoire. Ainsi Van Gogh, dont les œuvres
devaient atteindre des records dans les ventes aux enchères
longtemps après sa mort, ne bénéficia-t-il
pas d’un consensus capable de la faire apprécier
de son vivant. Le « monde du sens » développé
par l’artiste, pour qu’il soit accessible à
tous en même temps doit obéir à un certain
nombre de critères : « Non seulement parce qu’il
survole les dimensions selon lesquelles il s’ordonnera
de manière à acquérir signification, manifestation
et désignation ; mais parce qu’il survole les actualisations
de son énergie comme énergie potentielle, c’est-à-dire
l’effectuation de ses événements qui peut
être aussi bien intérieure qu’extérieure,
collective et individuelle, d’après la surface
de contact ou la limite superficielle neutre qui transcende
les distances et assure la continuité entre ses faces.
»[4]
Il se saurait
donc y avoir de valeur reconnue sans une adéquation parfaite
entre la production et sa « surface de contact ».
Ceci vaut aussi bien pour le marché que nous avons tenté
de décrire que pour les autres marchés parallèles
dont le caractère souvent social, engagé, politique,
ne franchit pas nécessairement les barrières de
la reconnaissance internationale. Mais ce monde-là, au
sein duquel s’expérimente les expressions de demain
(comme Basquiat en son temps avec le graffiti), est le vivier
sans lequel, le grand marché n’aurait aucun avenir.
Il représente le vivier dans lequel, de temps à
autre, vont puiser les prescripteurs pour apporter de la nouveauté
à un principe de consommation qui est prompt à
brûler demain ce qu’il a adoré la veille.
Il s’est trouvé des artistes contraints à
se reproduire à l’envi, piégés par
leur soudaine célébrité. Ce n’est
que justice, et que l’on me pardonne cet accent moralisateur,
si les autres, qui vivent encore à l’ombre du Grand
Marché, ont conservé toute la liberté de
créer, sans avoir de comptes à rendre personne.
Notes
[1] Jean-Paul Sartre, L’imagination,
Paris, PUF, 1949.
[2] Paul Ricœur, Esprit, déc. 1953.
[3] Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1969.
[4] Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1969.
Bibliographie
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Fig.
1 Citroën Picasso (détail).
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Fig.
2 Publicité pour le chocolat
Lanvin par Salvador Dali.
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Fig.
3 Jean-Michel Basquiat posant devant une de ses oeuvres.
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