ISOLATIONNISME et REALISME
« les
Américains, écrivait le critique Royal Cortissoz
en 1925, ont besoin de connaître le terroir où
s’enracine l’évolution de leur art. »
La consécration du réalisme américain du
XIXe siècle n’est pas étrangère au
climat isolationniste qui devait tant marquer les Etats-Unis
après la Grande Dépression. Sur le plan culturel,
ce repli favorisa la valorisation exclusive de l’Amérique
comme terreau artistique et permit à ce désir
d’indépendance artistique de s’incarner dans
la promotion du réalisme. Les mots proférés
une génération plus tôt par le peintre William
Merritt Chase : « Je préférerais aller en
Europe qu’aller au paradis » n’auraient plus
lieu d’être. Cette atteinte à l’«
esprit du lieu. » était désormais révolue.
Pour saisir
véritablement le caractère revendicatif de ces
positions de l’entre-deux-guerres, il convient de faire
retour à un souvenir humiliant. Avec le paysage, l’art
américain avait éprouvé, dès le
début du XIXe siècle, le sentiment de tenir sa
forme artistique spécifique. Ce genre identitaire avait
même permis de mettre fin à la réprobation
de l’art par l’éthique puritaine. L’art
et la religion pouvaient désormais converger par l’entremise
de la nature, mais une nature singulière puisqu’elle
restait associée à un dessein messianique qui
conférait au paysage la grandeur de la peinture d’histoire.
Si le territoire américain offrait aux peintres un miroir
divin, les peintres tendaient à la nation une image idéale
d’elle-même, perçue comme un véritable
autoportrait (ill 1 et 2).
Ce motif de
fierté nationale devait pourtant s’effriter devant
les sarcasmes de la critique parisienne lors de l’Exposition
universelle de 1867. La violence de ce désaveu fragilisa
le monde artistique américain, avant de le remettre en
situation d’apprentissage et de dépendance vis
à vis de l’Europe.
L’ « ESPRIT DU LIEU » CONTRE LE COSMOPOLITISME
Dans l’entre-deux-guerres,
l’heure était au contraire à la consolidation
de l’identité nationale et certains critiques feront
de la définition de critères « objectifs
» d’américanité l’une de leur
mission. Le passé devenant la condition de l’avenir,
s’inventer un passé artistique, c’était
aussi trancher sur l’art du présent et maintenir
la suprématie de la figure, du réel et du local
contre les postulats du modernisme. Fort logiquement, le ressentiment
de certains critiques à l’encontre de toute forme
de cosmopolitisme, finit même par porter atteinte au prestige
des figures consacrées de la génération
antérieure : Whistler et Sargent.
Christine Savinel
a mis l’accent sur la coïncidence établie
par les détracteurs de Whistler entre le « flottement
identitaire » de sa figure d’artiste -entre Europe
et Etats-Unis- et le « flou » pictural de son œuvre.
Whistler était accusé d’instaurer le règne
du « non-lieu. » Apôtre de l’art pour
l’art, Whistler faisait ainsi de l’art « son
propre lieu », rendant impossible toute inscription nationale.
La gloire cosmopolite de Sargent reposait, elle sur le succès
de sa peinture mondaine « transnationale. » Au nom
de l’idéologie du fini et de la morale sociale
du travail bien fait, le « fa presto » du peintre
serait assimilé à une dérive licencieuse
et immorale (ill. 3) et son aristocratisme à une incongruité
européenne. Le cosmopolitisme avait toujours à
faire avec le soupçon de décadence.
Dans les années
trente, certains adeptes du régionalisme, cet art figuratif
et méticuleux de l’Amérique terrienne, allaient
durcir leur perception de l’héritage culturel afin
de retrouver dans l’art du passé le « fidèle
reflet de l’esprit américain. » Thomas Craven,
un des défenseurs les plus chauvins de cet art «
spécifique » et « particulier » à
l’Amérique, devait radicaliser le paradigme viril
des tenants du réalisme. L’ « efféminé
» serait désormais synonyme d’ « étranger
» et l’abstraction, art d’importation, serait
fatalement vouée à l’artifice (par opposition
au réalisme, authentique « produit du cru »)
et à l’ « impuissance. » Dans cette
optique, le réalisme marquerait le retour « aux
vertus masculines, car tous les grands peintres, écrivait
Craven, sont grossiers, bourrus et insupportables. »
Dans cette logique
restauratrice, l’instrumentalisation du passé devait
permettre l’élaboration d’une nouvelle généalogie
de l’ «école américaine », préservée
de toute trace de l’influence corruptrice européenne.
Mais avant de réhabiliter ces « héros »
américains, encore convenait-il de les « inventer.
»
GOODRICH ET L’INVENTION D’EAKINS
L’historien
d’art Lloyd Goodrich (1897-1987), qui effectuera sa carrière
au Whitney Museum of American Art, fut, dès le début
des années trente, l’un des ses principaux propagateurs.
Pour trouver l’antidote au flou cosmopolite, il fallait
donc inventer l’anti-Sargent, autrement dit une figure
fondatrice, réparatrice et « américaine
jusqu’au bout des ongles » ; un « rameur solitaire
» qui répondrait aux impératifs édictés
par les nouvelles valeurs culturelles : parcours solitaire,
absence de sophistication et innovation formelle sans apprêt.
A certains égards, on serait tenté d’évoquer
un Pollock du XIXe siècle…
La monographie
de Goodrich, Thomas Eakins, His Life and Work, publiée
en 1933 par le Whitney, ressuscitait autant qu’elle créait
cette image rustique de précurseur dont la gloire aurait
pour nom « malentendu, persécution, abandon. »
Le mythe Eakins appartenait désormais à l’histoire
de l’art.
La construction
psychologique du « pionnier » Eakins s’oppose
point par point aux archétypes mondains incarnés
par Sargent et démontre à quel point les valeurs
esthétiques mises en avant par ses thuriféraires
relevaient avant tout d’a priori moraux. Son négligé
vestimentaire légendaire (ill. 4) devient ainsi une métaphore
de son ancrage pragmatique dans l’expérience quotidienne.
Cet anticonformisme sans la moindre connotation populaire –Eakins
appartenait résolument à la middle-class de Philadelphie-
l’éloignait autant du modèle romantique
de l’inspiration (ill.5) que de la bohème artistique
ou du désir d’autopromotion sociale propre aux
portraits ou aux vues d’atelier de Sargent ou de Chase
(ill. 6). Pour souligner le contraste avec l’art «
superficiel » et désinvolte de ses deux confrères,
Eakins sera érigé en modèle de virilité,
de franchise, de rigueur, d’objectivité et d’indépendance
obstinée.
Cet éloge
de l’homme Eakins permet de mesurer l’ampleur du
renversement relatif à la vision de l’artiste américain.
Entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres,
les manquements d’Eakins à l’étiquette
d’un monde de l’art encore victorien vont être
progressivement valorisés en signes manifestes d’accomplissement
artistique.
Le renvoi pour
indécence d’Eakins de l’académie de
Pennsylvanie en 1886 –il faisait poser ses élèves
nus (ill. 7)- sera la pierre angulaire de cette aura rétrospective
de « refusé. » Si l’hostilité
envers ce martyr de la vérité « vraie »
ne doit rien à la fiction, l’usage qui sera fait
de ces revers par des biographes trop zélés visait
systématiquement à la construction d’un
modèle mythique de l’artiste américain.
Dans le contexte isolationniste des années trente, l’image
d’Eakins en self-made-man triomphant seul d’une
série d’épreuves présentait l’avantage
insigne de l’opposer au modèle de l’artiste
européen, perçu comme un héritier, donc
incapable d’originalité. A tel point que Goodrich
aussi bien que Gertrude Vanderbilt Whitney s’évertueront
à minimiser, voire à nier, l’impact artistique
du séjour parisien du peintre américain dans l’atelier
de Gérôme (1866-1869).
L’INTEGRITE DU REALISME
Dans ce contexte
idéologique, l’objectivité du réalisme
doit s’entendre comme un gage d’intégrité
morale, un témoignage de fidélité nationale
et de loyauté vis à vis du « caractère
sacré du réel américain. » L’art
d’Eakins renouerait avec le vœu puritain d’un
« art sans style », d’un « style sans
style » (Greenberg lui-même n’a-t-il pas qualifié
Eakins d’« artiste sans manière » au
style « neutre et transparent.») L’absence
de style devient ici une clause d’ordre moral. Car le
style sans style, cet art sans séduction renoue avec
le fantasme d’innocence et de pureté qui laverait
l’art de tout soupçon d’immoralité
et d’inutilité. Un art sans style, c’est
aussi un art immédiatement lisible et intelligible. Cette
immédiateté supposée du langage réaliste,
c’est encore le vieux rêve d’un art adéquat
à son modèle, sans le moindre écart, hors
de toute convention, de toute corruption étrangère,
de toute tradition préalable. Pour G. Whitney, l’art
d’Eakins, coupé de ses influences françaises,
symbolisait le « puritanisme américain et son intolérance
à l’égard du mal. » La fascination
d’alors pour le modèle, souvent fictif, de l’artiste
réaliste autodidacte (Bingham, Homer) révèle
encore cette hantise de retrouver le paradis perdu de la transparence.
Issu de la génération spontanée, ce réalisme
intègre jaillirait spontanément de la terre américaine
comme la sansevière, cette plante en pot connue pour
sa résistance, qu’arbore tel un emblème
la mère démodée de Grant Wood, dans un
portrait de 1929. La vigueur de la terre engendre l’art
américain authentique, celui des « pionniers. »
L’AVEUGLEMENT VOLONTAIRE DE LA CRITIQUE
Cette construction
héroïque de la figure d’Eakins se fondait
sur une incompréhension manifeste de la nature réflexive
et conflictuelle de son art. Pouvait-il en être autrement
alors que Goodrich et ses proches réduisait son apport
à de simples constats thématiques et documentaires
sur l’Amérique ? Chez Eakins, les thèmes
–l’aviron, la boxe, la chirurgie…- et les
pratiques –l’anatomie et la perspective- n’ont
jamais été que des outils au service de procédures
picturales dissidentes.
Aux antipodes
d’un réalisme qui ne porterait qu’un constat
rassurant sur la réalité effective des choses,
Eakins convertit son expérience du réel en drame
de la vision. A l’évidence objective et à
l’observation directe mises en exergue par Goodrich, s’oppose
constamment l’art d’Eakins, fondé sur l’énigme,
le conflit et la violence. Le cadre recouvert de graffiti, dans
le portrait du Pr. Rowland,(ill. 8) opposait brutalement
deux ordres de réalité inconciliables, la peinture
et la graphie, cet « accident qui affecte la pureté
du langage » (Derrida) Dans ses scènes d’aviron
(ill. 9), dépourvues de la moindre spontanéité,
l’insistance inédite sur les reflets et la dissolution
de la figure n’est d’abord qu’une métaphore
de la nature réflexive de son art. Poussant le réalisme
jusqu’à ses limites, Eakins fait du reflet une
instance presque inquiétante de défiguration.
Dans La Clinique du Dr. Gross (ill.10), qui fit scandale
par sa dimension « sanguinaire », Eakins montre
que la violence du thème –une greffe osseuse réalisée
devant un auditoire dans lequel on reconnaît Eakins lui-même-
n’est jamais que celle du peintre envers le spectateur.
Tout témoigne d’une relation iconoclaste au corps
humain : le corps illisible du patient semble atteint dans son
intégrité, alors que le scalpel rouge de sang
suscite le geste d’effroi de la mère du patient
qui se voile le regard. Michael Fried a mis à jour cette
dialectique entre répulsion et fascination, refus de
voir et pulsion sadique de susciter l’effroi. «
La peinture réaliste, affirme-t-il, serait celle que
le spectateur ne peut littéralement pas supporter de
voir. »
« For
the public I believe my life is all in my work » écrivait
Eakins en 1894. La méprise idéologique de Goodrich
et des tenants de cette réappropriation identitaire d’Eakins
dans les années vingt et trente, fut de s’aveugler
comme la mère du patient au point de croire que «
his work was all in his life. »
Bibliographie
Américains à Paris, 1860-1900, Londres,
Boston, New York, 2006-2007, éd.fr, Milan, 5 Continents
Editions, 2006.
Chassey, Eric de, La Peinture efficace,
Paris, Ed. Gallimard, 2001 (sur Thomas Craven,en particulier,
voir pp. 86-89)
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Actes du colloque organisé par le musée d’Orsay
et le musée d’art américain de Giverny, Terra
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Katleen A. Foster, Thomas Eakins rediscovered.
Charles Bregler’s Thomas Eakins Collections at the Pennsylvania
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Michael Fried, Realism, Writing, Disfiguration,
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Winslow Homer, Poète des flots, Giverny, musée
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2006.
Edward Lucie-Smith, Le Réalisme américain,
Paris, Ed. Thames and Hudson, 2002.
Made in USA, L’Art américain, 1908-1947,
sous la dir. d’Eric de Chassey, Bordeaux,
Rennes, Montpellier, Ed. R.M.N., 2001.
Paris 1900, Les Artistes américains à l’Exposition
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2001.
Gérard Régnier, Les Réalismes,
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Christine Savinel, Le cosmopolitisme de Whistler,
Sargent, Wharton et James : une relation critique in L’art
américain, Identités d’une nation, Paris,
Terra Foundation for American Art, Louvre, ENSBA, 2005.
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|
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| Ill.
1. Thomas Cole, Vue du mont Holyoke, Massachussets, après
un orage, 1836, New York, The Metropolitan Museum of
Art. |
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Ill.
2. Fritz Hugh Lane, Owl’s Head, Penobscot Bay,
Maine, 1862, Boston Museum of Fine Arts |
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Ill.
3. John Singer Sargent, Madame X (Madame Pierre Gautreau),
1883-1884, New York, The Metropolitan Museum of Art. |
 |
Ill.
4. Cercle de Thomas Eakins, Thomas Eakins vers l’âge
de trente-cinq ans, 1880, épreuve sur papier albuminé,
Bryn Mawr (Pennsylvanie), Bryn Mawr College Library. |
 |
| Ill.
5. Anonyme, Thomas Moran dans son atelier avec Mary,
1876, New York, East Hampton Library |
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| Ill.
6. John Singer Sargent, Portrait de William Merrit Chase,
1902, New York, The Metropolitan Museum of Art. |
 |
| Ill.
7. Cercle de Thomas Eakins, Thomas Eakins portant une
femme nue à l’Académie des beaux-arts
de Pennsylvanie, 1883-1885, impression numérique
à jet d’encre d’après la plaque
négative sèche à la gélatine,
Philadelphie, Académie des beaux-arts. |
 |
| Ill.
8. Thomas Eakins, Pr. Henry Rowland, 1897, Addison
Gallery of Art, Phillips Academy, Andover, Massachussets. |
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| Ill.
9. Thomas Eakins, John Biglin à l’aviron,
1873-1874, New Haven, Yale University Art Gallery. |
 |
| Ill.
10. Thomas Eakins, La Clinique du Dr. Gross, 1875.
La toile vient d’être mise en vente par le Jefferson
Medical College à Philadelphie. Une souscription a
été lancée par différentes institutions
culturelles de Philadelphie pour le conserver dans cette ville. |
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