La question
du génie, du talent et de la réputation embarrasse,
voire exaspère, les sociétés modernes dans
la mesure où l’idée même d’une
œuvre ou d’un être d’exception va à
l’encontre de la tendance à l’égalitarisme
et au relativisme des sociétés démocratiques.
Il n’y aurait pas de grandeurs mais des artefacts qu’une
collectivité à un moment donné et dans
un lieu donné désigne comme grandeurs. Personne
ne sera dupe de ce que ce nominalisme new look peut
avoir de finalement assez facile même si passer nos catégories
et nos certitudes au rasoir de la déconstruction est
une salutaire mise à plat de nos certitudes, de nos héritages
et de nos illusions. On admettra aisément que la grandeur
de Bach est une construction socio-historique. Pourtant, il
suffit d’avoir un tant soit peu souffert en composant
une entrée de fugue pour comprendre par expérience
ce qui sépare un fugato d’élève de
L’Art de la fugue de Bach. Les ébouriffantes
pyrotechnies des virtuoses romantiques ou les combinatoires
complexes de certaines œuvres contrapunctiques du XVe siècle
ont construit des hiérarchies, suscité des classements,
des échelles de valeurs, même si hiérarchies,
classements, échelles tendent, et c’est là
tout le problème, à devenir fuyants à mesure
qu’on tente de les démontrer. En serait-il du génie
comme du temps pour Saint Augustin ? La chose s’éloigne
de nous quand on tente de s’en approcher. Par une sorte
de raisonnement ou plutôt de constat empirique circulaire,
la performance tend à devenir sa propre démonstration
tandis que la sortie de cette circularité de l’empirisme
nous condamne à tourner dans celle d’une grandeur
qui ne serait que dans le regard que l’on porte sur elle.
1- La vision, le manque et la dette
Les théories
sociologiques contemporaines qui abordent la question du génie,
du talent et de la réputation se partagent schématiquement
(comme le développe Pierre-Michel Menger dans le texte
auquel celui-ci fait écho et que je ne fais que résumer)
en trois tendances : celles qui font du Génie un monument
(c’est-à-dire l’incarnation visionnaire d’une
collectivité, d’une époque ou encore de
l’Humanité), un entrepreneur d’exception
(c’est-à-dire quelqu’un qui a su mobiliser
mieux que les autres les ressources à sa disposition)
et enfin un héritier (en d’autres termes celui
qui a bénéficié de conditions exceptionnellement
favorables dont il a su profiter et qu’il a su «
optimiser »). Ces trois tendances mettent en évidence
un socle expérienciel qui peut-être fait l’essence
même du Génie, à savoir la vision, le manque
et la dette. Si l’on postule que l’art est une incarnation
particulière de l’activité humaine (Luigi
Pareyson) et, comme celle-ci, met en relation un but, des moyens,
un matériau, une recherche du meilleur résultat
possible et une vision, une imagination, il est probable que
l’expérience qui sous-tend les opérations
de classement inventant génie, talent, réputation
soit la souffrance ou l’agacement devant l’expérience
de notre propre… inexpérience, de notre finitude.
Sans doute sommes-nous au cœur de cette relation entre
l’esprit et la main où la relation dynamique entre
la vision et l’activité de transformation du matériau
(Alain Ehrenzweig, Robert Klein), à force de tâtonnements
et d’ajustages réfléchis, créent
l’œuvre en même temps qu’elle fait surgir
un manque, une absence, une insuffisance, une pénurie.
Le désir de plénitude et d’achèvement
révèle notre pauvreté. Bien entendu, les
mécanismes qui transforment cette prise de conscience
du manque en échelle de valeur socialisée sont
complexes. Entrent en jeu un ensemble de médiations sociales
(institutions, experts, pratiques, normes et règles).
Cela dit, la variabilité des normes et des règles,
si elle vient frapper du sceau de la relativité les différences
et la lecture que les sociétés en font vient-elle
annuler pour autant la production de ces mêmes différences
? Liszt a composé des œuvres virtuoses d’une
incroyable difficulté parce qu’il voulait être
le premier et être considéré comme tel par
la société de son temps et sans doute aussi la
postérité. Certaines, comme par exemple les Etudes
d’exécution transcendante d’après
Paganini de 1838, restent aujourd’hui injouables
au tempo demandé par Liszt et, que l’on se situe
à l’intérieur ou à l’extérieur
du système de référence qui a présidé
à leur composition et à leur réception,
l’exceptionnalité demeure. Liszt a su mieux faire
que d’autres et a mieux vu et entendu ce qu’on pouvait
faire avec dix doigts sur un clavier de piano.
Le déplacement,
sur l’échelle de l’avant et de l’après,
de cette expérience de la difficulté du faire
qui me confronte à moi-même sous la forme du manque,
crée un 2e rapport qui externalise mon rapport à
l’action sous la forme d’un rapport de secondarité
(Rémi Brague) à l’Autre. Sans doute est-il
nécessaire d’insister sur ce rapport de secondarité
dans la mesure où il est peut-être l’autre
confrontation fondatrice du génie, celle qui, avec le
rapport du sujet à l’objet ou la tâche à
accomplir, associe le manque à une dette qui
me relie à celui qui fait de moi celui qui reçoit,
me donne des devoirs envers lui, au moins celui de la reconnaissance,
et transforme cette prise de conscience du manque en une antériorité
productrice d’Historicité (Paul Ricoeur). L’Aîné,
celui qui est Avant, par exemple dans la relation parents-enfants,
ne serait-il pas celui qui externalise notre confrontation sujet/objet
ou sujet/œuvre-à-accomplir, qui elle-même
est déjà une petite Histoire, en confrontation
entre Soi et l’Autre-qui-a-une-longueur-d’avance
sur moi et me fait un don ? Cette historicité est le
propre du rapport d’éducation et d’apprentissage.
Le rapport de secondarité prend la forme d’une
relation duelle marquée par la temporalité, et
l’inégalité, entre l’Aîné,
le Père, la Mère ou le Maître et celui qui
reçoit. Certes, là encore un ensemble d’instances
évaluatives, d’experts, de canons viennent médier
le jugement mais de même que les difficultés
de la mise en activité venaient mettre au premier plan
l’expérience du manque et non les échelles
ou le nom du manque, de même la confrontation à
l’Aîné, propre au rapport de secondarité,
met au premier plan l’expérience de la «
longueur d’avance » et sa relation au manque, plus
que le nom que l’on donnera à cette longueur d’avance
ou l’échelle, toujours variable, que l’on
fabriquera pour évaluer cette même longueur d’avance.
On aura beau prendre la chose dans tous les sens, l’Aîné
me mettra toujours dans la position du cadet qui, tout simplement
parce qu’il a construit des trajets d’action avant
moi, a quelque chose à m’apprendre.
2 – Digressions historiques
Le plus étonnant
en revanche est peut-être la façon dont notre société
a inventé le génie à partir de l’expérience
du manque dans le processus d’action (l’entreprise)
et de la dette dans le rapport de secondarité à
Autrui (l’héritage). Les théoriciens de
la musique de la fin du Moyen Age et de la Renaissance nous
ont légué des galeries de portraits qui construisent
une échelle de valeurs associant la technicité
la plus haute à un fantasme de maîtrise parfaite,
l’ensemble conduisant à une panthéonisation
de grands aînés. Heinrich Glaréan, Johannes
Tinctoris, Adiren Petitcoclico, Ludovico Guicciardini, qui n’appartiennent
pas à la même génération, proposent
une galerie de compositeurs franco-flamands symboles de l’ars
perfecta d’où émergent d’abord
Ockeghem puis Josquin des Prés avant que Vincenzo Galilei
ne les dépanthéonise à la fin du XVIe siècle
pour mieux promouvoir la seconda prattica. Ce qui frappe
dans cette panthéonisation de l’ars perfecta
franco-flamand, c’est la glorification implicite de la
maîtrise technique, la scientia musicae, associée
à une forme de perfection qui se construit au fur et
à mesure qu’elle se voit et s’écrit.
On n’aurait garde de sous-estimer, à côté
de la maîtrise technique qui a pour contrepoint le discrédit
pour le musicien sans métier, tout ce qui a trait à
la vision imaginative comme intuition-conquête, réussie
ou ratée d’ailleurs, de la perfection, cela quelle
que soit l’image que la société se fait
de la perfection comme vision, imagination, des meilleurs choix
possibles. Robert Klein dans des pages admirables a montré
combien les débats théoriques sur l’imagination
à la Renaissance étaient indissociables des choix
techniques et des représentations. On n’entrera
pas dans le détail des critères esthétiques
et techniques qui président à la construction
de la norme si ce n’est pour remarquer que, même
si le génie au sens moderne du terme n’apparaît
pas dans les réflexions des théoriciens de la
musique des XVe et XVIe siècles, tous les critères
de l’exceptionnalité (maîtrise hors du commun
du faire, vision juste et fabrication de la figure de l’Aîné,
à imiter mais inimitable, sans oublier la référence
aux origines à travers les figures de saint Grégoire,
saint Ambroise ou saint Augustin) sont là.
Il n’est
pas sûr que le romantisme ait finalement modifié
en profondeur ce que la Renaissance a inventé sans vraiment
lui donner de nom. Il est probable que la conjonction des processus
de sécularisation et de démocratisation aient
fait des productions exceptionnelles de l’esprit humain
et de celui qui les produit une manifestation de la grandeur
d’une Humanité détachée de la relation
à Dieu et qui tend à s’immanentiser. On
peut analyser le génie romantique comme un type d'excellence
sociale à la fois constructiviste et démocratique
ou plutôt témoignant d'un ensemble de compromis
propres à la société en voie de démocratisation
du XIXe siècle. Comme son étymologie l'indique,
il est difficile de penser le génie sans une production
symbolique qui peut aller jusqu'au tour de force, à l'expérience
des limites, à l'impossible avec comme paradoxe celui
d'une extrême rationalisation productiviste des outils
associée à une volonté de spiritualiser
la matière. En ce sens, il continue le projet humaniste
de la Renaissance mais en l’infléchissant du côté
d’une religion de l’art censée mieux convenir
à l’individualisme du XIXe siècle qu’une
religion normée par des Eglises. En même temps,
ce productivisme individuel propose une excellence sociale,
une distinction, qui n'est plus tributaire du lignage, de la
proximité princière, de la noblesse immémoriale
ou de la guerre. Il ne précède pas l'individu
et meurt avec lui. Le culte de la performance individuelle existe
avant le romantisme, nous venons de l’esquisser, mais
dans une société qui proposait le modèle
du saint, évalué en définitive non par
les hommes mais par Dieu seul, ou celui du héros mais
dont les œuvres et les performances n’appartiennent
pas au domaine des œuvres de l’esprit. Le génie
propose un modèle d'excellence sociale plus laïque
et plus bourgeois qui se veut à la fois spirituel mais
sans référence à une Eglise particulière,
fondé sur des œuvres soumises à évaluation
même si ces mêmes œuvres peuvent avoir la prétention
de transcender les limites de toute évaluation. Elitiste,
le génie romantique refuse, par la sacralisation du mérite
individuel, la logique égalitaire de la démocratie,
individualiste et productiviste, il refuse l'essentialisme lignager
et comme hors temps de l'aristocratie et de l'absolutisme. Dans
la société en voie de démocratisation du
XIXe siècle qui sacralise par le génie les productions
de l'individu d'exception qui ne doit tout qu'à lui même,
une secrète connivence, que nous ne pouvons développer
ici, unit sans doute aussi l'artiste romantique et le banquier
ou le chevalier d'industrie. Ne sont-ils pas tous les trois
des Producteurs de biens qui sont des signes et de signes qui
sont des biens ? Ce que Marx avait parfaitement bien compris.
Au-delà
de toute forme de questionnement sur les évaluations
et la production de valeurs, et la variabilité de ces
évaluations et de ces productions, il est probable que
la question du génie questionne aussi et peut-être
avant tout notre rapport aux choses (Bruno Latour) et aux corps
sans oublier l’éventualité d’un au
delà des choses et des corps. Ecrire au XVIe siècle,
c’est aussi écrire des voix, définir un
tactus, une mesure du temps, avec un corps (en l’occurrence
le pouls d’où plus tard la pulsation), être
virtuose au XIXe siècle, c’est écrire des
trajets digitaux sur des claviers ou des manches, les entendre
et les faire. Raconter l’histoire du génie, qui
reste à faire d’ailleurs, c’est peut-être
raconter celle des écritures de cette prise de conscience
du manque corrélative à notre expérience
des choses. C’est aussi raconter celle des visions et
inventions dans ce manque, sans oublier celles des
secondarités et des dettes qui viennent tisser d’humanité
ce récit.
Bibliographie
BRAGUE, Rémi, Europe, la voie romaine,
Paris, Folio-essais, 2/1992.
CERTEAU, Michel de, La Fable mystique, XVI-XVIIe
siècle, Paris Gallimard, 1982.
EHRENZWEIG, Alain, L’ordre caché
de l’art, Paris, Gallimard-Tel, 2/1974.
KLEIN, Robert, La forme et l’intelligible,
Paris, Gallimard-Tel, 1970.
LATOUR, Bruno, Nous n’avons jamais
été modernes, essai d’anthropologie symétrique,
Paris, La Découverte, 1991.
MENGER, Pierre-Michel, « Le génie
et sa sociologie, controverses interprétatives sur le cas
Beethoven », Paris, in : Annales, 2002, n°
4, pp. 967-999.
PONNAU, Dominique, La beauté pour
sacerdoce, Paris, Presse de la Renaissance, 2004.
PAREYSON, Luigi, Conversations sur l’esthétique,
Paris, Gallimard, 2/1992
RICOEUR, Paul, La mémoire, l’histoire,
l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
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