L’élargissement
récent des notions d’esthétique, d’artistique
et de plastique, qui intègrent aussi bien des objets
singuliers que des processus culturels se conjuguant dans les
courants du multiculturalisme et du pluralisme, semble, à
première vue, une avancée démocratique
tant que l’on ne bute pas sur un vice de forme : l’élargissement
actuel et inédit dans l’histoire du concept d’art
et de ses pratiques s’adosse à un système
traditionnel de valeurs et d’évaluations inadéquat
aux enjeux contemporains. Si le concept d’art est légitimement
ouvert, comment expliquer que les règles évaluatives
en soient principalement le subjectivisme et le relativisme
? À moins de considérer que rien, à cet
égard, n’a changé depuis la sophistique
grecque, et s’est même renforcé avec l’empirisme,
il est désormais nécessaire de penser une axiologique
qui intègre l’appréciation, le jugement,
la préférence, l’évaluation, la valorisation,
bref, le concept de valeur dans une acception réellement
ouverte. Au prétexte qu’il faut dorénavant
« apprendre à vivre avec le pluralisme »,
selon les mots de Danto (lequel rejette relativisme et subjectivisme),
nous risquons de verser dans un œcuménisme esthétique
si accueillant que tout serait aimable, validé, éventuellement
valorisé dès lors que serait franchi le seuil
ontologique de la constitution d’un objet en « œuvre
d’art ». En ce sens, « tout se vaut »
non parce que tout serait égal et de même valeur
esthétique et/ou artistique mais parce que toute production
a droit a l’existence et doit pouvoir circuler dans l’espace
public. Soit. Toute production doit donc pouvoir aussi être
jugée, évaluée, appréciée
et comparée à d’autres dans l’espace
public, sans quoi « tout se vaut », dans l’acception
première signalée précédemment,
et rien n’aurait d’importance ni de valeur. Les
champs de l’art et de l’esthétique se constitueraient
ainsi prisonniers de l’attitude que Max Weber désignait
par les termes de « neutralité axiologique »
(Wertfreiheit). Notre contemporanéité
est en pleine contradiction : en ouvrant le concept d’art,
on neutralise simultanément les valeurs pour aplanir
toutes les tensions éventuelles par une sorte de laisser-faire
généralisé, s’en remettant ainsi,
comme pour la religion, à une pratique privée
; cela étant dû au fait connexe qu’une chose
considérée comme art est par là même
placée dans un domaine mythique et ainsi délivrée
de toute possibilité de la rattacher aux valeurs non-artistiques
ou extra-artistiques, comme si l’art ne possédait
ni substance, ni réalité, ni sens. Non seulement
nous créons des objets majoritairement neutres, insipides,
banals, conçus pour que l’on ne puisse les évaluer
à l’aune des problématiques contemporaines
de la valeur, ce qui n’est rien moins que fabriquer des
objets incritiquables, mais de plus, nous faisons de l’art
un monde à part, au-dessus de toutes contingences et
valeurs, un lieu paradisiaque où s’est enfin opéré
la mystérieuse « transvaluation de toutes les valeurs
» (die Umwertung Aller Werte) dont parlait Nietzsche.
Or, s’il est à part, incritiquable en tant qu’art,
il est soit survalorisé – mais par rapport à
quoi ? –, soit sans valeur aucune – par rapport
à quoi ? –, de sorte que tout y est possible, même
cet état bizarre de ne pas avoir de valeur autre que
celle, transcendant toutes les autres, d’être de
l’art. S’accomplit alors ce formidable tour de force
consistant à neutraliser la valeur d’usage, la
valeur d’échange et la valeur symbolique de l’art
aussi bien de manière interne que de manière externe,
comme pour mieux couper l’art du « matériau
social » (Marx), et à hypostasier dans le même
mouvement des sortes de supra-valeurs que seul l’art serait
capable de délivrer. Le matériau social dont est
fait en très grande partie l’art devient un matériau
inoffensif, vidé de ses significations pratico-morales
pour mieux nous porter vers les contrées merveilleuses
de la pureté et de l’autonomie. Après les
médias chauds et froids analysés par Marshall
MacLuhan, avec l’art contemporain nous voici désormais
en présence d’une troisième entité
: le média tiède.
Le média tiède
La
structure et le fonctionnement de ce média tiède
n’est pas sans rappeler ce que Herbert Marcuse nommait
la « culture affirmative », cet espace magique des
possibles où se réaliserait ce que la société
et la vie réelles refusent ou empêchent. À
cette différence que, boostée par l’économie
néolibérale, l’industrie culturelle vient
impacter puissamment notre monde vécu en rendant
abordable et acceptable l’idée d’une maximisation
de nos états esthétiques tout en minimisant les
effets de sens de l’art par son autonomisation excessive,
voire exclusive, sans entrave aucune, pure, puisque selon cette
idéologie, l’art ne naît que de l’art.
Comprenant qu’il ne peut désormais prétendre
faire rêver à un monde meilleur par-delà
la facticité de l’existence, le média tiède
de l’art esthétise directement l’existence,
ce qui est non seulement plus concret mais, en outre, génère
des bénéfices conséquents. Car esthétiser
les modes de vie et de faire, cela rapporte. Si la théorie
d’un homo economicus uniquement guidé
en toutes choses par son seul intérêt doit être
tempérée en replaçant ses motivations,
envies, passions et actes dans le champ social où il
s’insère comme l’une de ses innombrables
phases, force est de reconnaître que l’existence
est largement contaminée par la maximisation d’un
état esthétique, qu’il soit individuel ou
de groupe. Que la valorisation et la valeur d’une telle
esthétisation ne soient pas seulement plastiques et/ou
artistiques mais vont de pair avec le processus du capitalisme
saute aux yeux lorsque l’on constate que ladite esthétisation
de la vie ne concerne que 20% de la population mondiale qui
en possède 80 % des richesses. Les trois milliards de
personnes qui subsistent avec moins de 2 dollars par individu
et par jour ne pensent aucunement au souci de soi par l’esthétisation,
puisque leur seul souci est de savoir comment rester en vie
dans l’heure qui suivra. Ce partage des richesses réelles
et culturelles littéralement mortifère, fait penser
à une boutade quelque peu cynique : « Dans la vie,
il y a deux sortes de gens : ceux qui pensent qu’il y
a deux sortes de gens, et les autres ». Cynique, mais
terriblement vraie lorsque l’on sait que « les 225
personnes les plus fortunées du monde ont un revenu annuel
équivalent à celui de près de la moitié
la plus pauvre des individus de la planète, ce qui donne
cette étrange équation : le patrimoine de moins
de 300 est égal au patrimoine de 3 milliards »(1)
. Alors que le terme actuel et courant d’économie
de marché tend à homogénéiser la
conception de la globalisation comme si elle était acceptée
de manière évidente par tous, ce genre de situations
montre qu’il existe toujours une minorité de propriétaires
du capital et, qu’à cet égard, la pensée
capitaliste n’est aucunement morte ni même moribonde.
Ce sont les individus qui sont soumis aux propriétaires
du capital global qui sont moribonds, sans doute déjà
morts au moment même où l’on lit ces mots.
Penser que ceux présents au sommet sont les uniques responsables
de la misère d’une moitié de la planète,
de la précarisation et de l’appauvrissement de
l’autre moitié, c’est oublier que la pyramide
a une base et d’immenses parties intermédiaires
que l’on nomme la classe moyenne, laquelle participe également
au maintien en l’état des choses des plus faibles
et démunis. Le moindre CD, ordinateur ou appareil photo,
la moindre paire de pantalons ou de baskets dont regorge l’Occident
pour des prix dérisoires est un marché florissant
bâtit sur la ruine, au propre et au figuré, de
milliards d’êtres humains qui vendent leur force
de travail, quand ce n’est pas leurs enfants, leurs propres
organes, donc à court terme, leur vie. Il n’échappe
à personne que la globalisation s’étend
également aux arts contemporains et qu’il ne peut
s’exporter dans la plupart des recoins du monde que fortement
soutenu par les propriétaires du capital global qui sont
aussi les propriétaires de l’art contemporain global.
En un raccourci, qui est au moins vrai économiquement,
même si c’est à petite échelle comparativement
à des industries lourdes, l’art actuel est néolibéral.
Et quand bien même sa valeur matérielle, ou ses
valeurs d’usage à l’encontre de l’économie
de marché peuvent naître dans des pays pauvres
ou émergents, sa valeur symbolique ou son capital symbolique
se rattachent inévitablement à la culture néolibérale.
Que l’on expose à la Biennale de la Havane, à
Shanghai, à Tunis ou à Londres, l’art contemporain
se soutient de la culture néolibérale, laquelle
donne forme aux fonctions, buts et moyens de cet art. Que pourrait
signifier, par exemple, faire de l’art contemporain, d’avant-garde
ou innovateur, totalement en dehors du néolibéralisme
? Sans aller jusqu’à dire que critiquer le néolibéralisme
de l’art est encore une ramification du néolibéralisme,
il est clair que les valeurs évoquées pour lutter
contre celui-ci sont largement issues du système à
critiquer.
C’est
désormais la pensée économique du marché,
plus précisément le capitalisme financier qui
régule l’esthétisation de la vie, non les
valeurs de l’art. L’art ne semble plus appréhendé
aujourd’hui pour lui-même, comme une « finalité
sans fin », un jeu désintéressé,
le désintéressement par excellence. Son autonomie
est de façade, sa liberté de la poudre aux yeux,
sa critique un édulcorant aisément soluble dans
toute idéologie. Ses valeurs existent-elles encore ?
Ont-elles toujours un sens à l’heure du «
capitalisme esthétique »(2) et de la « révolution
culturelle libérale »(3)? Les valeurs traditionnelles
de l’art – mais non des valeurs essentialisées
– on pu récemment être renversées
ou transvaluées pour être annexées à
des fonctions instrumentales. Les idées pluralistes,
subjectivistes, relativistes propres à l’esthétisation
qui maximise notre bien-être, aussi paisibles et tolérantes
soient-elles se soutiennent encore et toujours de structures,
réseaux et valeurs économiques. L’argent
est en beaucoup de choses le nerf de la guerre, cela particulièrement
dans l’art, quels que soient la civilisation, l’époque
ou le lieu. Ce qui s’est réalisé ou se réalise
en art ne se fonde pas uniquement sur l’argent et les
richesses, de même que les défenseurs du pluralisme,
du subjectivisme ou du relativisme ne sont pas automatiquement
des suppôts du Grand Capital, des adorateurs des valeurs
boursières, des fanatiques du libre-échange sauvage
ou des idolâtres de la dérégulation totale.
Reste que les intérêts économiques de l’individu
qui vont de pair avec la quête de maximisation esthétique
se retrouvent actuellement dans diverses formes de réalisations
de soi et d’hédonismes en tous genres, qui culminent
dans l’idée d’une « entreprise de soi
»(4).
Maximiser son bien-être esthétique
La maximisation de notre état esthétique est assurément
affaire d’autonomie quant à nos choix, préférences,
goûts et pratiques, à condition d’y donner
place aux significations et contenus, éventuellement
buts et fonctions de ce bien-être. Si nous contemplons
de manière béate des objets artistiques qui nous
plongent indéfiniment dans un sentiment océanique,
alors n’importe quelle pilule du bonheur ferait tout aussi
bien l’affaire, et l’art, accompagné des
états extatiques, sublimes ou hédonistes qu’il
est censé nous délivrer, deviendrait inutile.
Concernant le contenu implicite dans l’esthétique
et dans le libéralisme économique, et en dépit
des efforts pour rejeter cette étrange idée commune
aux deux domaines, ne pas pouvoir dériver un devoir-être
d’un fait – donc un jugement esthétique,
une norme, une prescription d’un fait plastique ou artistique
– consiste, dans le domaine économique, en la dérégulation
de l’économie de marché, où l’on
prône également que l’on ne peut dériver
une valeur d’un fait, un état d’une morale,
un être d’un devoir-être. C’est la sphère
volontairement amorale du courant radical du néolibéralisme
(F. Hayek, par exemple) : des faits sur lesquels ou d’après
lesquels aucune valeur – au sens pratico-moral –
n’est posée. D’ailleurs, comme l’esthétique
empiriste pour laquelle il existe une « norme du goût
» (Hume), la dérégulation comporte des règles,
et l’amoralisme du marché n’est tel qu’à
l’intérieur de certaines règles factuelles.
Pourquoi interdirait-on alors l’extension de cette conception
à l’art que l’on pourrait concevoir comme
un monde à part, auto-régulé de manière
interne mais non de manière externe, une pure sphère
autonome d’où serait banni toute morale, toute
éthique, toute norme et valeur ? Mais quand bien même
l’on pourrait y discerner tout cela, ces normes et valeurs
ne relèveraient pas de la sphère pratico-morale,
étant seulement dans l’œuvre d’art.
L’autonomie de l’art présuppose généralement
une neutralité des valeurs pratico-morales, du moins
une minoration de leur retombée ou encore une complète
transformation, une véritable transvaluation de leur
contenus qui perdraient de leur force en tant qu’ils sont
devenus de l’art. Considérés comme art,
ils n’auraient presque plus rien de commun avec les actes,
faits, descriptions ou obligations de l’existence éthique
courante. En raison de sa structure fictionnelle, l’œuvre
d’art serait ce monde où les valeurs, entièrement
esthétiques, seraient détachées de toute
pratique et ainsi annulées, invalidées, et en
ce cas précis invaluées. Les deux sphères
communiquent dans l’œuvre et en constitueraient même
sa nature : parce qu’elles sont transvaluées dans
l’œuvre, les valeurs sont nécessairement invaluées.
Ne demeurent que les pures valeurs artistiques et esthétiques.
C’est là un raisonnement faux, dangereux, voire
irresponsable des points de vue pratico-moral et esthétique.
Ne retombe-t-on pas dans des calculs et intérêts
propres à la théorie du choix rationnel, tant
sont vertigineuses les péréquations de la maximalisation
esthétique et enchevêtrées, mais avec des
polarités de valorisation différentes, les valeurs
d’usage, d’échange et symbolique ? Ce qui
différencie, par exemple, la conception bourgeoise de
l’art de la pensée néolibérale est
que la première accordait une grande importance à
la valeur symbolique de l’art, beaucoup moins à
ses valeurs d’échange ou d’usage, lesquelles
n’étaient pourtant pas ignorées. On révérait
la valeur symbolique de l’art, la tradition moderne (et
donc aussi bourgeoise) de son autonomie mettant à distance
et neutralisant déjà les autres fonctions et enjeux.
Dans la pratique néolibérale, la valeur symbolique
de l’art est toujours présente, mais elle est vide,
car soumise à l’utilité marchande et à
une valeur d’usage imbriquée dans la valeur d’échange.
L’autonomie de l’art est dévaluée
au profit des valeurs d’usage et d’échange.
Il suffit de voir comment les foires, biennales, expositions
internationales pèsent de tout leur poids économique
sur la valeur d’usage et la valeur symbolique de l’art,
en éradiquant le plus possible son autonomie, cela tout
logiquement, puisque l’on ne pourrait alors l’intégrer
au processus de l’économie de marché si
une autonomie forte était avérée. Soulignons
d’ailleurs, en reprenant d’anciennes oppositions
relevant aussi de distinctions économiques, que l’«
art de masse » et l’« art d’élite
» se situent aux deux extrêmes de la valeur d’usage
: dans l’art de masse actuel, la valeur d’usage
est démesurée, étant essentiellement perçue
comme entertainment, alors que la valeur symbolique est quasiment
inexistante et la valeur d’échange pratiquée
au rabais, le temps libre n’étant pas gratuit ;
dans l’art d’élite, la valeur d’usage
est celle de la position socio-économique, ce qui donne
plus d’importance à la valeur d’échange
si l’on est collectionneur mais au détriment de
la valeur symbolique, et plus d’importance à la
valeur symbolique si l’on est amateur désargenté.
Pour les premiers, l’art s’insère dans la
vie comme distraction, pour les seconds, l’art relève
du délassement, mais avec ce point commun qui est la
neutralité axiologique. Causes différentes, mais
effets similaires : neutralité axiologique, parce qu’il
faut se distraire ; neutralité axiologique, parce que
l’art doit rester de l’art, l’art n’est
pas la vraie vie. La valeur d’usage est donc clairement
neutralisée dans les deux cas. Attitude qui va nécessairement
de pair avec une autonomisation du champ de l’art appréhendé
comme source de maximisation du bien-être esthétique.
Bref, avec ce genre de calculs esthétiquement intéressés
et utilitaristes, instrumentalisant l’art à des
fins non-artistiques en ce que l’on vise principalement
l’esthétique de soi ou du groupe, ou la plastique
de soi et du groupe, nous sommes enfin mûrs pour la gouvernance
esthétique.
La
gouvernance esthétique est l’un des nombreux instruments
néolibéraux d’asservissement du politique
et du pratico-moral. Et il faut absolument ouvrir les yeux sur
un point fondamental : cette gouvernance esthétique opère
de manière rationnelle. Si rationnelle qu’elle
présente cette rationalité même comme esthétique.
Rationaliser votre être esthétique étant,
précisément, esthétique et rationnel, le
calcul est vite fait : vous ne pouvez que maximiser votre bien-être,
améliorer la plasticité de la vie, augmenter votre
capital esthétique, donc dégager une plus-value
esthétique. Comme le soulignent fortement Pierre Dardot
et Christian Laval dans La Nouvelle raison du monde. Essai
sur la société néolibérale(5), il
faut bien comprendre, relativement à la « nature
de la gouvernementalité » du néolibéralisme,
que ce dernier « avant d’être une idéologie
ou une politique économique, est d’abord et fondamentalement
une rationalité, et qu’à ce titre
il tend à structurer et organiser, non seulement l’action
des gouvernants, mais jusqu’à la conduite des gouvernés
eux-mêmes »(6). L’art et ses pratiques plus
ou moins subversives ne sauraient y échapper, même
par l’affirmation de l’irrationnel, du délire,
de la différence totale et complète. Dans l’état
de gouvernance esthétique, même les choix, préférences,
goûts ou pratiques apparemment irrationnelles sont rationnelles,
car rationalisables. À commencer par le fait que défendre
une position subjectiviste, relativiste ou pluraliste en esthétique
est parfaitement rationnel. Affirmer que l’on est hors-normes
est encore poser une norme, ne serait-ce que par la négative.
Nous revenons ainsi à la théorie du choix, aussi
bien en économie qu’en esthétique, laquelle
implique qu’aucune préférence, penchant
ou goût n’est irrationnel, du moins jamais irrationnel
au point de ne pas être rationalisable. Tout le problème
est évidemment de savoir de quelle(s) rationalité(s)
nous parlons. Mais la gouvernance esthétique est là
qui veille, décrétant qu’il n’existe
qu’une seule rationalité, la rationalité
instrumentale, à laquelle rien ni personne n’échappe.
Rationalité esthétique et immatériel
L’art ne doit ni servir ni être asservi. Nous sommes
donc à la croisée des chemins : soit développer
de plus en plus les valeurs immatérielles (connaissances,
savoirs, esthétiques, sensibilités), soit céder
aux fortes pressions du néolibéralisme qui cherche
à capitaliser ces valeurs immatérielles et à
les faire entrer dans le circuit habituel de l’économie
de marché. L’immatériel serait matérialisé,
donc mesurable, quantifiable, entrant dans le circuit économique
courant des valeurs d’échanges et d’usage
matériels. S’intéresser aux valeurs immatérielles
tout en étant désintéressé de manière
pratico-morale, donc aussi économiquement, n’est
rien moins que la définition de Kant à propos
du beau dans l’art comme une « finalité sans
fin ». L’art n’a pas de finalité pratique,
n’est pas utile, mais il est intéressant en ce
qu’il développe nos capacités immatérielles,
notre valeur individuelle et sociale, notre valeur humaine immatérielle,
là aussi dans la lignée kantienne et marxienne
où l’individu n’est plus un moyen ou un instrument
pour autrui mais une fin en soi. Il en va donc de la démocratie
contre le néolibéralisme(7). Nous entrons donc en
politique par un renversement des valeurs inédit, très
concret et efficace : le libéralisme a contribué
aux avènements de la démocratie, mais le néolibéralisme
détruit pièce à pièce la démocratie
pour croître et se multiplier.
La
valeur immatérielle serait donc un éventuel rempart.
Reste un problème de taille : nous ne pouvons pas tous
exister par et avec des valeurs immatérielles, lesquelles
se rapportent bien à des « supports-de-valeurs
» (Max Scheler), à savoir des conditions, fonctions,
existences concrètes et matérielles de choses
et d’objets à partir desquelles se constituent
de l’immatériel. Car l’immatériel
repose bien, c’est là tout le paradoxe dont profite
le néolibéralisme, sur des choses concrètes,
des actions effectives, des personnes et des individus en chair
et en os, dont la notion japonaise de « trésor
vivant » est, si l’on peut dire, l’une des
incarnations. Il ne faut pas oublier que la notion de valeur
immatérielle implique, précisément, encore
et toujours une valeur. Celle-ci est dérivée,
rattachée, indéxicalisée (s’y rapportant)
sur un objet physiquement nommable et concret qui possède
une valeur matérielle, donc une trichotomie des valeurs
d’échange, d’usage et symbolique ouvrant
une brèche au système de l’économie
de marché où tout s’achète et tout
se vend. Si un objet d’art, lequel est donc un objet physique
ou un processus de forme dans le monde physique ou des formes,
est existant comme valeur immatérielle, inestimable,
précisément, cette dernière s’inscrit
nécessairement en quelque forme pour apparaître
comme valeur immatérielle dans ou sur du matériel.
En cherchant à matérialiser la valeur immatérielle,
le néolibéralisme renforce le monnayage des individus,
leur force de travail cognitive, donc inéluctablement
la valeur des personnes. Car toutes les personnes produisant
un travail immatériel donnant lieu à du capital
immatériel dans le champ de la valeur immatérielle
ne se valent pas. Ni matériellement, ni immatériellement.
Ou bien alors, paradoxe des paradoxes, tout étant égalitairement
et également immatériel conduit à ce que
toutes les immatérialités se valent. Or il existe
une hiérarchie des valeurs immatérielles. Ici
les quantifications du capitalisme cognitif sont nettement et
clairement perverses : il peut mettre sur le même plan
économique un savoir scientifique, un savoir de publicitaire
ou un savoir d’artiste, et parmi les productions artistiques,
la valeur immatérielle d’une musique de variétés,
d’une musique contemporaine classique, de jazz, de rap
ou traditionnelle, tout en évaluant différemment
selon les nécessités, contextes et demandes du
moment. Il y a bien une règle : celle du « deux
poids, deux mesures ». On comprend alors mieux le recours
au brouillage des valeurs d’échange, d’usage
et symbolique, et le parti que l’on peut tirer de ce qui
avait pu passer pour une idée démocratique et
à certains égards subversive que sont les positions
relativistes, subjectivistes et pluralistes, car tout cela fait
le jeu du néolibéralisme. Faire éclater,
fragmenter, dissocier, séparer les activités et
les significations est une manière de casser la société,
le groupe, l’individu, la subjectivité pour mieux
la manipuler et l’asservir. Si de telles positions ont
pu être une avancée dans les processus de subjectivation
et d’autonomisation, elles ne peuvent plus désormais
être innocentes, ne valoir qu’à l’intérieur
de leurs conditions et paramètres, se présenter
comme neutres axiologiquement dès que l’on sort
de leurs limites.
L’immense
difficulté, pour un partisan d’une rationalité
esthétique, défendant un espace des raisons, une
argumentation sur les valeurs nécessaire, même
si l’on se dirige grâce à des concepts indéterminés,
des idées esthétiques dont on ne peut fournir
les preuves objectives, est que si des œuvres possèdent
ou peuvent toutes recevoir en principe des valeurs immatérielles
n’élude pas leur comparaison, distinction, séparation,
donc leur évaluation. Tout est immatériel, mais
ne se vaut pas selon ce même critère ou condition
de l’immatériel. Je valorise plus l’immatériel
de cinq excellents cinéastes ou plasticiens, que l’immatériel
de vingt très bons publicitaires. C’est une évaluation
esthétique, plastique, artistique, mais aussi et surtout
sémantique. Ces objets ne se valent pas immatériellement
parce qu’ils n’ont pas la même signification
immatérielle. Il ne peut y avoir de dichotomie des faits
et des valeurs, car les significations que nous donnons aux
faits et aux valeurs sont liées par la double entité
du sémantique : à la fois matériel et immatériel.
On ne doit donc pas opposer l’irrationalité (supposée)
de l’art à la rationalité du néolibéralisme,
mais une autre forme de rationalité à cette autre
rationalité qu’est la machine néolibérale
qui, elle, cherche continuellement à dévaloriser
les faits et les valeurs pratico-morales, socio-politiques et
éthiques, pour accéder au libre-échange
total et sans entraves, accompli et complet, mais suicidaire.
Ayons constamment à l’esprit que le néolibéralisme
a déjà choisi pour nous la valeur suprême
: le suicide global.
Notes
1.
Cf. Danny-Robert Dufour, Le Divin marché. La révolution
culturelle libérale, Paris, Denoël, 2007, p.
153. L’auteur cite les chiffres des Rapports du Pnud [Programme
des nations unies pour le développement] sur la pauvreté.
2. Cf. Olivier Assouly, Le Capitalisme esthétique.
Essais sur l’industrialisation du goût, Paris,
Cerf, 2008.
3. Danny-Robert Dufour, Le Divin marché,
op. cit.
4. Cf. l’essai de Bob Aubrey, L’Entreprise
soi, Paris, Flammarion, 2000.
5. Pierre Dardot/Christina Laval, La Nouvelle
raison du monde. Essai sur la société néolibérale,
Paris, La Découverte, 2009.
6. Id. « Introduction »,
p. 13.
7. De nombreux ouvrages défendent la démocratie
contre le néolibéralisme, tels André Gorz,
L’Immatériel, Paris, Galilée, 2003
; Marc Fleurbaey, Capitalisme ou démocratie ? L’Alternative
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