Au moment où nous intervenons, le 9 octobre 2008, dans
le cadre de ce séminaire, la situation n’est manifestement
pas celle d’il y a trois mois, le 15 juin 2008, lorsque
l’exposition
L’Argent a ouvert au FRAC Ile
de France/le Plateau à Paris.
En quelques jours de septembre, la banque Lehman Brothers a demandé
et n’a pas obtenu une protection contre la faillite ; le
groupe d’assurance AIG fut sauvé à la dernière
minute par la Réserve Fédérale. Et les géants
de la finance dont Merrill Lynch et Halifax Bank of Scotland ont
été contraints à la vente à des compétiteurs.
Les commentateurs ont commencé de comparer la situation
économique à la Grande Dépression de 1929
… La crise financière américaine a fait tache
d’huile jusqu’aux marchés et banques européens
puis mondiaux et la récession semble inévitable.
Les éléments de la crise financière américaine
étaient connus : prêts inconsidérés
pour l’accession à la propriété à
des ménages non solvables, titrisation et diffusion dans
l’économie des prêts les plus risqués,
retournement du marché immobilier américain et effet
boule de neige du manque de confiance entre agents financiers,
assèchement des prêts interbancaires et du crédit
dans l’économie. Les mécanismes pouvaient-ils
être anticipés ? Cette crise marque-t-elle l’échec
des politiques monétaires depuis les années 1980
et, en particulier, du « nouveau consensus » érigé
au rang de fondement intellectuel des banques centrales modernes
?
Il n’est pas inintéressant de s’intéresser,
dans ce contexte, aux valeurs de l’art. En effet, certaines
corrélations ont parfois été observées
entre les prix de l’art et ceux de l’immobilier dans
les métropoles, par exemple. Nombre d’auteurs ont
insisté, ces dernières années, sur l’importance
des « hedge funds » (fonds d’investissement)
dans l’achat et la revente rapide de l’art contemporain.
Surtout l’art contemporain. Car c’est dans ce domaine
que les prix ont grimpé de 132% entre le 1er juillet 1991
et le 1er juillet 2008, soit cinq fois plus que ce que l’on
observait dans les autres secteurs du marché, comme la
peinture ancienne ou l’art moderne.
On a pu observer également que le marché mondial
de l'art fut en forte hausse en 2007, selon le rapport annuel
des marchés mondiaux Cyclope : le chiffre d'affaires du
marché des enchères, estimé à 15 milliards
de dollars, aurait augmenté l'an dernier, à périmètre
constant, de 37% par rapport à 2006. C’est du côté
de la Chine (pesant selon certaines estimations 20% du marché
mondial de l'art contemporain) et des oligarques russes qu’ont
certainement été occasionnés ces chiffres
à la hausse ; d’ailleurs, les ventes d'art asiatique
organisées d’habitude à Londres et New York,
ont été augmentées de ventes réalisées
à Hong Kong, à Pékin et à Shanghai.
Puis, il faut compter désormais avec les artistes chinois
qui ont fait irruption, en masse, dans le hit-parade des records
: trois d’entre eux figurent dans le « top ten 2007
» et dix ont vendu des œuvres au-delà du million
de dollars.
Que réserve désormais le marché de l’art
? Peut-on croire à son isolement et à son autonomie
? Les nouveaux marchés de la Chine et de la Russie peuvent-ils
compenser le retrait des acheteurs occidentaux, alors que les
bourses asiatiques sont en train de plonger à leur tour
? Il est notoire que la corrélation entre marchés
financiers et celui de l’art n’est pas immédiate
et que ce dernier met un peu plus d’un an à réagir
; les premiers mauvais chiffres ne seraient donc qu’une
première réaction à la crise des «
subprimes » de l’an dernier, selon le journal The
Art Newspaper …
En tout cas, le 15 septembre, soit le lundi noir pour la finance
mondiale, l'artiste britannique Damien Hirst récoltait
89 millions d'euros. En deux jours, la vente aux enchères
organisée par Sotheby's à Londres de 223 œuvres
récentes de l'artiste britannique a rapporté 139,2
millions d'euros, un record pour une vente dédiée
à un seul artiste, loin devant Picasso.
Considérée par l'artiste comme une mini-rétrospective,
cette vente exceptionnelle avait également ceci de particulier
qu’elle s’offrait le luxe de constituer un événement
« déclaratif ». En effet, la vente aux enchères
regroupait des œuvres jamais exposées jusqu'alors,
directement issues de l’atelier, de la fabrique de l’artiste
sans passer par un intermédiaire. Cela constituait une
première pour la célèbre maison de ventes
qui n'avait jamais proposé, depuis sa création en
1744, de vente directe d'un artiste. Pour l’artiste, c’était
« tout bénèf » ! Damien Hirst, qui n'est
pas passé par une galerie d'art, a supposément «
économisé » 40- 50 % de commission en percevant
la quasi-totalité du produit de la vente. Certains critiques
avaient évoqué le risque qu'en proposant autant
d'œuvres d'un coup, il ne fasse baisser sa côte : mais
Hirst a décroché un nouveau record avec le clou
de la vente, Le Veau d'or, emporté pour 12,9 millions d'euros.
Reçue, dans le monde de l’art, comme une provocation
et un scandale, la « vente Hirst » peut être
analysée autrement, et d’abord, comme la continuation
d’une série de projets artistiques visant à
questionner ou à mimer des phénomènes économiques,
voire comme la continuation du « recouvrement » du
champ de l’esthétique par celui de l’économie
politique, projet qui pourrait peut-être définir,
aussi bien que d’autres, l’art post-moderne.
Il faut, préalablement, remarquer une chose très
simple : parmi les formes d’expression culturelles (penser
à la musique, au théâtre, à la danse,
même à la littérature…) , les arts visuels
sont effectivement un domaine où l’argent est visible,
sinon montré ; et pas seulement dans l’ostentation
d’une Marie-Antoinette au Château de Versailles. L’argent
a souvent été problématisé dans ou
par les œuvres d’art. Depuis le début de la
peinture occidentale, la monnaie est figurée, pesée,
voire représentée (par le choix d’une couleur
plutôt qu’une autre, en fonction de son coût,
etc.), de même que la relation, directe ou indirecte avec
le payeur. Des artistes ont scruté les écus et se
sont interrogés sur les différents organismes du
marché de l’art. L’argent n’est pas qu’une
iconographie et d’autres artistes ont proposé un
circuit économique alternatif, ou se sont transformés
en chercheurs en économie, constituant l’art comme
laboratoire…Ces dernières années, l’indexation
des prix de l’art sur ceux du luxe et l’influence
de plus en plus sensible du privé (collectionneurs, trustees,
mécènes…) dans les manifestations publiques
ou officielles a, sans doute, transformé durablement le
« système marchand-critique » mis en place
à la fin du XIXe, siècle pour accompagner la nouvelle
esthétique, alternative au goût officiel. De sorte
que les medias ont pratiquement cessé de produire un discours
d’évaluation des œuvres, qui ne prenne pas en
compte l’évaluation du marché ou les terminologies-marketing
de la communication.
Il nous faut sans doute remonter un tout petit peu le temps, jusqu’à
il y a presque trois ans et la foire de Miami, satellite de celle
de Bâle, dont l’une d’entre nous rentra abasourdie
par la toute puissance de l’événement, où
se produisait, littéralement, une « ville-foire »
presque entièrement dédiée à la spéculation
sur l’art contemporain, ou du moins à sa mise en
scène. Peu de manifestations (« La Couleur de l’Argent
», au Musée de la Poste à Paris) avaient été
consacrées à ce thème…D’où
l’idée d’une exposition : l’argent, une
exposition entreprise à deux pour et avec l’espace
du Plateau, un centre d’art opéré par des
fonds publics, à Paris, dans le XIXè arrondissement.
Il s’agissait pour nous de ne pas redonder et donc de nous
éloigner d’une exposition « sur le marché
de l’art » , comme des artistes qui « font »
le marché (Koons, Hirst, Murakami, Cai Guoqiang, Zheng
Fanshi, Liu Xiaodong, etc.). Nous avons éliminé
cette hypothèse d’emblée. Une seule vidéo,
dans L’argent, est ainsi venue parler des cotes et de l’investissement
dans le marché de l’art, un « trailer »,
une mise en bouche réalisée pour la chaîne
de télévision arte , dont la réalisation
définitive, à ce jour, n’a pas eu lieu.
Notre première opération fut de nous informer frontalement
sur les façons dont les artistes « parlent »
d’argent, avec leurs travaux (et non dans leur vie propre)
; et donc, de demander aux artistes d’abord, comment ils
ou elles abordent ces questions dans leur travail. Cette recherche
s’est concrétisée par une exposition en deux
ou plutôt trois temps et espaces : 1) le temps et l’espace
de la compilation, des archives et de la lecture avec une vaste
documentation réunie sur des œuvres historiques ou
trop éloignées géographiquement, dont le
prêt était impossible pour une institution et un
espace comme le Plateau. 2) L’accrochage d’œuvres
prêtées, le plus souvent depuis Paris ou récupérables
facilement. 3) Enfin, durant le temps de l’exposition publique,
un certain nombre de performances (Annette Messager, Tania Bruguera,
Cesare Pietroiusti), de moments de rencontre (avec des critiques,
avec Société Réaliste, avec le site web Poptronics
et des artistes du Net, avec les actionnaires de Ouest-Lumière,
avec la Biennale de Paris et son « Amicale »), d’entretiens
filmés et surtout d’apports inédits ou spontanés
d’artistes qu’on ne connaissait pas encore, sont venus
enrichir l’exposition.
Une exposition est forcément faite de décisions
et d’une sélection subjective et un accrochage, que
nous assumons. Deux éléments de réflexion,
pour infirmer cette déclaration d’ordre général.
D’abord, l’argent, sujet de notre exposition, est
évidemment partie prenante de cette exposition comme de
toute exposition. De nos jours la discussion du budget d’une
exposition concerne moins les choix artistiques que les postes
de transport et des valeurs d’assurance (nous avons pu observer
que durant l’exposition, certaines œuvres exposés
ont vu leur valeur d’assurance croître de façon
exponentielle, en accord avec les « nouveaux prix »
des artistes sur le marché après la foire de Bâle).
De sorte qu’une exposition sur l’argent est aussi,
dans les conditions que nous avons pratiquées, une exposition
avec peu d’argent, pas assez pour nous permettre de publier
un catalogue… Deuxième remarque, nous avons essayé
d’intégrer dans cette exposition, des propositions
qui nous semblaient « importantes » ou « intéressantes
», remettant en question, précisément, nos
présupposés d’évaluation esthétiques.
Enfin, nous avons, volontairement ou involontairement, choisi
de montrer des œuvres ou des propositions « matérialisées
», plus que des travaux dématérialisés,
suivant sans doute ici la logique d’un programme donné
à l’avance, qui prend en compte l’institution
et sa pédagogie. Nous avons demandé à Annick
Rivoire avec son site Poptronics, de prendre soin de débrouissailler
la question de l’économie du Net et des possibles
dérivations qu’y construisent des projets d’artistes
— avec le souhait que d’autres expositions, différentes,
se construisent ailleurs et autrement.
Notre présentation inclut quelques images… que nous
n’avons pas exposées.
1. Introduction
Serge Gainsbourg brûle un billet de 500 Francs, en gage
d’une célébrité artistique décidément
fondée sur la
dépense, notion chère
à Georges Bataille et qui a, en 1979, donné lieu
à une belle exposition au Centre Pompidou alors que Pontus
Hulten en dirigeait le musée : « Musée des
sacrifices, Musée de l’argent » (commissaires
Jürgen Harten et Horst Kurnitzky). L’argent peint,
bientôt l’argent conçu par les artistes est
aussi une façon de sacrifier la modernité en lui
donnant un sujet, qui déborde l’absorption picturale.
Quentin Metsys. La scène est peinte. Penchés sur
une table vert feutrine, la couleur des tables de jeu, et assis
devant l’horizon bouché d’étagères
clairsemées, un personnage masculin et un personnage féminin
figurent côte à côte. Leur visage est penché
en avant, dirigeant le regard vers ce que fait l’homme.
Paupières baissées, celui-là, tout entier
concentré sur son geste, pèse l’argent d’une
main savante. Il le ferait les yeux fermés. C’est
son métier. Changeur? Prêteur ? Usurier ? L’époque
à laquelle a été peint le tableau du flamand
Quentin Metsys,
Le Prêteur et sa Femme (1514, Musée
du Louvre, Paris) appartient à une période charnière
dans l’histoire de l’occident chrétien, où
sont apparus les métiers de l’argent et ces hommes
vivant du produit de l’argent, sans être eux-mêmes
producteurs de richesses.
Il fait et elle regarde. Penché, les yeux visant ce qu’il
manipule, le personnage féminin a ses deux mains posées
sur un livre d’heures, feuilletant sans les voir des images
propres à la contemplation. Un miroir au premier plan,
reflète la présence d’un tiers, la marque
d’un visage sans doute attentif. Il intègre le point
de vue du spectateur. Il nous met à notre place. Nous sommes
de bons clients.
Manet. Le commerce s’inscrit dans le travail artistique
et parfois remonte à la surface de l’œuvre.
Parce que la somme payée par le commanditaire, Charles
Ephrussi, excédait le prix demandé pour son tableau
:
Une Botte D’Asperges (1880) Edouard Manet lui
fit
L’Asperge (1880), unique, «
parce
qu’il en manquait une à votre botte »,
en supplément. L’acheteur en eut effectivement pour
son argent : Manet exposait là deux projets plastiques
distincts, deux pour le prix d’un : un tableau, plus un
«
tableau du tableau » (Éric Alliez)
une mise à nu du précédent, jetant la lumière
sur le contexte, la taille, l’orientation du légume
comme sa matérialité picturale. L’asperge
solitaire, comme un cadavre blafard «
sans aucun artifice
de mise en scène, qui même encore chez Chardin, lui
conféraient classe et distinction » (Thierry
de Duve), est, ainsi, l’élément étranger
qui désidéalise l’échange.
Haacke. Si
L'Asperge finit au musée d’Orsay,
La Botte d’Asperges, elle s’en fut vers les
collections du Wallraf-Richartz Museum à Cologne. En 1974,
invité à commémorer le centenaire de ce musée,
Hans Haacke conçoit une série de panneaux. Le premier
est la reproduction du tableau de Manet. Les dix autres présentent
chacune des personnes qui ont acheté le tableau depuis
son achèvement par le peintre, et le prix qu'ils ont payé
pour l'acquérir. La description du statut social et économique
de ceux qui ont possédé le tableau est un projet
d’art contemporain. Le directeur du musée refuse.
L'exposition d’Haacke a finalement eu lieu…. à
la galerie Paul Maenz de Cologne.
En 1986, au Consortium de Dijon, Haacke présente
Les
Must de Rembrandt, monument explicitant les relations entre
le trust Rembrandt (le plus grand groupe d’affaires afrikaner
durant l’apartheid), la Financière Richemont et Cartier
Monde (qui possède les « Must » de Cartier).
Des photos des travailleurs noirs dans les mines d’or et
de charbon dont les tentatives de soulèvement ont été
violemment réprimées sont encadrées par l’inscription
en lettres d’or de toutes les sociétés Rembrandt
en Afrique du Sud. Plus tard, dans un dialogue célèbre,
le sociologue Pierre Bourdieu et Hans Haacke s’efforcent
de mettre à jour les changements de pouvoir dans le monde
de l’art depuis les années 1980, où l’idéalisation
de l’entreprise et du monde des affaires est représentée,
dans la fabrication de la valeur esthétique, par l’intervention
de groupes financiers, proposant une forme de domination symbolique
sur la politique des expositions.
Duchamp. Il signe,
en 1919, un chèque fictif , fabriqué manuellement
et donné à Tzanck, alors président de la
société des amateurs d’art et collectionneurs,
en paiement des soins dentaires qu’il a apportés
à l’artiste. La banque que Duchamp a créée
pour en tirer un chèque s’appelle «
T
he
Teeth's Loan & Trust Company, Consolidated », sise
à Wall Street. Ce chèque, Duchamp va le racheter
au dentiste, «
beaucoup plus cher » , selon
ses dires, que la somme marquée. A la même époque
que la fabrication du chèque, Duchamp emprisonne 50 cm3
d’
Air de Paris pour l’apporter au collectionneur
américain Arensberg.
Marcel Duchamp trouve en 1925 la façon d'imaginer le moyen
de jouer en toute quiétude financière au Casino
de Monaco. Pour se constituer un capital, il lui suffit, pense-t-il,
d'émettre des bons de 500 francs à intérêts
de 20% (cf titre ci-contre). Trente bons sont imprimés,
exhibant l'image d'un Duchamp plus vrai que nature dans son allure
de petit diable aux oreilles démesurées, et à
la face enduite de mousse à raser. On retrouve son portrait
dans la roulette, composition de son ami Man Ray. Chaque obligation
porte la signature de Duchamp et celle de " Rrose Sélavy".
Hélas, le succès ne reflète pas l'effort
de l'artiste. Deux titres seulement seront vendus, à du
beau monde toutefois : Jacques Doucet et Marie Laurencin.
Yves Klein consume
la consommation des z
ones de sensibilité picturale
immatérielle, de la cession desquelles Yves Klein
va fixer les règles « rituelles », en 1958.
Chaque zone vaut un poids d’or. Mais l’immatérialité
(immortalité ?) authentique n’a aucun prix : à
moins que l’acquéreur brûle son reçu
et jette la moitié du poids d’or dans un fleuve,
en présence d’un directeur de musée, d’un
marchand d’art connu ou d’un critique et deux témoins.
Au moment où l’acheteur croit acquérir son
coin d’immatérialité picturale, il n’obtient
que des cendres.
Beuys. A l’horizon
des mythologies cacophoniques de Joseph Beuys, qui semble avoir
épousé tous les rôles, l’historien d’art
Thierry de Duve répond par une figure unique pour ce créateur
: celle de « l’artiste en prolétaire »
. Ce qui n’implique aucunement son alignement idéologique
sur des positions de classe mais une « f
aculté
de produire de la valeur qui, pour être authentique, doit
être unique à l’artiste ». Or, cette
faculté, cette force de travail, Beuys en promet l’universalisation
sous le régime de la plasticité d’une «
créativité » généralisée.
« Kunst=Kapital », l’Art égale Kapital,
le capital du changement social à venir. Utopie et réalité.
On peut voir, à la Hallen für Neue Kunst de Schaffhausen
(Suisse), la pièce de Beuys,
Das Kapital Raum
1970-1977, réalisée pour la Biennale de
Venise en 1980, comme la condensation d’espaces de pensée
et d’objets déjà produits à partir
de 1970.
Warhol «
I buy it », en anglais, signifie non seulement « j’achète
», mais « j’y crois », je suis d’accord,
je souscris, je signe. C’est ça ! « Je signe
». L’art implique un commerce tacite ou manifeste,
entre production et regard. En 1975, dans sa
Philosophie de
A à B, Warhol énonce: « l
’art
à l’échelon industriel est l’étape
qui suit l’art avec un grand A. J’ai commencé
dans l’art commercial, et je veux finir avec une entreprise
d’art... Gagner de l’argent est un art, et les affaires
bien conduites sont le plus grand des arts ».
Inutile de s’indigner, semble dire Warhol, dont le travail,
pour peu qu’on y souscrive, met en torche toute velléité
de différencier l’amateur « désintéressé
» du consommateur voire du spéculateur. Warhol veut
être une machine, c’est la « caisse enregistreuse
de l’art » (Thierry de Duve), de tous les mediums
susceptibles de devenir de l’art, qu’il s’agisse
de la peinture, du cinéma, de la télévision,
de l’imprimé, de toutes les peaux et les pellicules.
Exposer le dollar, un accident de voiture, une chaise électrique
ou les hommes les plus « wanted » (recherche policière
= désir sexuel) sont pour lui — mais aussi pour nous
— des sujets équivalents de même valeur.
Broodthaers et
la faillite du musée, soit le carton d’invitation
à la première exposition de Marcel Broodthaers,
en 1964 : « MOI AUSSI, JE ME SUIS DEMANDÉ SI JE NE
POUVAIS PAS VENDRE QUELQUE CHOSE ET RÉUSSIR DANS LA VIE
(…) L’IDÉE ENFIN D’INVENTER QUELQUE CHOSE
D’INSINCÈRE ME TRAVERSA L’ESPRIT (…)
». Ce « quelque chose d’insincère »
signale la réflexion continue qu’entretint Marcel
Broodthaers avec la constante de l’œuvre d’art,
« j
e veux dire la tranformation de l’art en marchandise
», alors que sont épuisées tous les potentiels
utopiques des croyances modernistes. Soit l’objet d’art
à l’ère de l’industrie culturelle. C’est
ce qu’il articule, d’emblée, sans opérer
de hiérarchie entre les productions, les reproductions,
les commentaires, les catalogues, les films, les décors
et les expositions….«
L’art comme l’art
de vendre » : voilà le sous-titre de son exposition
de 1972 à la MTL Gallery d’Anvers.
Broodthaers ouvrit chez lui à Bruxelles en 1968, un musée
: le Musée d’Art moderne (Section XIXe siècle)
Département des Aigles, se référant à
l’autorité mythique de l’aigle comme à
sa bêtise notoire, Broodthaers inscrit le nom du musée
sur ses fenêtres et peuple l’appartement de caisses
de transport d’œuvres, sarcophages hermétiques
qui n’affichent que le nom et les marques de leur lieu de
destination. Ces caisses figuraient les arts visuels et signifiaient
la disparition de l’œuvre dans la présentation
muséale. L’invention d’une entité institutionnelle
vide, productrice d’une programmation, de papiers multiples
et divers, etc., est une mise en forme critique des lieux officiels
d’exposition, de stockage, et de légitimation de
l’art. La mise en scène du statut muséifié
des arts plastiques se poursuit par l’ouverture de plusieurs
Sections – dont la Section Financière en 1971 –,
jusqu’à la fermeture pour cause de faillite en 1972.
Pour son créateur, l’art ne pouvait survivre que
dans la mesure où il reconnaissait sa subordination aux
valeurs dominantes : l’idéologie et la spéculation.
La dernière étape sera la mise en vente du musée,
devenu lui-même une marchandise : reste l’art de la
production de la production.
2. C’est ici que notre exposition a commencé.
Nous pensions avoir trop d’œuvres et cela n’a
pas été le cas. L’articulation spatiale de
l’accrochage a permis de distinguer plusieurs configurations
et leurs interactions.
Présenté vers le dehors , un panneau de Claude Rutault
qui fut accroché sur le balcon du bureau de Ghislain Mollet-Viéville,
à Paris à partir de septembre 1996. Rutault charge
le collectionneur, littéralement de pro-duire son œuvre
en la peignant de la même couleur que le mur à laquelle
elle se destine. De sorte que la « production de la production
» intime à l’œuvre, dans son exposition,
une temporalité paradoxale. Cela est ici résumé
sous forme d’un panneau de type « location immobilière
».
A. Entrée et première salle : des
questions de genre et de droits d’auteurs.
Il nous a semblé juste d’ouvrir le bal par des œuvres
intégrant immédiatement la question du corps de
l’artiste, des corps des spectateurs dans leurs installations…
et du corps, également des organisatrices.
Matthieu Laurette.
L’inscription
Let’s make lots of money est
une proposition de l’artiste, à activer par les organisatrices
de l’exposition auxquelles sont laissés la «
manière » et le lieu d’inscription du texte.
Orlan. Les questions
de genre, de sexe et de sexualité ne sont pas sans peser
sur l’universalisme supposé des dispositifs d’exposition
— et donc, sur les productions qui subvertissent l’économie
de l’exposition et ses sujets mêmes. Orlan, à
la FIAC 1977, assise derrière l’image d’un
buste nu, installée sur une scène, invite au B
aiser
de l’artiste, promettant un baiser à toute personne
introduisant 5 francs dans une fente spécialement aménagée
entre les deux seins. La pièce glisse le long d’un
œsophage en plastique puis tombe brutalement au fond d’un
pubis-tiroir transparent. A ce moment-là, chaque client
reçoit son baiser. C’est ici à une reconstitution
visuelle, auditive et odorante de cette action qu’Orlan
a prêté son concours. On pense aussi aux présentations
d’Annette Messager qui font du quotidien leur matière
première, parodiant sans cesse la différence des
sexes, supposément à l’œuvre, aussi,
dans une économie visuelle.
Joanna Vasconselos
a choisi d’installer
in situ cette installation
de poteaux de métal réunis par des cordons pour
constituer une file d’attente, une façon de conduire
les corps des visiteurs comme s’ils étaient, par
exemple, dans une banque. Les cordons sont fabriqués par
des tresses de (faux) cheveux de toutes nuances. Incursion inattendue
d’une extension corporelle, liée à la séduction
féminine (cf. les cheveux de Mélisande), qui vient
rejouer sur cette scène de l’argent les préoccupations
habituelles de cette artistes originaire du Portugal : le corps
féminin comme monnaie (
Une direction, 2003).
Bertrand Lavier
(
Golden Brot, 1983) : nous aurions aimé, bien
sûr, le fameux
Brandt/Fichet Bauche, un réfrigérateur
sur un coffre-fort. L’affaire se révélant
trop pesante pour le lieu d’exposition, il a bien voulu
qu’une de ses
vitrines (mise en valeur d’une
collection) renferme un certain nombre d’objets fétiches
quant à la « monétarisation » de l’art
: produit dérivé « Action Doll » de
Wim Delvoye, Monnaie d’ail de Shu Lea Chang, un exemplaire
du projet « Do It » par Jessica Diamond, Sol LeWitt,
Lawrence Weiner. En 1971, Seth Siegelaub renonce à jouer
le rôle d’un organisateur d’expositions d’art
conceptuel afin de prendre le temps de préparer un «
Contrat pour la préservation des droits de l'artiste sur
toute oeuvre cédée », proposant à l’artiste
un pourcentage de 15%, sur chacun des bénéfices
engrangés par chacune des transactions concernant ses travaux.
L’argent comme « nerf de la guerre » : la supposée
pureté de l’œuvre d’art est alors sans
arrêt travaillée, excédée par les questions
de vie et de survie. Le privé est politique, également
en matière d’art et d’argent.
B. Deuxième salle, après un passage
par une affiche d’Arnaud Labelle-Rojoux : ce sont les productions,
collectives ou pas, de travaux issus des années 1980, d’un
nouveau rapport social à l’entreprise et de la remise
en cause du rôle traditionnel des artistes, face à,
ou contre la communication « corporate », y compris
au sein des industries culturelles.
Ainsi
Ouest-Lumière,
générateur électrique racheté par
Yann Toma avant que de devenir une société par actions
aux fins de «
produire et distribuer de l'Energie Artistique
pour les cent prochaines années ». Parmi les
nombreuses entreprises artistiques qui refusent l’identité
singulière de l’artiste moderne, choisissant de caractériser
leurs produits sous l’égide du « design »,
il y eut aussi IFP. Dans un caisson lumineux au logo du groupe,
figure la transaction opérée pour acheter l’œuvre
dont le chèque est à la fois l’indice, l’icone
et le référent (
Société Générale,
1984). Les
copyright paintings de General Idea (1987),
sur jean ou avec logo doré, participent de cette même
entreprise d’énonciation et de dénonciation
mêlées.
Répétition
Générale. Dans les années 1980, durant le
« boom » du marché occidental jusqu’en
1989, la mise en place de pratiques de publicité, de promotion,
de médiatisation pour rendre visible les « tendances
» artistiques, la multiplication des grandes expositions,
l’industrialisation de la culture, y compris des produits
artistiques, s’accompagne-t-elle d’un changement du
statut de l’artiste ? Ainsi s’expose, comme Philippe
Cazal, la figure de « l’artiste dans son milieu »
— champagne, cocaïne et jolies filles, le tout accompagné
d’étiquettes marquant les prix. « L’artiste
» : un métier à la mode ?
La Magie du
Succès, 1986, est une mise en scène déjà
nostalgique avant que d’être avérée.
Sensible à la manière dont les médias ont
transformé l’art en clichés et la figure de
l’artiste en bouffon, Ernest T., fuyant sous ce pseudonyme
(le T, comme emblème moderniste de l’orthogonalité)
produit des toiles qui sont des calicots lui permettant de ridiculiser
impunément cet autre lui-même et d’en faire
l’objet d’une stratégie qui dénonce
en même temps qu’elle énonce les mesquineries
du marché de l’art. Gilles Mahé, en artiste,
est l’un des inventeurs du « gratuit ». Il rend
visible ceux qui payent pour cette gratuité : les annonceurs
fabriquant la matière même de sa publication. Par
la gratuité est rendu manifeste ce passage vers l’annonceur,
opéré par tous les médias « magazine
» comme par la télévision et aujourd’hui
l’internet – quoique ce modèle économique
pour le Web soit aujourd’hui remis en cause.
Au MAMCO de Genève
est installé (et parfois montré) ce qui se caractérise
comme un stockage : celui de l’agence
Les readymades
appartiennent à tout le monde©, ouverte à
New York en 1987 et fermée en 1993 . «
Je suis
parti d’une fiction pour produire quelque chose qui s’inscrit
véritablement dans la réalité »,
dit l’agence. Créée par Philippe Thomas, elle
propose à des « personnages », terme volontairement
ambigu, d’entrer dans l’histoire de l’art, via
sa bibliothèque — ses catalogues, ses listes, ses
registres. Bref, de proposer l’archivage de l’œuvre
avant son existence, comme le réel enjeu de la transaction.
Les « clients » de l’agence, alors, payent leur
signature et avec elle, leur droit d’entrée, dans
un petit théâtre où figurent collectionneurs,
commissaires, critiques, historiens d’art ou journalistes.
Ce petit théâtre n’apparaît pas comme
tel, mais à l’image bureaucratique de l’entreprise
gestionnaire et de ses images dont Philippe Thomas a imaginé
toutes les retombées fictionnelles.
Cette entreprise
ne s’est pas cependant limitée à produire
des œuvres dont la particularité tient au fait que
leur première cession s’accompagne de l’attribution
de leur signature à l’acquéreur — une
procédure s’inspirant de celle, très usitée
dans la fiction littéraire et qui consiste, pour le romancier,
à prêter des propos, des pensées ou même
des œuvres entières à ses personnages. Inéluctable
développement de la logique interne du travail de l’agence,
elle passe, en 1991, de l’attribution d’une œuvre
singulière à celle de toute une exposition. Citant
un titre de Nabokov,
Feux pâles au CAPC de Bordeaux,
permet de ré-envisager l’intégralité
de l’histoire du musée occidental, allant jusqu’à
lui associer diverses œuvres d’artistes inconnus –
clients de l’agence – accrochées, avec la bénédiction
de l’institution signataire. Comme le signale Patricia Falguières,
il s’agit non d’un retrait physique mais d’un
véritable ré-investissement de l’exposition.
Une exposition où ne s’opposerait plus le verbal
et le visuel, le livre et le lieu. C’est ainsi, finalement,
que le stock, le stockage, l’archivage, les « planning
boards » les cartes postales deviennent le
Cabinet d’Amateur
de l’esthétique de la production.
Felix Gonzalez-Torres parcourt de semblables problématiques:
non seulement ses «stacks » et ses piles de bonbons
confondent l’un et le multiple, le caractère autographique
de l’œuvre d’art et le caractère allographique
du livre ou de l’œuvre musicale, mais, en plus, il
revient à l’acheteur d’investir pour leur production.
Le privé est politique : avec ses tableaux représentant
les graphiques de l’état et la réduction de
ses cellules T4 (affichant ainsi le déclin des fonctions
vitales de l’artiste), Felix Gonzalez-Torres invite à
méditer sur une spéculation qui ne touche pas seulement
les œuvres mais la vie et la mort des artistes.
En décembre
1979 s’ouvre « The Boutique from the Legendary 1984
The Miss General Idea » à la galerie Carmen Lamana
de Toronto. L’exposition est à la fois une sculpture
et un comptoir de ventes, trait qui signale bien la fonction duelle
d’œuvre et de produit : La boutique, en tant qu’
« œuvre d’art et boutique d’art »
anticipe les développements du « museum shop »
tout en s’installant à l’intérieur d’une
galerie, puis, plus tard, d’un lieu d’exposition museal
— qui ne se justifie, soit dit en passant, que dans sa séparation
d’avec la boutique de vente : Fabrice Hyber, en transformant
le musée d’art moderne de la Ville de Paris en
Hybermarché,
imposera de même cette perversion structurelle. Dans ses
présentations ultérieures, la boutique devient alternativement
« œuvre », fermée à la vente et
simplement visitable ou « boutique » ouverte à
l’achat, selon les jours, les lieux, etc. Elle existe également
dans d'autres versions comme la
GeneralIdea’s ¥en
Boutique (1989), que nous avons présentée au
Plateau. L'espace de la galerie ou du musée promeut ainsi
des marchandises que General Idea a produites, partant du fait
que le marketing d’un produit existe avant que démarre
le processus ou la chaîne de production – avec toutes
ces "apparitions préventives" que sont l’
étude de marché, le défilé de mode
ou le casting télévisé.
C. Deuxième salle : « Bling bling »
et argent dématérialisé.
L’art
ne fait pas crédit : un énoncé de Philippe
Cazal, précède des photographies de Marylène
Negro, qui font référence à une action opérée
plusieurs fois durant l’exposition, et qui a consisté
à déposer un
Cadeau, le dessin schématique
d’un emballage-cadeau, sur le pare-brise d’automobiles
dans le quartier du Plateau.
Avec les tableaux
« cash machine » de Claire Fontaine — une très
jeune artiste, qui se «
se sert de sa fraîcheur
et de sa jeunesse pour se transformer en singularité quelconque
et en terroriste existentielle en quête d'émancipation
» — et la recherche ininterrompue et infinie de Sophie
Calle (avec Fabio Balducci), s’énoncent des représentations
tournant autour de la dématérialisation de l’argent.
Olga Kisseleva, avec son miroir de Troll au signe du dollar, invite
à se pencher sur les mythologies de l’argent au temps
du communisme. Michel François fait d’une masse de
cartons à patisserie, un tas d’or comme celui de
l’oncle Picsou.
Thomas Hirschhorn, avec son réalisme terroriste, a fabriqué
en carton une énorme montre suisse. Sylvie Fleury a reproduit
à l’identique, mais en marbre lourd, un sac d’emballage
Chanel. Matthieu Laurette a, là aussi, proposé l’une
de ses propositions conceptuelles : une courbe représentant
le taux de change euro/dollar pendant toute l’année
précédant l’inauguration de l’exposition.
D. Troisième salle : l’argent matérialisé,
scruté, affiché. La « doc » et sa photocopieuse.
Infléchir l’argent du côté de sa couleur,
de son odeur, de ses effets hallucinatoires….Avec ses pilules
sous blistère, qui promettent toutes les transformations,
tous les changements « instantanément » et
qu’elle vend dans tous les museum shops, Dana Wyse s’est
instaurée une économie parallèle aux galeries
et au marché de la rareté.
Après la chute du mur de Berlin et le crash de la Bourse,
au tournant des années 1980-1990, Moyra Davey a fouillé,
avec son appareil photo, la surface des pièces de 1 cent,
la plus pauvre des monnaies éditées par la banque
américaine, ou des billets. Cildo Meireles a mis des billets
«hors circuit ». Zoe Leonard a fait afficher une centaine
de billets d’un dollar, trouvés chacun munis d’inscriptions…
Un très grand nombre de billets, présentés,
photographiés, représentés, de tracts ou
traces d’actions, telle celle du M
ur de l’Argent
et des billets de sang, par Michel Journiac, peuplent cette
salle des œuvres de Adel Abdessemed, Antoni Muntadas, Claude
Closky, Ernest T, Malachi Farrell, Michel Journiac, Et n’est-ce*
& / etc, Dana Wyse, Kris Martin, Cildo Meireles, Moyra Davey,
Michel Journiac, Felix Gonzalez-Torres, Gabriel Orozco, Hans-Peter
Feldmann, Ed Kienholz et Nancy Reddin, Sigmar Polke, Zoe Leonard,
David Hammons, Cady Noland, Josephine Pryde, Fabien Hommet…
E. Passage : deux générations, deux entreprises.
De Iain Baxter,
qui, sous le nom de sa compagnie N.E. Thing, organisa une partie
de monopoly avec de l’argent réel, dans une banque,
en 1973, sont exposés également des tableaux de
paysage, empruntés aux billets de banque canadiens dont
il s’est contenté de cacher les chiffres par une
marie-Louise (1969).
«
L’argent physique est le point de rencontre
systématique entre politique et économie: pas d'échange
marchand sans liquidités, pas d'Etat sans émission
de monnaie propre ». Marka (2008), est l’œuvre
de Société Réaliste, « designers politiques
». Elle est composée de trois éléments
: une sculpture en métal, représentant un agrandissement
de 10 fois d'une pièce de 1 euro. Sur la tranche de l'objet,
les striures sont écartées de façon à
laisser lire les noms des pays qui font le pourtour de la forteresse
européenne. Une carte politique mondiale, reprise des bases
de données de la CIA, figurant en surimposition sur l'Europe
du dessin numismatique qui fait la face de la pièce de
1 euro. Une série de vinyles adhésifs, reprenant
les définitions des dérivés de « marka
» en français : "signe marquant une limite",
marka donne marche, marcher, marge, mark, marquer, marque, marquis,
etc.
F. Quatrième articulation. Figuré, défiguré,
l’argent et les moyens de l’image.
A L’euro
peint et dégouliné à la façon d’un
Larry Rivers par Rena Spaulings, artiste et marchand collectif,
se juxtaposent le tapis de Gloria Friedmann, figurant une salle
des changes et un vidéogramme où des vaches, peintes
aux signes des indices boursiers, sont entourées par des
danseurs folkloriques, non loin de la vidéo d’une
performance de Cesare Pietroiusti et Paul Griffiths, intègrant
l’ingestion, la digestion, l’excrétion, un
cycle, d’où l’argent sort toujours blanchi.
L’Argent, polyptique photographique de Suzanne
Lafont, est un contrepoint tout en références picturales
et cinématographiques à ces iconographies.
Enfin, Louise Lawler avec deux images de tableaux accrochés
dans des salles de ventes aux enchères, montre la perte
d’autonomie de l’œuvre, qui
n’apparaît plus, ni n’est plus appréhendée,
même visuellement, en dehors d’un contexte économique
d’exposition.
Si le monde de l’art est aimanté à celui du
capitalisme mondialisé, si les événements
de la vie artistique sont irrémédiablement liés
à la promotion du tourisme, du shopping, à l’immobilier
et à la spéculation et s’il faut se rendre
à ces propositions globalisantes, ce n’est sans doute
pas sans mot dire car les artistes ont beaucoup à nous
apprendre et nous ont beaucoup appris durant ces quelques mois
passés en compagnie de leurs oeuvres. Ne serait-ce qu’à
commenter cette exposition sur l’argent et son organisation,
fruit d’une confrontation des œuvres entre elles et
avec les commissaires, qui a permis de tracer des articulations
signifiantes. Nous est apparue plus vive cette transformation
sociale des années 1980 avant la chute du Mur, où
le statut de l’auteur fut chamboulé, celui des entreprises,
y compris culturelles, magnifié. L’épidémie
du sida est indissolublement liée à ce moment de
bascule entre public et privé, inscrivant le « je
» de l’énonciation, de la maladie, de l’exclusion
contre le Mur, anonyme, de l’argent et de la capitalisation.
L’après-chute
du Mur, avec le débordement de la consommation y compris
celui des images nous a paru coincider, spatialement et chronologiquement
avec la dématérialisation de la monnaie. La question
des rapports de l’argent et du pouvoir nous a paru faire
place à des soucis plutôt axés sur les rapports
de la monnaie et de l’identité, nationale, culturelle,
sexuelle, et ce jusqu’à ce jour. Enfin, les jeux
de figuration et de défiguration, la présence des
corps nous est également apparue avoir une place non négligeable
dans les productions. Ainsi, même l’immatérialité
du commerce boursier et des échanges eux aussi dématérialisés,
lorsqu’il donne lieu à un travail artistique, est
pris dans une chaîne de production ou de fabrication qui
l’incarne. C’est peut-être la grande leçon
de cette exposition. L’art donne corps, même si ce
corps n’est pas précisément organique.