Les travaux
sur la grandeur et la génialité artistiques hésitent
principalement entre trois types d’explication. Soit l’artiste
génial est doté de talents exceptionnels dont
il n’y a pas grand chose à dire, une fois qu’on
les a détectés, sauf pour vérifier comment
ces talents parviennent à s’exprimer (2). Soit
l’artiste génial est une pure construction sociale,
le produit d’une idéologie qui veut conférer
une valeur extrême à certains individus dont le
travail est pourtant façonné par des forces sociales,
et le vocabulaire du génie relève d’une
mythologie qui célèbre, à la manière
de nouveaux dieux, ceux qui sont les vainqueurs de l’organisation
des arts en tournois de célébrité (3).
Soit l’artiste génial est une figure statistique
improbable, un être double, dont le travail est certes
déterminé par des forces sociales et économiques,
mais dont les œuvres contiennent une valeur de vérité
qui échappe à la détermination par leur
contexte de production (4). L’examen du cas de Beethoven,
l’une des figures emblématiques du génie
créateur à l’ère moderne, permet
de confronter ces trois conceptions, d’en faire apparaître
les faiblesses respectives et de proposer une solution aux antinomies
de la question du génie telle que l’approchent
les sciences sociales.
Nous n’avons pas de preuve absolue de la présence
ou de l’absence du talent, parce que nous ne savons pas
exactement ce qu’est le talent, parce que nous ne savons
pas le mesurer indépendamment de ce qu’il produit,
les oeuvres, et que mesurer la valeur des oeuvres n’est
pas un processus naturel et simple, qui serait doté d’une
objectivité incontestable. Les évaluations divergent,
elles changent, la valeur des artistes peut être revue
à la hausse ou à la baisse, etc. Comment s’y
prendre alors ?
Peut-on se passer de l’hypothèse qui fait de l’exceptionnel
talent un avantage écrasant dans la compétition
pour la réussite, et donc l’origine irrécusable
de la carrière d’un génie ? Il suffit de
faire une légère modification dans l’hypothèse
pour trouver une voie plus féconde.
Le génie : comparaison relative et amplification
dynamique des écarts de talent
Nous pouvons très bien supposer qu’il n’existe
au départ qu’une très faible différence
de talent entre deux artistes dont l’un deviendra ce que
nous appelons un génie, mais nous devons supposer que
cette différence est perçue assez tôt par
ceux qui font des comparaisons (critiques, musiciens, publics),
et nous devons expliquer ensuite pourquoi cette différence
suffira à concentrer sur celui qui est jugé un
peu plus talentueux l'essentiel de la demande et donc à
lui procurer une réputation très supérieure
à ce que peut être son avantage réel en
valeur artistique.
Dans le cours des premières expériences formatrices
des artistes, des capacités se manifestent différemment
et inégalement selon les individus. Demeure encore indéterminée
la question de savoir de quelle espèce sera la différence
de talent entre certains créateurs qui, à plus
ou moins long terme, et durablement ou non, vont réussir,
et d’autres, qui seront moins bien lotis. Exprimé
en termes de probabilités de réussite, l’avantage
procuré, tôt dans la carrière, par un talent
espéré peut être faible, mais il suffit
qu’il y ait, à chaque épreuve de comparaison
compétitive, une différence perceptible, petite
ou grande, pour attirer les investissements et les paris des
acteurs du système (les professeurs de l’artiste,
les musiciens professionnels, les mécènes, les
entrepreneurs de concerts, les critiques, les publics). Le caractère
intrinsèquement formateur des situations de travail désigne
le même ressort : il existe un profil optimal d’accroissement
des compétences, qui est fonction du nombre et de la
variété des expériences de travail et de
la qualité des réseaux de collaboration mobilisés
par l’artiste dans l’enchaînement de ses projets.
Ce raisonnement dynamique indique comment des écarts
de talent initialement perçus comme faibles peuvent donner
lieu à une différenciation croissante des carrières
de deux artistes originellement proches. Un mécanisme
d'autorenforcement agit sur la vitesse et l’ampleur du
développement du talent : le créateur plus estimé
et plus sollicité peut rencontrer de meilleures occasions
d’apprentissage et de mise à l'épreuve de
ses capacités, grâce à l'importance et à
la variété des soutiens et des collaborations,
aux gains d’expérience liés à la
diffusion de ses oeuvres, et aux formes de réassurance
sociale et psychologique de soi que procure l'accroissement
de la réputation. La concurrence et l’incertitude
qui gouvernent durablement l’activité créatrice
conservent à la mise à l’épreuve
du talent sa tension dynamique.
Les appariements sélectifs
Ici s’insère le second levier des écarts
réputationnels. Pour procurer à un artiste prometteur
les meilleures chances de développer son talent, il importe
de lui associer des professionnels de valeur comparable dans
les autres métiers nécessaires à la production
et à la mise en circulation des œuvres : un réalisateur
de cinéma réputé cherchera à s’adjoindre
des professionnels de premier plan aux postes clés (direction
de la photo, scénario, montage, costumes, etc.); un éditeur
pourra confier à son directeur littéraire le plus
aguerri les relations de travail avec les écrivains les
plus talentueux ou les plus prometteurs de sa maison. Les mondes
artistiques associent à des architectures organisationnelles
labiles (réseau, projet) une structuration des équipes
par cooptation entre professionnels de qualité ou de
réputation équivalente, ou, pour le dire plus
précisément, par appariements sélectifs
: les marchés du travail pour les emplois les plus qualifiés
se structurent ainsi par assortiments professionnels.
C’est sur cette base que l’analyse des écarts
de réussite fait jouer un rôle déterminant
aux réseaux des relations construites par l’artiste.
Qu’il s’agisse des mécènes, des partenaires
instrumentistes ou des diverses catégories de professionnels
avec qui Beethoven établit des liens de travail et de
collaboration, c’est selon une formule d’appariements
sélectifs que s’organisent ses réseaux d’activité.
Quand l’assise du travail artistique n’est plus
celle du lien permanent avec un employeur au sein d’une
organisation stable, comme c’était par exemple
le cas pour l’emploi de maître de chapelle dans
une cour princière, la carrière se construit de
projet en projet, dans des relations de négociation et
de coopération où les partenaires - musiciens,
organisateurs de concerts, mécènes, éditeurs,
critiques, facteurs d’instrument, écrivains et
poètes, etc. - se cooptent en fonction de leur niveau
de réputation et de leur influence artistique et sociale.
La dynamique de la carrière créatrice réussie
est ce mouvement de mobilité ascendante au sein d’un
monde stratifié de réseaux d’interconnaissance
et de collaboration : quand le talent est un facteur complémentaire
de production et non un facteur additif, la réunion de
talents de niveau approximativement équivalent, chacun
dans leur ordre (interprétation, intermédiation
organisationnelle, édition, financement), a un effet
multiplicatif sur les chances de réussite du projet et
sur les chances d’accumulation de réputation pour
chacun de ceux qui y collaborent.
Parmi les profits
retirés de cette hiérarchisation des réseaux
d’appariement, le moindre n’est pas l’apprentissage
mutuel, comme le montrent, par exemple, les multiples cas de
collaboration féconde entre les compositeurs les plus
talentueux et les interprètes les plus réputés,
et, ici, entre Beethoven et les interprètes renommés
(Clement, Duport, Kreutzer, Rode, Schuppanzigh, Stich, …)
avec qui il a travaillé, et qui ont pu lui fournir de
l’aide, des soutiens, des relations nouvelles avec d’autres
mécènes dans d’autres sociaux. Charles Rosen
souligne le rôle déterminant de ces musiciens qui
« conseillaient les quelques aristocrates qui financèrent
Beethoven, en leur disant où mettre leur argent pour
réaliser les meilleurs investissements culturels »
(5). Il insiste aussi sur le rôle important des cercles
littéraires de poètes et de romanciers dans le
soutien à Beethoven comme dans l'acclimatation de la
musique comme grand art, l'oeuvre de Haydn ayant fourni préalablement
un modèle internationalement célébré
de grandeur culturelle.
C’est ainsi que je peux expliquer que des différences
de talent initialement faibles ou de portée incertaine
peuvent être rapidement amplifiées et consolidées
par le jeu des appariements sélectifs : les artistes
augmentent leurs chances de développer leurs compétences
au contact de partenaires également talentueux, et peuvent
s’engager plus aisément dans des projets créateurs
exigeants. Dès lors, nous comprenons mieux comment, à
partir de classements réputationnels dont la métrique
initiale est souvent fruste (talent prometteur ou mineur, artiste
de premier plan ou de second plan, oeuvres de valeur ou produits
de série B, etc), une hiérarchisation finement
graduée se constitue, qui est, certes, constamment contestable,
parce qu’elle est soumise aux épreuves de la concurrence
interindividuelle, mais qui engendre des chances très
inégales d’épanouissement du talent créateur.
Une terre d’accueil : la grandeur comme canon
esthétique
Parvenu à ce point, je peux réunir les deux versants
de mon analyse. Le différentiel de talent individuel,
quelle que soit son origine, et la structuration segmentatrice
du marché du travail créateur par le jeu des appariements
sélectifs constituent, dans une interaction dynamique,
les deux forces dont la composition produit la considérable
variance des réputations et pointe, au bout de la distribution
statistique des aptitudes, vers l’exception déclarée
géniale. Encore faut-il au talent d’exception une
terre d’accueil esthétique : c’est l’objet
d’une analyse de la matrice d’élaboration
de la « grandeur » comme valeur esthétique
canonique, et c’est l’autre point de divorce avec
une analyse constructionniste et fonctionnaliste du style élevé
en musique, qui procède selon une réduction exténuante
des couches de sens à de purs rapports sociaux de force.
Notes
1.
Pierre-Michel Menger est directeur de recherche au CNRS et directeur
d’études à l’EHESS. Adresse électronique
: menger@ehess.fr. L’analyse qui suit est développée
dans un ouvrage à paraître, Le travail créateur,
Hautes Etudes Gallimard Le Seuil, 2009.
2. Voir par exemple Peter Kivy, The Possessor
and the Possessed. Haendel, Mozart, Beethoven and the Idea of
Musical Genius, New Haven, Yale University Press, 2001.
3. Voir notamment Tia DeNora, Beethoven et
la construction du génie, trad. fr., Paris, Fayard,
1998.
4. L’argument est développé
notamment par Theodor Adorno, Beethoven, Frankfurt am
Main, Ed. Suhrkamp, 1994, et par Pierre Bourdieu, Les règles
de l'art, Paris, Seuil, 1992 et « Bref impromptu sur
Beethoven, artiste entrepreneur », in : Sociétés
& Représentations, 11, 2001, pp. 15-18.
5. Charles Rosen, Critical Entertainments,
Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2000, chap. 8.
Bibliographie
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la sociologie de la musique, trad. fr., Genève, Editions
Contrechamps, 1994 a.
ADORNO, Theodor W., Beethoven, Frankfurt
am Main, Ed. Suhrkamp, 1994 b.
ALPERS, Svetlana, L'atelier de Rembrandt,
trad. fr., Paris, Gallimard, 1991.
BECKER, Howard S., Les mondes de l'art,
trad. fr., Paris, Flammarion, 1988.
BOURDIEU, Pierre, Les règles de l'art,
Paris, Seuil, 1992.
BOURDIEU, Pierre, « Bref impromptu sur
Beethoven, artiste entrepreneur », in : Sociétés
& Représentations, 11, 2001, pp. 15-18.
CAVES, Richard E., Creative Industries,
Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2000.
COOPER, Barry, Beethoven, Oxford, Oxford
University Press, 2000.
DENORA, Tia, Beethoven et la construction
du génie, trad. fr., Paris, Fayard, 1998
ELIAS, Norbert, Mozart. Sociologie d'un génie,
trad. fr., Paris, Seuil, 1991.
GOEHR, Lydia, The Imaginary Museum of Musical
Works, Oxford, Oxford University Press, 1992.
KIVY, Peter, The Possessor and the Possessed.
Haendel, Mozart, Beethoven and the Idea of Musical Genius,
New Haven, Yale University Press, 2001.
MENGER, Pierre-Michel, Portrait de l’artiste
en travailleur, Paris, La République des Idées
/ Seuil, 2003.
MENGER, Pierre-Michel, Le travail créateur,
Hautes Etudes Gallimard Le Seuil, 2009.
MOORE, Julia, Beethoven and Musical Economics,
PhD, University of Urbana Champaign, 1987.
ROSEN, Charles, « Did Beethoven Have All
the Luck? », in : The New York Review, 1996, November
14, pp. 57-63; repris in Ch. Rosen, Critical Entertainments,
Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2000, chap. 8.
ROSEN, Sherwin, « The Economics of Superstars
», in : American Economic Review, 75, 1981, pp.
845-858.
SOLOMON, Maynard, Beethoven, trad.fr.,
Paris, J.-C Lattès, 1985.
STERNBERG, Robert J. (ed.), Handbook of Creativity,
Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
WARNKE, Martin, L'artiste et la cour,
trad.fr., Paris, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme,
1989
WOLFF, Christoph, Johann Sebastian Bach.
The Learned Musician, Oxford, Oxford University Press, 2000.
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