PLINE
L'ANCIEN ET LA RÉFLEXION SUR L'ART DANS L'ANTIQUITÉ
Pline
l’Ancien et la redécouverte de l’art antique
à la Renaissance
En 1506 fut
découvert dans le sous-sol romain le Laocoon,
un groupe sculpté qui représente un célèbre
épisode de la guerre de Troie : le prêtre troyen
et ses deux fils sont enserrés à mort par des
serpents, que les dieux favorables aux Grecs leur envoient pour
empêcher Laocoon de prévenir ses compatriotes contre
le « cheval de Troie ».
Les humanistes
de la Renaissance identifièrent immédiatement
cette découverte archéologique majeure comme l’œuvre
que célèbre Pline l’Ancien dans son Histoire
naturelle, XXXVI, 37 : « … le Laocoon, qui
orne la demeure de l’empereur Titus, doit être mis
au-dessus de tout ce qu’ont produit la peinture et la
sculpture. Fait d’un seul bloc, ce groupe comprend Laocoon
lui-même, ses enfants, les dragons aux merveilleux replis,
et est dû, suivant un plan prévu, au travail des
excellents artistes de Rhodes, Hagésandre, Polydore et
Athénodore». Convoité par François
Ier, le Laocoon fut acquis par le Pape Jules II, qui l’exposa
dans son Cortile del Belvedere, aux côtés d’autres
antiques fameux comme l’Apollon et le Torse du Belvédère.
Le Laocoon a inspiré de nombreux artistes à travers
les siècles, comme Rubens, El Greco, Zadkine, Etienne
Bossut…
La mise en
relation des découvertes archéologiques avec le
texte de Pline contribua largement au progrès de l’art
à la Renaissance, comme en témoigne Vasari : «
Ils (=les artistes) trouvèrent la solution quand ils
virent déterrer certaines antiques des plus célèbres
citées par Pline : le Laocoon, l’Hercule et le
Torse du Belvédère, ainsi que Vénus, Cléopâtre,
Apollon et beaucoup d’autres. Leur douceur et leur fierté,
leurs membres bien arrondis, choisis parmi ce qu’il y
a de plus beau dans la vie, leurs gestes contrôlés
sans torsions forcées, leur grâce ravissante provoquèrent
la disparition d’un certain style anguleux, âpre,
coupant, dû à trop d’efforts ».
Mais, outre la création artistique, c’est aussi
la réflexion sur l’art qui s’est appuyée
sur la lecture de Pline : « Pline se trouvait sur la table
de Winckelmann et ses schémas d’interprétation
avaient déjà profondément influencé
la littérature artistique de l’humanisme à
partir de Ghiberti », écrit l’historien de
l’art romain Salvatore Settis.
Pline l’Ancien, un haut fonctionnaire au service
du savoir
Pline l’Ancien
(23-79) est un haut fonctionnaire de l’empire romain,
proche des empereurs flaviens, qui a rédigé des
ouvrages de bilan dans différents domaines (histoire,
art militaire, langue latine). Sa dernière œuvre,
la seule conservée en totalité, est une encyclopédie
de la nature, l’Histoire naturelle (Naturalis
historia) en 37 livres, consacrés aux domaines suivants
: le monde, l’homme, l’animal, les plantes, les
remèdes tirés des substances animales et végétales,
la minéralogie. Cette dernière partie contient
des digressions sur l’histoire de l’art, traitée
comme mise en valeur des matériaux existant dans la nature
(métaux et pierres pour la sculpture, terres pour la
peinture). L’histoire de l’art apparaît pour
Pline comme un sujet marginal, et traité sans aucune
continuité. Malgré cela, étant donné
la perte des textes antérieurs, Pline constitue une source
de première importance sur l’art antique, en particulier
grec classique. Il relate aussi quantité d’anecdotes
relatives aux artistes, qui ont alimenté à la
fois la production artistique (par exemple Zeuxis et les
filles de Crotone, de F.-A. Vincent ; Apelle peignant
Campaspe, de N. Vleughels…) et la perspective biographique
qui a présidé à l’histoire de l’art
jusqu’à Winckelmann (en particulier avec les Vies
des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes italiens
de Vasari, 1550).
La conception cyclique (biologique) de l’art et
sa postérité
Pline a transmis
le principal schéma de réflexion sur l’art
dans l’Antiquité, appliqué à l’art
par le bronzier et théoricien de l’art Xénocrate
d’Athènes (qui connut son apogée vers 280
avant notre ère) : il s’agit d’un modèle
cyclique, encore appelé biologique, selon lequel l’art
suit la courbe du vivant, avec naissance, croissance, apogée,
déclin et mort.
Ce schéma
fut petit à petit repris à la Renaissance, notamment
par Dante, Pétrarque, Boccace, Villani, Ghiberti, Alberti
et Vasari (le modèle biologique est alors appliqué
aux lettres comme à l’art). Au XVIIIe s., il fut
également suivi par Winckelmann (« Une histoire
de l’art doit remonter jusqu’à son origine,
en suivre les progrès et les changements, jusqu’à
sa décadence et sa fin ») et par celui qui poursuivit
son œuvre, J.-B. Séroux d’Agincourt dans son
Histoire de l’art par les monuments depuis sa décadence
au 4e s. jusqu’à son renouvellement au 16e s.
Selon Xénocrate,
transmis par Pline, les progrès de l’art s’effectuent
selon le critère de la mimésis, l’imitation
de la réalité. Ainsi Pline définit-il les
cinq meilleurs artistes comme les peintres Apollodore, Zeuxis,
Parrhasios, Euphranor et Apelle et les sculpteurs Phidias, Polyclète,
Myron, Pythagoras et Lysippe. L’apogée de l’art
est atteinte par les artistes officiels d’Alexandre, Apelle
et Lysippe. La mimésis fournit par ailleurs le sujet
de nombreuses anecdotes rapportées par Pline, notamment
dans le cadre de compétitions entre artistes sur le réalisme
: ainsi « les chevaux d’Apelle » (XXXV, 95
: de vrais chevaux hennissent devant les chevaux peints par
Apelle, et lui donnent ainsi la victoire sur ses rivaux) et
« les raisins de Zeuxis et le rideau de Parrhasios »
(XXXV, 66 : Zeuxis, ayant représenté des raisins,
se glorifie de ce que des oiseaux viennent picorer le tableau,
mais il reconnaît sa défaite lorsqu’il se
trouve lui-même trompé par le rideau peint par
son rival, qu’il a pris pour un vrai rideau cachant le
tableau).
Spécificités romaines et moralisme
Pourtant, s’il
traite essentiellement de l’art grec, Pline n’en
présente pas moins une vue romaine. Comme dans toute
son encyclopédie, sa perspective est centrée sur
Rome, et son oeuvre s’avère un inventaire, du point
de vue et au profit de l’Vrbs, de tout ce que
contient et possède l’empire romain. Dans le domaine
de l’art (comme du savoir en général), Pline
s’efforce de noter les spécificités des
pratiques romaines, Rome n’étant pas la simple
imitatrice de la Grèce. Ainsi, pour les statues, «
l’usage grec est de ne rien voiler, au contraire l’usage
romain et militaire est de mettre une cuirasse aux statues »
(XXXIV, 18). Son histoire de l’art est également
marquée par un moralisme qui imprègne toute l’encyclopédie.
Celui-ci se traduit par des jugements critiques sur l’attitude
des empereurs face aux œuvres d’art : « De
toutes les oeuvres que j'ai citées, les plus célèbres
sont aujourd'hui à Rome, dédiées par l'empereur
Vespasien dans le temple de la Paix et dans d'autres édifices
qu'il a fait élever; ce sont les rapines de Néron
qui les avait réunies à Rome où il les
avait disposées dans les salons de sa Maison Dorée
» (XXXIV, 84). Ou encore, cette anecdote sur l’Apoxyomène
de Lysippe qui témoigne de l’attachement de la
population aux œuvres : « Lysippe était très
fécond et, comme nous l’avons dit, parmi tous les
artistes c’est lui qui a fait le plus grand nombre d’œuvres
; entre autres l’Homme au strigile (Apoxyomène),
que M. Agrippa dédia devant ses Thermes, et qui plaisait
tant à l’empereur Tibère. Ne pouvant résister
à la tentation, malgré l’empire qu’il
avait sur lui-même au début de son règne,
il le fit transporter dans sa chambre à coucher après
lui avoir substitué une autre statue ; mais le peuple
romain en éprouva un tel dépit qu’il réclama
à grands cris au théâtre la restitution
de l’Apoxyomène, et que l’empereur, malgré
sa passion, le fit remettre en place »( XXXIV, 62).
Œuvres grecques et marché de l’art
à Rome
Dans la perspective impérialiste qui est celle de la
capitale de l’empire, Pline s’attache à relater
le destin des œuvres entre le monde grec et Rome : celles-ci
y furent massivement apportées par les généraux
victorieux au titre du butin de la conquête (XXXIV, 34:
Rome a pris Volsinies en 265 pour ses 2000 statues). Ce sont
donc d’immenses collections privées et publiques
qui ornent la ville de Rome, et que Pline recense soigneusement
par lieux d’exposition et par artistes, surtout dans le
livre XXXVI : Pline reprend là des listes officielles
établies par l’administration romaine, qui témoignent
d’une véritable muséographie à l’échelle
de la ville.
Outre leur nature de butin, les œuvres font également
l’objet d’achat, et Pline s’avère alors
un témoin précieux sur le marché de l’art
dans l’Antiquité. « Cydias, dont le tableau
représentant les Argonautes fut acheté 144 000
sesterces par l’orateur Hortensius, qui lui fit construire
une chapelle dans sa propriété de Tusculum »
(XXXV, 130). Agrippa acheta un Ajax et une Vénus pour
1 200 000 sesterces aux habitants de Cyzique (XXXV, 26). A titre
de comparaison, à Pompéi, 1 tunique valait 15
sesterces et 1 litre de vin 1 sesterce.
Insistant sur la contribution proprement romaine au développement
de l’art, Pline rappelle (XXXV, 22-23) que le prix des
oeuvres à Rome augmenta du fait de l’exposition,
par des généraux vainqueurs, de tableaux représentant
des scènes de leurs combats : ainsi Messala (consul en
263) le premier fit exposer dans la Curia Hostilia le tableau
de sa victoire sur Carthage en Sicile. « L. Scipio, lui
aussi, fit de même et présenta au Capitole le tableau
de sa victoire asiatique. … L. Hostilius Mancinus : celui-ci,
qui avait été le premier à mettre le pied
dans Carthage, exposa en effet sur le forum une peinture reproduisant
le plan de la cité et les phases du siège ; il
était lui-même assis à côté
et expliquait chaque détail à la foule des spectateurs,
complaisance qui lui permit d’obtenir le consulat aux
comices suivants ».
Conclusion
Pour résumer,
Pline constitue notre source écrite principale sur l’art
antique, en particulier grec classique. Ses informations sur
les œuvres, les artistes et les schémas de réflexion
sur l’art ont nourri la connaissance l’art antique,
mais aussi la création artistique et la réflexion
sur l’art à partir de la Renaissance. Mais loin
d’être un témoin impartial ou un simple relais
vers des œuvres et textes perdus (comme on l’a très
longtemps pensé), Pline situe ses passages sur l’histoire
de l’art dans la perspective générale de
l’Histoire naturelle, centrée sur Rome
et marquée par l’impérialisme et le moralisme.
C’est là l’apport et l’orientation
majeurs de la critique plinienne actuelle.
Bibliographie
Edition du texte : Pline l’Ancien, Histoire
naturelle, Paris, Les Belles Lettres, Collection des Universités
de France (G. Budé).
Histoire de l’art : Gallimard, Collection L’univers
des formes : Naissance de l’art grec, Grèce archaïque,
Grèce classique, Grèce hellénistique, L’Italie
avant Rome, Rome, le centre du pouvoir, Rome, la fin de l’art
antique.
Antiquités imaginaires, La référence
antique dans l’art occidental de la Renaissance à
nos jours, Paris, 1996.
S. CAREY, Pliny’s Catalogue of Culture.
Art and Empire in the Natural History, Oxford, 2003.
R. CHEVALLIER, L'artiste, le collectionneur,
le faussaire, pour une sociologie de l'art romain, Paris,
1991.
E. KRIS et O. KURZ, L'image
de l'artiste, légende, mythe et magie, Paris, 1987
(première édition, 1934).
V. NAAS, Le projet encyclopédique
de Pline l’Ancien, Rome, 2002.
E. POMMIER (éd), Winckelmann: la naissance
de l'histoire de l'art à l'époque des Lumières,
Paris, 1991.
Id., (éd.), Histoire de l'histoire de l'art, tome I:
De l'Antiquité au XVIIIe siècle, Paris, 1995.
Id., Winckelmann, inventeur de l’histoire de l’art,
Paris, 2003.
A. REINACH, Recueil Milliet. Textes grecs
et latins relatifs à l'histoire de la peinture ancienne,
Paris, 1985 (1ère éd. 1921).
A. ROUVERET, Histoire et imaginaire de la
peinture ancienne, Rome, 1989.
G. VASARI, Les Vies des meilleurs peintres,
sculpteurs et architectes, dir. A. Chastel, Paris, 1981-87.
Les « Vies » d’artistes, actes du colloque
du Louvre, 1-2 oct. 1993, Louvre, Ensb-a, 1996.
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Fig.1.
Le Laocoon, Musée Pio Clementino, Vatican.,
inv. 1059, 1064, 1067.
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| Fig.
2. l'Apollon du Belvédère, Musée
Pio Clementino, Vatican, inv. 1015. |

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Fig.
3. le Torse du Belvédère, Musée
Pio Clementino, Vatican, inv. 1192.
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Fig.
4. François-André Vincent: Zeuxis et les
filles de Crotone, 1789, Musée du Louvre, inv.
8453.
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| Fig.
5. Nicolas Vleughels: Apelle peignant Campaspe, 1716,
Musée du Louvre, inv. 8482. |
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