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1. « Arts de
l’Islam » : cette expression a aujourd’hui acquis
une légitimité que n’affectent qu’à
la marge les critiques contestant sa prétention à
circonscrire les productions d’aires culturelles qui s’étendent
de l’Andalousie à l’Indonésie, de l’Asie
centrale au Mali. La distinction entre Islam et islam permet d’insister
sur le dépassement du point de vue religieux pour désigner
des objets dont l’unité esthétique a été
progressivement identifiée par le regard occidental, en
fonction de ses propres besoins, au cours de la seconde moitié
du XIXe siècle. A des caractérisations génériques,
comme celle d’art « oriental », historicistes,
comme celle d’art « sarrasin » (avec ses connotations
médiévales), ou surtout ethno-raciales, comme celles
d’art « arabe », « mauresque »,
« persan », etc., s’est alors substitué
le vocable d’art « musulman », lequel, en dépit
des critiques sur ses connotations trop religieuses (qui le feront
plus tard céder le pas devant le terme d’Islam, pour
un contenu identique), visait avant tout à mettre au premier
plan la pure esthétique.
2. Pure ? Moins, assurément, que ne le
rêvaient ses principaux zélateurs. Si un tel regard
a pu fleurir en Europe, dans les dernières décennies
du XIXe siècle, c’est d’abord par le fait d’un
mouvement sans précédent de désagrégation
des sociétés « musulmanes », du Maroc
à l’Inde, sous les coups de l’expansion coloniale
ou para-coloniale des puissances industrielles occidentales. Le
goût pour les arts de l’Islam constitue, de ce point
de vue, une des multiples strates du discours dont, sous le terme
générique d’orientalisme, Edward Said a analysé
les ressorts politiques : l’afflux exceptionnel d’objets
en provenance de ces autres rives, tirant en partie leur aura
de leur statut de fragments, a grandement facilité le développement
d’interprétations « purement » esthétiques
sur le langage de l’ornement « musulman », interprétations
contrôlées par des amateurs occidentaux qui, le plus
souvent, ne se souciaient pas de relier leur vision à un
savoir linguistique ou historique approfondi. Dans leur majorité,
ces amateurs partageaient les convictions communes de leur temps
: l’idée, notamment, que les cultures de l’Islam,
considérées en bloc, appartenaient au passé,
de préférence médiéval, et que leur
faiblesse présente les condamnait à une décadence
accélérée, jusqu’à l’anéantissement.
Quant au lien entre esthétique et pouvoir politico-économique,
il apparaît à tout moment, qu’il s’agisse
de donner aux manufactures occidentales des modèles pour
concevoir des productions aptes à être exportées
en « Orient », de stimuler les industries indigènes
lorsque les pays concernés ont été transformés
en colonies, ou, plus généralement, de pénétrer
« l’esprit » de ces sociétés afin
de mieux les contrôler, face aux autres puissances coloniales.
3. Pour autant, il ne convient pas d’en
déduire que le goût pour les arts de l’Islam
n’a pas eu, en tant que tel, des significations spécifiques.
Le réseau d’amateurs privés qui l’ont
promu tirait volontiers gloire de sa singularité, par rapport
aux diverses manifestations de l’orientalisme : non seulement
ils se préoccupaient peu de science « orientaliste
», mais surtout, sur un plan esthétique, ils se donnaient
pour tâche de restituer à cet art sa vérité
contre les errements douceâtres de ceux que Viollet-le-Duc
nommait en 1874 les « partisans de la fantaisie en tout
». De ces derniers, il s’agissait de « briser
la chère idole », en révélant la mâle
rationalité du langage décoratif de l’Islam
contre sa supposée féerie féminine, en soulignant
sa rigueur abstraite plutôt que sa sensualité débridée.
Institutionnellement, ce mouvement a été relayé
par les musées des arts décoratifs, jeunes institutions
qui, fleurissant au cours des années 1860 dans le sillage
du South Kensington Museum de Londres, ont dû trouver leur
identité par rapport aux musées des beaux-arts et
aux musées d’ethnographie. Les arts orientaux en
général et de l’Islam en particulier ont constitué
un des vecteurs les plus efficaces de cette construction identitaire
: c’est dans les enceintes des musées des arts décoratifs,
au premier chef, que ce champ s’est constitué, que
ces objets ont conquis, au-delà de leur statut documentaire,
une autonomie artistique désormais offerte en modèle
aux créateurs occidentaux.
4. S’il est un aspect, en effet, par quoi
ce mouvement se distingue du discours orientaliste, c’est
la volonté presque obsessionnelle que l’Islam soit
réinstitué en sujet actif, maître en apprentissage
d’une rigueur rationnelle de la forme, lui qui, à
la différence de l’Extrême-Orient, semblait
avoir dès la période médiévale enseigné
à l’Occident les prestiges de la grande forme ornementale.
Plus que cela, même, car, bien souvent, les données
formelles, abordées gravement, venaient nourrir des considérations
esthético-morales sur leur articulation avec la vie sociale.
Pour ces trois raisons – isolement de l’Islam au sein
de la référence générique à
l’Orient, sensibilité aux liens entre art et civilisation,
enfin et surtout institution de la forme islamique en sujet à
imiter et non en objet à contrôler –, il est
permis de parler d’islamophilie, fondée sur l’intuition
affective plus que sur le savoir mais distincte des rêveries
de l’orientalisme : passion agissante dans la valorisation
d’un message décoratif qui, tout transformé
qu’il fut ainsi par nos désirs, tout enserré
dans nos besoins, fut associé par un réseau d’amateurs,
de théoriciens et de praticiens des arts décoratifs
au vaste espoir d’une renaissance « orientale »
de leur société.
5. Encore faut-il préciser que cet élan
aux résonances utopiques entendait dépasser les
particularismes culturels, à fondements historiques ou,
a fortiori, ethno-raciaux, au profit d’un universalisme
dont la première incidence était l’occultation
des interprétations religieuses. Ces islamophiles, du moins
en France, dans les milieux gravitant autour de l’Union
centrale des arts décoratifs et de son musée, étaient
souvent marqués par des inclinations laïques, républicaines,
sur la foi desquelles ils ont promu une lecture profane de l’ornement
islamique, admirable à proportion du fait qu’il eût
été détachable de sa culture d’origine.
D’où l’impact relativement faible des clichés
racialistes, certes répétés à l’envi,
mais rarement pour constituer des moteurs d’interprétation.
Quant à la dimension historique, elle a surtout été
revendiquée pour contrebalancer la précarité
pathétique d’objets affectés par l’usure
due à l’usage et de surcroît promis à
une disparition accélérée par le déploiement
de la modernité : ce qui n’a fait qu’aiguiser
la contradiction entre désir d’histoire et, malgré
tout, rejet de l’histoire, face à un corpus dont
la grandeur, aux yeux de ses défenseurs, était fondée
sur le caractère anhistorique de sa grammaire formelle.
Seul cet ultime désenchaînement eût permis
à la leçon esthétique de l’Islam de
libérer à son tour l’Occident du poids vertigineux
de la mémoire, de réanimer son présent en
dissipant le spectre des imitations où l’éclectisme
du XIXe siècle, pensait-on, s’était durablement
perdu.
6. Voici en effet à quoi se relient au
plus profond le goût islamophile et les collections qui
le reflétèrent, conçues pour agir sur la
conscience décorative occidentale et pour l’infléchir
: un spectre. Non seulement celui d’un Occident condamné
à la copie, privé de la libre vie du présent
par le poids proliférant de passés et d’ailleurs
sans nombre ; mais celui, à un niveau plus fondamental,
d’une dégénérescence de notre être-au-monde,
paradoxalement mesurée à l’aune de sa puissance
de destruction des autres cultures. De toutes parts – c’est-à-dire
au-delà du cercle des « antimodernes », pour
reprendre une expression dont le dualisme est en l’espèce
inopérant –, on s’émouvait alors de
la montée d’une « laideur » propagée
par l’Occident comme une lèpre au-delà de
ses propres rives, symptôme d’une « dégradation
de la conscience morale », comme l’écrivait
Richard Redgrave à Londres, en 1876. Ce qui semblait fermenter,
dans la masse des productions technoindustrielles, c’était
l’oubli de la tâche fondamentale du travail artistique
: transformer une pratique finie de la matière en épreuve
infinie de la vie.
7. Autrement dit, la pulsion d’appropriation
de l’Occident moderne, particulièrement évidente
et violente à l’égard des arts de l’Islam,
procède d’une conscience collective clivée,
où se nourrissent les uns les autres des sentiments de
supériorité et d’infériorité,
de puissance et d’effondrement, de mélancolie et
de militantisme révolutionnaire, de consentement au fait
colonial et d’autocritique politico-culturelle. Jamais la
contradiction ne s’est davantage aiguisée qu’en
cette fin de XIXe siècle, entre la puissance globale de
l’Occident, déployée sur le monde, et un sentiment
de faiblesse qu’on peut identifier à ce que Rémi
Brague a nommé la secondarité européenne
: identité d’une culture fondée sur la quête
sans fin d’origines à la fois antérieures
et extérieures à elle et condamnée, ce faisant,
à l’incessant exercice d’un questionnement
sur soi – jusqu’au point où elle se rejoint
comme rien d’autre que ce questionnement même. On
est en droit de penser que cette infériorité structurelle,
ce vertige de faiblesse logée au cœur de la surpuissance
ont nourri d’un même mouvement, sous l’effet
d’une accentuation des tensions, des actes de déprédation
d’une ampleur inouïe, produits par une sorte d’hybris
mélancolique, et une inquiétude critique d’intensité
également inédite, à l’égard
de cette propagation de la destruction, impliquant le démantèlement
de sociétés entières et la mise en lambeaux
de systèmes esthétiques et culturels, dans les vitrines
des musées et des collectionneurs. A l’intérieur
de ce conflit ont pris corps le désir panique de se laisser
transformer par un message décoratif qui tirait son aura
instauratrice de la perception de son altérité et,
aussi bien, le désir de convertir une telle altérité
en universel, comme pour rédimer le sentiment fébrile
– d’autant plus fébrile qu’il paraissait
paradoxal – de notre précarité historique.
8. Rien de bien différent aujourd’hui
où, selon l’expression d’Edward Said, «
l’apesanteur presque décorative de l’histoire
» propre au consumérisme postmoderne s’entrelace
à une conscience critique plus exacerbée que jamais.
Sur un point, cependant, le combat islamophile du XIXe siècle
appartient au passé : celui d’une réinvention
de la conscience européenne, au croisement de la vie sociale
et de la vie intérieure, par la conquête d’un
nouvel équilibre de la forme décorative –
horizon utopique dont le reflux a aujourd’hui rendu les
arts de l’Islam soit aux projections toujours bien vivantes
des fantasmes orientalistes soit à l’exercice délicat
de la connaissance savante, dans le cercle clos des musées
: en France, le Louvre ou le musée du quai Branly, mais
plus celui des Arts décoratifs.
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préf. Louis Renou, Paris, Payot, 1950.
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créé par l’Occident, trad. Catherine Malamoud,
Claude Wauthier, préf. Tzvetan Todorov, nouvelle éd.
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Rémi Brague, Europe, la voie romaine,
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1850-1950, éd. Stephen Vernoit, Londres et New York,
I. B. Tauris, 2000.
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Nabila Oulebsir, Les Usages du patrimoine.
Monuments, musées et politique coloniale en Algérie
(1830-1930), Paris, éditions de la Maison des sciences
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and their Enemies, Londres, Allen Lane, 2006.
Christine Peltre, Les Arts de l’Islam.
Itinéraire d’une redécouverte, Paris, Découvertes
Gallimard, 2006.
Purs Décors ? Arts de l’Islam, regards du XIXe
siècle, éd. Rémi Labrusse, Paris, Les
Arts Décoratifs et Musée du Louvre, 2007.
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1.
Carreau de revêtement à fragment de lettre, rosette
et feuille saz, Turquie, « Iznik », vers 1575,
céramique engobée, décor peint sous glaçure,
H. 20 ; L. 24 cm environ, Paris, Musée des Arts décoratifs
(dépôt au département des Arts de l’Islam
du musée du Louvre), achat à Alexis Sorlin-Dorigny,
14 février 1890. |
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2.
Eugène Grasset, affiche pour les grands magasins A
la Place de Clichy, Paris, 1895 (Paris, Bibliothèque
des Arts Décoratifs, album Maciet 293-7).
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3.
Le salon « oriental » d’Albert Goupil, 9,
rue Chaptal à Paris, avant 1888 (Catalogue des
objets d’art de l’Orient et de l’Occident,
tableaux, dessins composant la collection de feu M. Albert
Goupil, Paris, Drouot, Mes Escribe et Paul Chevalier,
Exp. Charles Mannheim, Imprimerie de l’art, 23-27 avril
1888).
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4.
Une salle d’arts de l’Islam au musée des
Arts décoratifs, Paris, Palais du Louvre, aile de Marsan,
après 1908 (Paris, Bibliothèque des Arts Décoratifs,
album Maciet 81-14-1).
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5.
La salle centrale de l’Exposition d’art musulman
dans la nouvelle médersa d’Alger (M. Petit arch.),
avril 1905.
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6.
Albert Racinet, « Persan. Faïences émaillées
et vernissées. La famille bleue, verte et blanche »
[sic, pour un ensemble de céramiques ottomanes], dans
L’Ornement polychrome. Deuxième série.
Cent vingt planches en couleur, or et argent. Art ancien et
asiatique, Moyen-Âge, Renaissance, XVIIe, XVIIIe et
XIXe siècles. Recueil historique et pratique avec des
notices explicatives, Paris, Firmin-Didot, s. d. [1885-1888],
pl. 29.
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7.
Adalbert de Beaumont et Eugène Collinot, « Combinaison
de lignes géométriques à l’aide
desquelles il est facile d’obtenir des dessins complets,
se modifiant à l’infini, en variant les couleurs
», dans Encyclopédie des arts décoratifs
de l’Orient. Ornements de la Perse, Paris, 1880,
pl. 1. |
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