La logique du
don est consubstantielle à la création artistique.
N’a-t-on pas jadis comparé le rapport de l’artiste
à son œuvre à la relation amoureuse consistant
à donner plus qu’on ne peut espérer recevoir
? Mais que donnent les artistes lorsqu’ils donnent de
l’art ? Les biens matériels et immatériels
que donnent Daniel Spoerri, Thomas Hirschhorn ou Félix
Gonzales-Torres lorsqu’ils mettent en scène le
don ou la dépense somptuaire n’ont guère
de valeur marchande. Les exemples cités par Fabien Danesi
le montrent suffisamment. Quand il donne, l’artiste transmet
de manière sensible, parfois violente, son sens critique,
sa volonté d’interpeller le spectateur sur le système
de l’économie marchande. Donner c’est avant
tout montrer ; c’est rendre ostensible l’exigence
du geste donateur contre l’essor de l’utilitarisme
et la victoire du calcul marchand. Le spectateur d’une
telle action est contraint d’accepter une chaîne
d’interdépendance qu’il n’a pas choisie,
subit l’effet d’obligation sans véritablement
s’assurer de pouvoir un jour honorer ou même respecter
son donateur. Or, on observe un changement au cours de la seconde
moitié du XXe siècle. Ce qui fascine dans l’acte
du don a évolué. Dans les années 1990,
le don n’est plus assimilé, comme dans les années
1960, au potlatch, à la rivalité, à la
dépense sacrificielle. Il n’est plus considéré
comme un acte de soumission du destinataire au donateur. Il
ne relève pas non plus d’une utopie de la «
prestation totale » selon laquelle le don réalise
plusieurs choses à la fois (invocation des dieux, arbitrage,
alliance matrimoniale, contrat etc.). Il est considéré
comme un acte visant à dynamiser ou créer des
relations sociales, fondu dans une économie générale
des gestes sociaux. L’acte du don par l’artiste
se manifeste souvent par le partage de l’autorité
et la renonciation à une partie de la propriété
de l’œuvre. Désormais l’artiste se donne
au spectateur.
Le don de l’art et l’artiste moderne
Il
est important de rappeler que l’économie du don
appliquée aux beaux-arts dans le contexte des cours européennes
des XIVe-XVe siècles fut un des éléments
constitutifs de la liberté de l’artiste et de sa
souveraineté sur l’exécution de son œuvre.
Le passage du système médiéval des corporations
d’artisans au système de l'artiste de cour a inséré
les artistes dans un contexte nouveau, où les œuvres
réalisées pour les souverains ne l’étaient
plus sur simple commande mais comme un don de l’artiste
à son seigneur. Plutôt que d’intervenir sur
l’œuvre en prescrivant ses desiderata, le
prince cédait à l’artiste toute la liberté
de choisir les formes et les contenus, la manière de
traiter son sujet, lui attribuant une rente et des honneurs,
parfois même un titre de noblesse en contrepartie de son
meilleur talent. C’est, selon Martin Warnke, un moment
important dans l’avènement de l’artiste moderne
(Warnke, 1989), qui aurait ainsi gagné son autonomie
en intégrant un système de don et de contre-don
propre à la culture de cour, lui assurant pleine liberté
sur la chose donnée et lui garantissant pleine souveraineté
sur son art.
Dans
un contexte plus tardif, et plus précisément dans
le traité sur la peinture de Leon Battista Alberti (1435),
l’idée du don de l’art s’est associée
à une réflexion sur l’éthique aristotélicienne,
qui assimile la production artistique au don sans retour propre
à la relation amoureuse ou maternelle. Ulrich Pfisterer
a récemment démontré que la comparaison
de l’artiste au personnage de Narcisse chez Alberti avait
non pas un sens médiologique, comme de nombreux commentateurs
ont pu le supposer, mais éthique (Pfisterer 2001). Dans
l’Ethique à Nicomaque d’Aristote
traduite en 1246-47 par Robert Grosseteste et qu’Alberti
avait pu étudier dans l’université très
aristotélicienne de Padoue, Aristote développe
un parallèle étonnant entre les notions d’amitié
(amicitia) et de bienveillance (benevolentia)
d’une part et les arts d’autre part. De la même
manière qu’une personne bienveillante donne plus
d’amour qu’elle n’en reçoit en retour,
un artifex investit plus d’amour dans son œuvre
que celle-ci ne serait en mesure de lui rendre s’il lui
était donné vie. L’œuvre d’un
artiste apparaît donc ici comme un acte d’amour
sans retour. De plus, les sentiments d’amicitia
et de benevolentia sont éveillés, toujours
selon Aristote, à la vue d’une belle chose ou d’un
être beau. De sorte que chez le philosophe, il existe
un rapport entre le beau et l’amour comparable dans les
sentiments pour les personnes et dans l’émotion
produite par les œuvres d’art.
L’éthique du don et l’idée de la gratuité
de l’art reste toujours intimement associée à
la pratique artistique dans les décennies suivantes.
Mais elle trouve parfois une justification plus proche des thèmes
de la dévotion chrétienne que des humanités
classiques. C’est le cas par exemple chez Michel-Ange
qui, se plaignant des commandes pontificales et du marchandage
permanent auquel il était contraint, formule, dans des
lettres à Vittoria Colonna (soit 1538-41, soit 1545-46),
une théorie de l’art comme don et comme acte d’amour.
Il réalise pour elle un dessin, une piéta d’un
genre nouveau. Or, comme le montre Alexander Nagel, le sujet
même de ce dessin renvoie à la justification principale
de l’art comme don : le Christ s’est donné
sans compter, ce don ne peut être rendu entièrement,
mais il est un appel à la générosité
(Nagel 1997). L’art est, pour Michel-Ange, un de ces dons
inspirés par la grâce divine. Alexander Nagel rapproche
clairement cette théorie de la dévotion réformée,
qui repose sur deux principes : la privatisation de la dévotion
(ici, comme la relation à Dieu, la relation entre le
donateur et donataire est une relation privée, l’œuvre
donnée est une marque d’amour ou de grande amitié)
; l’incommensurabilité de l’acte de dévotion,
la dévotion moderne se distinguant de la dévotion
médiévale qui établissait, avec le commerce
des indulgences, une relation comptable avec Dieu (ici, le don
d’une œuvre d’art ne peut être estimé
ou mesuré). Il est donc incontestable que la théorie
de la gratuité de l’art est constitutive de l’émancipation
de l’artiste. C’est parce que l’artiste donne
sans compter, parce qu’il cultive une relation personnelle
et choisie au destinataire de son œuvre qu’il est
libre et souverain.
Il est d’autant plus paradoxal que l’avènement
du marché de l’art soit le second facteur de l’autonomisation
de la condition de l’artiste. La possibilité pour
l’artiste de choisir entre l’économie marchande,
la commande et le système de don et de contre-don lui
permettait de faire jouer un système contre un autre.
C’est le cas chez Dürer et plus tard chez Rembrandt,
qui complétaient la commande avec le marché pour
s’affranchir de la dépendance des commanditaires
(Koerner 1993 ; Alpers 1991). Mais si l’importance du
marché, croissante entre le XVIe et le XVIIIe siècle,
est un facteur non négligeable de la condition moderne
de l’artiste, elle a aussi évincé le destinataire
de l’œuvre et appauvri ainsi le sens de l’art.
C’est contre le marché et contre le consumérisme
que se dirige désormais tout l’engagement des artistes
qui mettent en scène l’acte du don. Donner, c’est
désormais critiquer le système marchand.
Don, propriété, possession
Fabien
Danesi a bien montré que la réception de l’Essai
sur le don de Marcel Mauss par les avant-gardes des années
1960 a orienté les artistes vers la dépense et
le sacrifice (Mauss 2004). En reprenant l’opposition formelle
que Mauss faisait entre l’économie du don et l’économie
monétaire, les artistes lettristes ou les nouveaux réalistes
mirent en scène le don afin d’assumer le rôle
des sociétés primitives et de mettre en péril
l’évidence de la monnaie et du marché. Le
potlatch est un geste de dépense excessive, un geste
de violence dans l’économie normalisée de
l’échange régulier. Mais au cours des deux
dernières décennies, les artistes proposèrent
de nouvelles réflexions. L’esthétique relationnelle
et l’art libre en sont deux exemples emblématiques.
Ces deux formes d’art font intervenir le spectateur dans
l’œuvre comme partie de l’œuvre ou comme
partage de la création, donnant à l’œuvre
une existence au-delà du moment de son exécution.
L’art, c’est aussi l’ombre du geste de l’artiste
qui le crée, le contexte qui naît et survit à
l’exposition de l’artiste sur la scène de
l’art. Il est intéressant de remarquer que ces
deux formes d’art trouvent une origine commune dans l’art
conceptuel, au moment où fut ébranlée le
statut de l’auteur. Tout se passe comme si, en assumant
sa propre mort, l’artiste fit don de soi au spectateur,
lui faisant porter des responsabilités nouvelles dans
une situation inédite. L’artiste donna une partie
de lui-même en livrant son œuvre à des gestes
étrangers qu’il renonçait à maîtriser.
Les rapports entre éthique et esthétique s’en
sont trouvés modifiés. L’art critique a
cédé la place à l’art consensuel
— jugé trop idéaliste par certains (Bishop
2004). L’œuvre fut ainsi l’objet d’une
mise en scène, non pas de la violence sacrificielle du
potlatch, mais de la chaîne d’interdépendance
impliquée dans le geste du don : soit dans les moments
où l’œuvre est conçue comme un acte
de don mis en performance ; soit lorsque l’artiste propose
son travail comme simple cadre d’interventions libres.
L’œuvre devenue création collective fut ainsi
soumise à un acte volontaire de dépossession.
En assurant sa confiance au spectateur devenu créateur,
en inversant le rapport entre production et réception
de l’art, l’artiste a porté jusqu’au
paradoxe la symbolique du don qui avait garanti son autonomie
à la fin du Moyen Âge. L’économie
du don était au fondement de la liberté de l’artiste
et la maîtrise de son art. Cette même économie
implique aujourd’hui une logique inverse pleinement consentie
par l’artiste : le renoncement à la propriété
de l’œuvre.
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