DES
ARTS EN DÉMOCRATIE
Sous la Restauration
et la monarchie de juillet, la critique d’art et plus
largement la réflexion sur les arts sont un enjeu central
de la vie politique. Au 18ème siècle, la formation
de l’opinion publique en matière de goût
était apparue comme la condition préalable à
l’affirmation d’une opinion publique politique.
Après 1815, la hantise de la désagrégation
de la société conduit à donner aux arts
un rôle décisif dans le rassemblement des esprits.
Aussi bien pour un homme politique ou un jeune homme pressé
de se faire élire, la critique d’art n’est
pas seulement une source de revenu, ou une distraction, elle
est une qualification intellectuelle à l’exercice
du pouvoir. Adolphe Thiers publie deux très importants
salons en 1822 et 1824 (édition par Marie Claude Chaudonneret,
Champion, 2005) ; Guizot pratique la critique d’art (voir
son recueil Études sur les beaux-arts, 1851,
commençant par un « examen critique du salon de
1810 »). Il est aussi un théoricien majeur du théâtre.
Sa longue préface à l’édition des
Œuvres complètes de Shakespeare en 1821,
fait du théâtre le lieu de la mixité sociale
où « les plaisirs deviennent désintéressés
et les affections généreuses». Si bien que
les arts sont à la fois le lieu où se produit
« l’électricité morale », qui
unit les individus dans un sentir commun, et le lieu où
s’expose ce que Guizot appelle « les caractères
de l’esprit du siècle ». L’affirmation
de l’importance politique des arts qui conduit à
la mise en place d’une politique patrimoniale vigoureuse
(1) est corrélative d’un discours sur l’histoire
qui lie toutes les manifestations de la civilisation dans un
même « esprit ».
L’originalité
de Tocqueville n’est donc ni dans la construction d’une
sociologie des arts, qu’on retrouve sous des formes diverses
chez Thiers, Guizot, Sainte-Beuve ou les Saint-simoniens, ni
dans une connaissance approfondie des beaux-arts ou de la littérature.
Tocqueville est, on l’a souvent dit, un esprit profond
mais étroit, ou plus exactement profond en raison même
d’une concentration autour d’une question qui fait
l’unité de son existence et qui est l’interrogation
sur la démocratie. Les trente volumes des Œuvres
complètes de Tocqueville comportent peu d’analyses
ou même d’allusions à des œuvres, qu’il
s’agisse d’architecture, de beaux-arts ou de littérature.
On peut s’en étonner. Dans les milieux aristocratiques
du début du 19ème siècle, la littérature,
la peinture, la musique, l’intérêt pour les
monuments du passé font partie de l’éducation
d’un jeune homme bien né. Pour ne donner qu’un
exemple dans un milieu assez semblable à celui de Tocqueville
, le jeune Montalembert dans son Journal intime (Éditions
du CNRS) multiplie dès l’adolescence les soirées
à l’Opéra, l’opéra italien
au théâtre français, les visites de musées
en France, en Allemagne, dans l’Europe du Nord, lit la
philosophie allemande, la poésie allemande, anglaise,
française… Tocqueville arrière-petit-fils
de Malesherbes, neveu par alliance de Chateaubriand, bénéficiait
d’une belle bibliothèque familiale, avait accompli
le traditionnel « tour » de fin d’études
en Italie. Il est probable que la rareté de ses commentaires
sur des œuvres tient à l’absence d’un
journal intime. Ses conversations avec Nassau Senior (OC VI,
2) montrent qu’il avait lu des romans du 18ème
siècle (Richardson ou Madame Cottin), qu’il pratiquait
le théâtre de société, et qu’il
lisait aussi, outre les classiques, les grands romantiques (Chateaubriand,
Lamartine, Schiller). On sait qu’il fut un protecteur
de Chasseriau dont il posséda un tableau aujourd’hui
perdu. Il n’en reste pas moins que, pour lui, les arts
relevaient du divertissement privé. Si l'on peut considérer
l'idéee d'un « moment tocquevillien », en
fait, ce n’est que sur un point très particulier.
L’apport propre de Tocqueville est de s’interroger
non sur le rapport des arts et des progrès de la civilisation
mais sur le rapport des arts avec l’égalité
des conditions. Car l’égalité est la cause
d’une mutation radicale à la fois dans la condition
sociale des artistes et du public, dans le marché artistique
peut-on dire, et dans l’imaginaire des artistes. En prenant
pour axe de sa pensée l’étude de l’état
social démocratique, Tocqueville est donc conduit à
élaborer à la fois une sociologie de l’art
et une esthétique, de façon plus systématique
que ses contemporains.
Une sociologie de l’art
Crise de l’art ? La fin de l’otium aristocratique
La démocratie est un régime de classes moyennes,
dans lequel ni les créateurs ni leur public ne peuvent
se passer de gagner leur vie. Les aristocrates pouvaient se
livrer librement à l’otium, loisir studieux, qui
assurait aux arts un public disponible et qualifié. La
dévalorisation des arts est le corrélat inévitable
d’une société démocratique où
l’utile est la valeur première, et le « sérieux
» dénoncé par Stendhal, la vertu indispensable.
L’entrepreneur, figure majeure de la démocratie,
n’a pas de temps à perdre dans les arts. Tocqueville
— comme Stendhal — était très sensible
à cette dévalorisation des arts et de la littérature.
Le 24 août 1850, il fait pour Nassau Senior le bilan de
45 ans de changement social (OC VI, 2, p. 301) : « L’unique
objet de ceux parmi lesquels j’ai été élevé
était d’amuser et de se divertir. On ne parlait
jamais de politique, et je crois même qu’on y pensait
peu. La littérature était un des sujets habituels
de conversation. Tout livre nouveau, d’un mérite
quelconque, était lu à haute voix, discuté
et critiqué avec une attention et un détail qui
paraîtraient aujourd’hui une perte de temps déplorable
». Tout incident fournissait matière à un
petit poème, le théâtre de société
animait les longues soirées — Chateaubriand se
déguisait en vieille femme ; les romans étaient
des événements (ibid. 1857, p. 470) (2).
On trouve ainsi chez Tocqueville et chez ses contemporains l’archéologie
de notre discours sur la crise de l’art, ou l’adieu
à la littérature . Le même mouvement vers
l’utile touche les sciences : l’esprit humain est
« insensiblement conduit à négliger la théorie
[…] poussé avec une énergie sans pareille
vers l’application, ou tout au moins vers cette portion
de la théorie qui est nécessaire à ceux
qui les appliquent » (II 1 X).
Crise de l’art ? La ruine de l’autorité
Parce que les individus se considèrent tous comme égaux,
ils ne peuvent plus reconnaître d’autre autorité
que celle de la majorité. Il en résulte qu’il
n’y a plus de hiérarchie stable des valeurs, plus
d’arbitres qualifiés du goût. Le plaisir
de chacun devient seul critère de la qualité artistique.
Tocqueville ne s’est guère interrogé, dans
la Démocratie, sur le rôle des institutions
culturelles pour guider l’opinion, quoiqu’il ait
été membre de deux académies et de plusieurs
sociétés savantes. Plus puissant lui paraissait
le refus de chacun de s’en remettre au jugement d’autrui.
L’esthétique démocratique est ainsi naturellement
celle du grand nombre. S’il subsiste des lieux de haute
culture ou d’art exigeant, c’est aux marges de la
démocratie. Il appartient aux moralistes et politistes
de corriger la nature de la démocratie en favorisant
par artifice cette haute culture à laquelle la démocratie
n’est pas prédestinée.
L’esthétique démocratique
Un nouvel ordre du temps.
Comme le souligne Lucien Jaume, la démocratie est l’ère
des penseurs pressés, qui fournissent à un public
inconstant des « produits » toujours renouvelés
: « les littératures démocratiques fourmillent
toujours de ces auteurs qui n’aperçoivent dans
les lettres qu’une industrie, et, pour quelques grands
écrivains qu’on y voit, on y compte par milliers
des vendeurs d’idées. » (II, 1, 14) Sainte-Beuve
avait déjà dénoncé cette industrie
des arts dans son article, « De la littérature
industrielle », de la Revue des deux mondes,
(19, 1839, p. 675-691).
Mais il faut aller plus loin, car les beaux-arts ne sont pas
seulement devenus une industrie, ils relèvent désormais
du système de la mode. Dans l’universelle mobilité
des choses, le plaisir pris aux œuvres ne peut être
qu’éphémère : Tocqueville avoue à
Nassau Senior le 2 mai 1857 être devenu lui-même
incapable de prendre plaisir à Lamartine qui l’enchantait
trente ans plus tôt (p. 469).
Les conséquences esthétiques de cette hâte
démocratique sont immenses et on peut parler d’un
nouveau régime temporel de la création. L’imagination
démocratique est tout entière orientée
vers le présent et le futur : « Les peuples démocratiques
ne s’inquiètent guère de ce qui a été,
mais ils rêvent volontiers à ce qui sera, et, de
ce côté, leur imagination n’a point de limites
; elle s’y étend et s’y agrandit sans mesure
» (II 1 XVII). Si Tocqueville pense ici à l’épopée
de Lamartine, Jocelyn, dont la préface est un
véritable manifeste humanitaire, sa remarque vaudrait
évidemment aussi pour la palingénésie sociale
de Chenavard.
Les échelles démocratiques : grands et
petits monuments
Lucien Jaume
rappelle que Tocqueville avait été frappé,
à New York, par le contraste entre la grandeur des bâtiments
publics et la petitesse des habitations particulières,
l’architecture étant le signe visible d’un
état social où le Souverain surplombe une multitude
de petits individus. Tocqueville systématise ici une
opposition centrale dans l’histoire des arts. Le gigantisme
passe pour démocratique (4). Dans la littérature,
l’épopée (qu’on songe à Quinet,
Lamartine ou à La légende des Siècles
de Hugo) est le « grand genre » -et le long
genre- approprié pour dire l’immensité de
l’aventure humaine. Dans les beaux-arts, les « grands
genres » sont seuls appropriés pour peindre la
grandeur du Souverain démocratique qui prend la place
du roi. En 1848, pour glorifier la république, il faut
des représentations en majesté comme il faut pour
dire le passé l’immense toile de Couture, l’enrôlement
des volontaires de 1792, commandée le 9 octobre
1848, et, pour dire le cours de l’histoire, l’immense
projet de Chenavard pour le Panthéon.
Corrélativement,
les contemporains de Tocqueville font l’éloge politique
des « petits genres », qui offrent aux individus
démocratiques l’esthétique à leur
portée. Soucieux de définir le beau moderne, dans
ses salons de 1822 et 1824, Thiers fait conjointement l’éloge
de la « grande peinture » de Delacroix et des petits
genres, refusant de les hiérarchiser. Le petit genre
dit l’histoire des anonymes glorifié par Thiers
historien. La scène de genre en peinture, le buste en
sculpture s’adressent au nouveau public des classes moyennes
et sont promis à un grand avenir dans un état
social où l’état mécène est
concurrencé par les particuliers. Parmi les « petits
genres », Thiers défend tout particulièrement
la lithographie, « véritable révolution
» qui permet « d’arriver dans des lieux où
l’art n’avait pas pénétré encore
». On sait que Charles Blanc défend en termes proches
la gravure comme art démocratique dans la Revue du
progrès politique, social et littéraire en
1839 et se donne pour objectif de favoriser la peinture de genre
et de paysage, ou les animaux de Fremiet, en 1848. Le réalisme
est l’esthétique liée à ces petits
genres ; Thiers vante la précision documentaire des tableaux
de mœurs, Tocqueville formule en termes sociologiques ce
triomphe du réalisme : « les peintres de la Renaissance
cherchaient d’ordinaire au dessus d’eux, ou loin
de leur temps, de grands sujets qui laissassent à leur
imagination une vaste carrière. Nos peintres mettent
souvent leur talent à reproduire exactement les détails
de la vie privée qu’ils ont sans cesse sous les
yeux, et ils copient de tous côtés de petits objets
qui n’ont que trop d’originaux dans la nature. »
Le boursouflé et le kitsch
L’opposition d’échelle entre le petit et
le grand a pour corrélat esthétique l’opposition
entre le kitsch et le boursouflé. Le kitsch, c’est
l’art du faux-semblant, du néo, de l’imitation
qui reprend les valeurs du passé et les copie en petit.
Le mot, qui se diffuse à partir de l’allemand où
il apparaît dans les années 1870, désigne
une tendance esthétique bien antérieure. Tocqueville
se moque des petits palais new yorkais de marbre blanc à
l’antique, qui sont en fait construits de briques blanchies
et de colonnes de bois peint (II 1 XI) ; la maison de Bouvard
et Pécuchet est la version française de ces petits
palais néo-classiques américains. Le kitsch est
l’esthétique de la classe moyenne qui cherche une
sanction à sa distinction sociale et Flaubert en est
le dénonciateur féroce. À Louise Colet,
il écrit le 29 janvier 1854 « combien de braves
gens qui, il y a un siècle, eussent parfaitement vécu
sans Beaux Arts, et à qui il faut maintenant de petites
statuettes, de petite musique et de petite littérature
! ».
Le boursouflé romantique est à l’inverse
l’esthétique du grand. Aux textes de Tocqueville
cités par Lucien Jaume, il faut ajouter la réponse
de Tocqueville à Nassau Senior en 1850 (OC VI. 2, p 303)
: « Quel est d’après vous, demande Nassau
Senior, votre âge d’or littéraire ? La fin
du XVIIème siècle, a-t-il répondu. Les
écrivains ne s’intéressaient alors qu’à
la gloire et ne s’adressaient qu’à un public
restreint et très cultivé. La littérature
française était jeune, les premières places
se trouvaient vacantes, il était relativement facile
de se faire remarquer. L’extravagance n’était
pas nécessaire pour attirer l’attention. En ce
temps-là, le style n’était que le véhicule
de la pensée. Avant tout, être clair, et, une fois
clair, concis, c’était tout ce qu’on voulait.
Au XVIIIème siècle, la concurrence a commencé
; il était devenu difficile d’être original
par le sujet, on a essayé de frapper par le style. On
a ajouté l’ornement à la clarté et
à la concision. C’était avec sobriété
et bon goût, mais déjà, cependant, on sentait
l’effort et le travail. Au style ornemental a aujourd’hui
succédé le grotesque, tout comme le style austère
de notre vieille architecture normande est peu à peu
devenu orné et enfin flamboyant ». De ce boursouflé,
Tocqueville donne pour exemple Hugo mais aussi Lamartine dont
les Méditations « ont trouvé un
complice dans chaque lecteur ; il semblait exprimer des pensées
dont tous étaient conscients, mais que personne n’avait
encore organisées en mots. » (Ibid. p. 304). Le
vague et le boursouflé sont liés dans le lyrisme
démocratique. On trouverait, selon Kaledin (article cité,
p. 81), des analyses proches chez Walt Whitman.
Lucien Jaume
souligne bien le caractère ambigu et paradoxal de la
démocratie selon Tocqueville. La démocratie est
ce régime où la nation est grande et les citoyens
petits. L’esthétique démocratique est aussi
une esthétique paradoxale, voire une esthétique
de l’oxymore : les créateurs se targuent d’être
originaux et se révèlent semblables ; les penseurs
visent l’infini mais leurs œuvres ne durent que la
mode d’une saison ; on bâtit de grands monuments-
qui se démultiplient en petites maisons kitsch…Tocqueville,
comme Balzac, Stendhal, Sainte-Beuve ou Flaubert nous offre
une analytique de la modernité qui, sans se résigner
à un Adieu aux arts et aux lettres, met en évidence
la rupture avec l’univers ancien, et les conséquences
esthétiques d’une démocratie peu portée
aux « longs désirs et aux vastes pensées
».
Notes
1. Bien étudiée notamment par
Dominique Poulot. Voir mon article : "La culture, affaire
d'Etat ? La politique culturelle des libéraux dans la
première moitié du XIXème siècle",
La production de l'immatériel. Théories, représentations
et pratiques de la culture au XIXème siècle,
publications de l'Université de Saint Etienne, sous la
direction de Jean-Yves Mollier, Philippe Régnier et Alain
Vaillant, 2008, p. 29-38.
2. Tocqueville est revenu à plusieurs
reprises sur le primat de l’utile : il est frappant de
voir que dans le chapitre qu’il consacre aux monuments
en 1840 (II,1, 12) le seul exemple de monument démocratique
cité dans ses brouillons soit la digue de Cherbourg,
à laquelle il devait consacrer une notice en 1847.
3. Voir William Marx : L’Adieu à
la littérature. Histoire d’une dévalorisation.
XVIIIe-XXe siècle, Les Éditions de Minuit,
2005. Le livre est une brillante synthèse du changement
de statut de la littérature en Europe.
4. Voir Maurice Agulhon, Marianne au combat
: l’imagerie et la symbolique républicaines de
1789 à 1880, Flammarion, 1979.
Lectures recommandées
Laurence Guellec, Tocqueville et les langages
de la démocratie, Champion, 2004.
Tocqueville et l’esprit de la démocratie. The
Tocqueville Review/La Revue Tocqueville, textes réunis
par Laurence Guellec, Presses de Sciences Po, 2005. Article
de Arthur Kaledin, “Tocqueville’s Apocalypse: culture,
politics and freedom in Democracy in America” (chapitre
2).
Chantal Georgel, 1848, la République
et l’art vivant, préface de Maurice Agulhon,
Fayard,1998.