On se demande
souvent comment les avant-gardes historiques purent persister
dans leur avant-gardisme, alors que le soutien du marché
de l’art leur était a priori refusé. Entendons,
par « avant-garde », une position de rupture dans
le champ artistique. Comment, fait plus étonnant encore,
parvinrent-elles à la consécration ? L’étude
comparative de la confrontation des avant-gardes avec leurs
publics, à l’échelle internationale, propose,
après bien d’autres, des réponses à
ces questions.
Du réalisme
des années 1850 aux avenirismes virulents des années
1910, l’innovation artistique fut rendue possible par
le détour matériel et symbolique de la peinture
avant-gardiste par l’étranger. Ce détour
permettait aux artistes de rester d'avant-garde dans le champ
parisien, tout en exportant une peinture plus vendable. Sur
le plan symbolique, surtout, le proverbe « nul n’est
prophète en son pays » pouvait fonder la légitimité
des prétentions avant-gardistes sur l’internationalisation
de leurs carrières, activant la mauvaise conscience nationale
des élites européennes (1).
Cette internationalisation fut rendue possible par l’importance
des cloisonnements culturels entre pays différents :
non seulement on ne savait pas dans un pays ce qui était
exposé dans un autre, mais encore on ne regardait pas
l’art de la même manière selon les pays,
les attentes des publics et les fonctions attribuées
à l’art n’étant pas les mêmes.
Il était donc possible d’opérer un travail
d’adaptation des expositions avant-gardistes à
l’étranger. Dès la période réaliste,
les artistes eux-mêmes, puis de plus en plus leurs amis
marchands, critiques et collectionneurs, prirent en charge ce
vaste mouvement de transfert culturel, au risque de bien des
compromis.
Le réaliste héritage réaliste :
différencier sa production
Du réalisme
à l’impressionnisme, les avant-gardes n’hésitèrent
pas à différencier leur production selon les marchés
: avant-gardiste pour la France, plus banale pour l’étranger.
Dès les années 1850, Courbet souhaitait vendre
en Angleterre et Allemagne ses immenses cerfs, expliquant à
Champfleury en 1860 : « c’est un endroit de grandes
chasses, l’Allemagne, c’est un endroit de grands
seigneurs ou de petits, qui sont là pour dépenser
de l’argent. »(2). Où était-elle,
la prise de parti sociale et politique du réalisme ?
Dans le réseau naturaliste, on mit à l’œuvre
cette stratégie de manière systématique.
Whistler, Fantin-Latour et Alphonse Legros, décidés
depuis 1858 à trouver des débouchés en
Angleterre tout en restant d’avant-garde dans le champ
parisien, fondèrent leur stratégie sur une production
spécifique pour les amateurs londoniens. Fantin-Latour
fit d’abord pour eux des copies de toiles de maîtres,
puis se lança dans la production de natures mortes et
de portraits qu’il ne souhaitait pas faire connaître
à Paris. Ces trois activités sous valorisées,
dont sa correspondance dévoile la honte qu’elle
suscitait chez lui, permettaient cependant à l’artiste
de gagner sa vie. Comme pour exorciser cette compromission,
Fantin-Latour s’attaqua d’autant plus à l’académisme,
dans des peintures-manifestes qu’il envoyait au Salon
de Paris, comme L’hommage à Delacroix
en 1864.
De telles pratiques présupposaient une conception nationale
des goûts et des styles qui imprégnait les avant-gardes
autant que leurs contemporains. Camille Pissarro, ancré
dans l’héritage réaliste et membre du groupe
impressionniste, espéra toujours vendre à l’étranger.
Vers 1883 il décida de créer, pour le marché
anglais, des eaux-fortes dont le pittoresque pourrait faire
oublier sa « rudesse », et donc intéresser
un public anglais « raffiné », mais à
la recherche de sensations paysannes.
Forts de ces réflexions sur les goûts nationaux,
certains marchands d’art moderne modifièrent eux-mêmes
la production de leurs artistes pour les marchés étrangers
– ne serait-ce qu’en les exposant avec des toiles
reconnues. Durand-Ruel le fit de manière systématique
dans ses expositions londoniennes après 1870, puis à
New York après 1886. S’appuyant sur des artistes,
collectionneurs et courtiers disposés à l’aider
dans son entreprise d’exportation, il pratiqua une stratégie
réfléchie de mélange de toiles impressionnistes
avec d’autres reconnues, surtout de l’Ecole de 1830,
proposant une interprétation apaisée de l’innovation
impressionniste.
Le postimpressionnisme traduit pour l’étranger,
jusqu’au contresens
La consécration
parisienne puis internationale, après 1889-1890, d’une
peinture moderne héritée de l’impressionnisme,
et la mise en place, à partir de cette époque,
de réseaux critiques, commerciaux et amateurs européens
s’intéressant à l’art moderne, constituaient
une structure internationale nouvelle pour le marché
de l’art moderne. S’appuyant sur cette structure,
les postimpressionnistes – néo-impressionnistes,
symbolistes et nabis - purent passer des alliances avec les
avant-gardes étrangères. Ils durent accepter pour
cela de modifier sensiblement leurs messages esthétiques.
Signac changeait les titres de ses tableaux entre Paris et Bruxelles
: les dénominations musicales des titres qu’il
choisit pour le Salon des XX à Bruxelles en 1892, adaptaient
sa peinture aux attentes des modernistes belges férus
de musique nouvelle ; deux mois plus tard, pour le Salon des
Indépendants de Paris, Signac renommait ses toiles en
les inscrivant dans la tradition paysagiste française
(3).
Le transfert culturel du postimpressionnisme s’opéra
à une échelle plus large lorsque, autour de 1900,
se présentèrent des intermédiaires pour
l’introduire à l’étranger. En Allemagne,
sous la houlette du comte Kessler et du critique et marchand
d’art Julius Meier-Graefe, les pointillistes et les nabis,
qui ne s’aimaient pas, furent présentés
comme les fils unis d’un impressionnisme qu’en fait,
ils rejetaient vivement. L’interprétation de ce
« néo-impressionnisme » fourre-tout comme
l’aboutissement de l’évolution de la peinture
vers la matérialité, gommait la portée
scientifique et politique du pointillisme, ainsi que l’orientation
religieuse du nabisme. Au risque de contresens : les toiles
de Maurice Denis eurent du succès en Allemagne dans un
milieu athée et nietzschéen pour qui l’art
était la nouvelle religion, alors que pour Denis, il
devait être au service du Christ. Le décalage est
tout aussi frappant entre les « révolutionnaires
en escarpins » qui accueillirent en Allemagne la peinture
pointilliste de Signac au tournant du siècle, et les
options socialo-anarchistes de ce dernier.
Les avant-gardes face à l’internationalisation
artistique : de nouvelles stratégies
Après 1905, l’internationalisation du marché
de l’art moderne et l’intervention croissante de
la presse dans les débats artistiques rendaient plus
délicate la différenciation des discours artistiques.
L’exportation de l’art avant-gardiste parisien fut
prise en charge par des professionnels de l’art qui eurent
soin de préserver l’indispensable décalage
d’information entre les pays, conscients de son importance
dans la constitution des réputations. Le marchand Ambroise
Vollard, en particulier, jouait sur la présence de ses
artistes sur les marchés étrangers pour faire
monter leur cote réelle et symbolique.
Il devenait alors indispensable de faire accepter l’avant-garde
à l’étranger, et diverses stratégies
furent adoptées dans ce but, l’assagissement constituant
la tactique la plus répandue. Les œuvres de Matisse
exposées à l’étranger après
1905, par exemple, sont d’un style plus sage que celui
de ses expositions parisiennes où triomphe le fauvisme.
Vers la Belgique et l’Allemagne, le fauve, bientôt
soutenu par Félix Fénéon et la galerie
Bernheim-Jeune, exportait des natures mortes aux couleurs douces
; non ses portraits aux nez verts. En Amérique, ce ne
fut pas le peintre de la couleur qui fut exporté, mais
l’excellent dessinateur en noir et blanc. Après
1910 on exporta des toiles plus fauves, mais elles étaient
désormais interprétées dans une ligne décorative
et apaisante – ainsi aux Grafton Galleries en 1912, sous
la houlette de Roger Fry.
Après 1910, le développement de polémiques
artistiques internationales, l’internationalisation des
avant-gardes et de leurs revues, et l’apparition de grandes
foires artistiques internationales, poussaient à des
stratégies plus subtiles. Certains, comme Robert Delaunay
ou Marc Chagall, choisissaient encore d’exposer des œuvres
d’orientations différentes selon les pays, retouchant
parfois leurs toiles, changeant leurs titres, commentant même,
comme le fit Delaunay aidé par Apollinaire, leurs œuvres
dans un sens différent pour Berlin, Moscou ou New York.
En 1913-1914, Delaunay exposait en France des œuvres encore
figuratives qui célébraient le rayonnement de
Paris, capitale mondiale de l’art moderne ; tandis qu’au
Sturm de Berlin, il envoyait des œuvres abstraites et des
messages cosmopolites.
Le marchand parisien Daniel-Henry Kahnweiler, moins dominé
par le nationalisme ambiant, mit en place une stratégie
radicalement nouvelle : celle de l’absence à Paris,
complétée par des rétrospectives à
l’étranger. La peinture de Picasso, en particulier,
ne pouvait être vue que chez son marchand, chez quelques
collectionneurs ou à l’étranger. Non seulement
le peintre y gagna la réputation d’une carrière
internationale, donc une légitimité étrangère
; mais son absence du champ parisien créa encore le manque
d’informations idéal pour entretenir l’idée
d’une rareté de ses œuvres et son mythe d’artiste
refusé à Paris mais couronné à l’extérieur.
A l’étranger, la peinture de Picasso fut présentée
de manière rétrospective : c’était
prouver visuellement, en exposant toujours, dans le lot, des
œuvres précubistes, que l’artiste était
un bon dessinateur et qu’il était venu au cubisme
par une évolution intellectuelle progressive. Le cubisme
devenait l’aboutissement d’une réflexion
philosophique de fond sur la création picturale. Cette
démonstration par l’image, extrêmement convaincante,
imprègne encore notre histoire de l’art moderne.
Ainsi les avant-gardes ne s’imposèrent pas uniquement
grâce à leur génie, mais surent inventer
leur place dans la société et dans l’art
de leur époque, par des stratégies de création,
d’exposition et de discours différents d’un
pays à l’autre. Cette conclusion incite à
ne pas accorder trop vite aux théories esthétiques
des artistes et à leurs œuvres, une homogénéité
qu’elles n’ont ni dans le temps, ni dans l’espace.
Elle propose aussi de voir, aux sources du développement
de l’art moderne, une incessante manipulation sur le national
et l’international, qui rend vaine toute approche de l’histoire
de l’art en termes d’art national comme international.
Met-elle en danger l’aura des avant-gardes ? Oui, si on
limite leur originalité à celle d’une authenticité
qu’elles n’avaient pas toujours ; non, si elle incite
à s’interroger de manière nouvelle sur l’originalité
et l’intelligence d’acteurs qui surent jouer sur
leurs publics et déjouer les règles du jeu de
la culture, de l’art et de la politique de leur époque.
Notes
1. B.
Joyeux-Prunel, Nul n’est prophète en son pays
ou la logique avant-gardiste : l’internationalisation de
la peinture des avant-gardes parisiennes, 1855-1914, Thèse
d’histoire, dir. Chr. Charle, Paris I Sorbonne, 2005.
2. Correspondance de Courbet, à
Champfleury, Ornans, octobre 1860, Paris, Flammarion, 1996, p.
163.
3. Cf. Françoise Cachin, « Le paysage
du peintre », in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de Mémoire,
t. II. La Nation, Paris, Gallimard, 1997 – volume 1, «
L’Immatériel – Paysages », pp. 957-996.
4. « Diese Kunst träumt von Revolution
und Umwertung aller Werte und geht en escarpins einher »,
Karl Scheffler, Henry van de Velde, Leipzig, 1913, p. 45-46.
Bibliographie
ASSOULINE, Pierre,
L’homme de l’art. D.H. Kahnweiler 1884-1979,
Paris, Balland, 1988 (rééd. Folio 1999), 732 p.
BOURDIEU, Pierre, Les règles de l’art.
Genèse et structure du champ littéraire, Paris,
Seuil, 1992, 2e éd. revue et corrigée 1998, 567
p.
CHARLE, Christophe, Paris fin de siècle,
Paris, Seuil, 1998, 320 p.
Daniel-Henry Kahnweiler – marchand, écrivain,
éditeur, Catalogue d’exposition du Centre Georges
Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, 1984,
197 p.
ESPAGNE, Michel, Les Transferts culturels
franco-allemands, Paris, PUF, 1999, 286 p.
JOYEUX-PRUNEL, Béatrice, Nul n'est
prophète en son pays» ou la logique avant-gardiste
: L'internationalisation de la peinture des avant-gardes parisiennes
1855-1914. Thèse de doctorat sous la direction de
Christophe Charle, Paris, Université de Paris I - Sorbonne,
2005, 950 p.
HUTH, Hans, « Impressionism comes to America
», Gazette des Beaux-Arts, 6e série, t.
29, avril 1946, pp. 225-254.
JENSEN, Robert, Marketing Modernism in Fin-de-siècle
Europe, Princeton, Princeton University Press, 1996 (1994),
367 p.
KOSTKA, Alexandre, « Der Dilettant und
sein Künstler : die Beziehungen Harry Graf Kessler-Henry
van de Velde », in Kl. SAMBACH, Br. SCHUTTE, Henry
van de Velde. Ein Europäischer Künstler in seiner Zeit.
Cologne, Wienand Verlag 1992, pp. 253-273.
WHITE, Harrison C. et Cynthia, La Carrière
des peintres au XIXe siècle : du système académique
au marché des impressionnistes, Paris, Flammarion,
1991 (Canvases and Careers, 1965), 167 p.
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Fig.
1 Gustave Courbet, Le cerf à l'eau, 1861,
Marseille, Musée des Beaux-Arts.
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Fig.
2 Fantin-Latour,
Nature morte avec fleurs et fruits, 1862, Paris,
musée d’Orsay.
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Fig.
3 Fantin-Latour, Nature morte avec fleurs et fruits,
1866, New York, Metropolitan Museum of Art.
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Fig.
4 Camille Pissarro, La Charcutière au marché,
1883, Londres, Tate Gallery.
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Fig.
5 Paul Signac, Concarneau, 1891, New York, Metropolitan
Museum of Art. |
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Fig.
6 Weimar, Cranachstrasse 15. Le grand salon. Photo de 1902
( ?). Entre deux fenêtres aux cadres blancs, Les
Nymphes aux Jacinthes de Maurice Denis. Meubles de
Van de Velde ; sur le socle, à droite, une tête
grecque (Henry van de Velde : Ein europäischer
Künstler seiner Zeit, cat. exp., Wienand Verlag,
Cologne, 1992, p. 259). |
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Fig.
7 Le bureau de Kessler.
Au-dessus du sofa, une mise au tombeau de Maurice Denis
(signée et datée de 1903), photographie de
1909
(ibid. p. 256) |
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Fig.
8 The Matisse room at the Second Post-Impressionist Exhibition,
at the Grafton Galleries, attribué à Roger
Fry (1866-1934), parfois à Vanessa Bell (1879-1961),
Paris, musée d’Orsay. |
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