Les historiens
de la photographie ont considéré avec raison la
fin du XIXe siècle comme le moment de la légitimation
artistique de ce médium, celui où il passait du
statut de simple technique au statut d’art. Ils ont décrit
la tradition anglaise et le Linked Ring(1), les écoles
pictorialistes internationales et le Camera Club de New York(2)
comme les grandes étapes de ce parcours. Mais à
la question de savoir pourquoi ce fut précisément
la photographie qui fut l’enjeu des conflits de légitimité
culturelle, il a été jusqu’ici difficile
de répondre. Cette difficulté venait en partie
du fait que même les études attachées à
relativiser les mécanismes de la légitimation
esthétique, comme le brillant article de Ulrich Keller
sur le Camera Club de New York(3), se limitaient à une
analyse interne, visant à expliciter les stratégies
des artistes pour accéder à un statut supérieur
aux yeux de la critique, des musées ou des galeristes.
Or, la volonté
de certains acteurs de légitimer la photographie dans
le champ de l’art doit être comparée avec
la question plus globale de la légitimité des
sciences et des techniques dans l’organisation d’une
vision du monde et replacée dans le contexte plus général
des conflits de légitimité culturelle entre anciennes
et nouvelles classes bourgeoises. Deux traditions historiographiques
peuvent être ici appelées à éclairer
ce problème : l’histoire des sciences(4)—
et de leurs rapports avec l’espace public — et l’histoire
des systèmes éducatifs(5). L’exemple de
l’Allemagne de Guillaume II permettra d’éclairer
avec plus de précision cette problématique.
Photographie au croisement des arts et des sciences
Nul
doute que la question de l’art fut centrale pour des photographes
amateurs soucieux de leur image, prompts à s’engager
dans la vie associative, touchés de près par le
discours de défiance que les institutions conservatrices
avaient coutume d’opposer à l’art photographique.
Leurs revues, leurs expositions, leurs manuels tentaient de
légitimer culturellement un art mineur : il s’agissait
d’utiliser les structures associatives pour montrer au
grand public les fruits de leur activité, pour faire
levier sur les « instances de légitimation culturelle
» (la critique, les musées, les galeries)(6), et
parfois, comme ce fut le cas à Londres ou à NewYork,
pour afficher un statut de sécession artistique.
En témoigne
l’exemple des salons pictorialistes(7), organisés
dans de nombreuses villes européennes à partir
de 1891, date de la première exposition photographique
réservée, à Vienne, à une élite
artistique. Ces salons, plus sélects que les grandes
expositions de photographie amateur, présentaient les
plus beaux clichés du pictorialisme et contribuaient
à instituer un style emprunté à l’esthétique
picturale : ils reprenaient les genres de la peinture —
paysage, scène de genre, portrait —, imitaient,
grâce au tirage à la gomme bichromatée ou
à l’huile, les effets de pinceaux, faisaient ressortir
le grain du papier(8). Dans les articles publiés dans
les revues photographiques, les commentateurs, souvent issus
des mêmes clubs, appliquaient les critères du jugement
esthétique et parlaient volontiers d’écoles
(anglaises, françaises, viennoise, hambourgeoise). Ainsi
les photographes de ces clubs d’amateurs tentaient—ils
de gagner un statut d’artistes aux yeux du public et des
grandes institutions artistiques.
Mais
plusieurs caractères distinctifs des clubs d’amateurs
dans lesquels fut tenu ce discours sur la légitimité
artistique de la photographie nous éloignent du champ
de l’art et nous conduisent à considérer
l’essor de la pratique photographique comme un phénomène
culturel de plus grande ampleur. D’une part, seul un petit
nombre de revues d’amateurs se consacra exclusivement
à l’art photographique. Les périodiques,
comme les revues Photographische Rundschau, Der Amateur-Photograph,
Photographische Correspondenz, Photographische Mitteilungen,
Appollo¸ Die Sonne, traitaient indistinctement d’un
large éventail de sujets : articles techniques, articles
de vulgarisation scientifique et commentaires esthétiques,
toutes les applications de la photographie aux arts et aux sciences
y étaient abordées. D’autre part, la diversité
sociale des clubs d’amateurs expliquait, elle aussi, la
proximité entre les usages techniques, scientifiques
ou artistiques de la photographie : les associations regroupaient
bien plus de médecins, de militaires, d’ingénieurs,
de commerçants, d’enseignants que d’artistes.
Chacun pratiquait la photographie pour des raisons qui lui étaient
personnelles, et tous ne prétendaient pas, loin s’en
faut, au statut d’artiste. Pour reprendre le commentaire
d’un amateur de l’époque, Wolf-Czapek de
la Freie photographische Vereinigung de Berlin, «
l’artiste, l’ethnographe, le naturaliste, eux aussi
étaient des ‘amateurs’ »(9) Enfin,
en Allemagne du nord et plus spécifiquement à
Berlin, le vaste réseau de clubs était encadré
par des personnes issues d’une élite de scientifiques,
la plupart membres de la société d’anthropologie
de Berlin, proches du célèbre médecin Rudolf
Virchow. Ces amateurs organisaient les expositions, publiaient
la revue Photographische Rundschau, s’associaient
à d’innombrables autres clubs allemands pour favoriser
l’échange d’information et pour construire
en commun une culture visuelle scientifique et artistique.
Si les raisons sociales et culturelles de ces regroupements
associatifs restent obscures à l’historien d’art,
l’histoire des sciences et celle des systèmes éducatifs
peut donner ici quelques éclairages.
Principes de légitimité culturelle
Avec la photographie,
les amateurs, scientifiques ou artistes, paysagistes ou ethnographes,
participaient à faire évoluer le système
de références culturelles qui servait de base
aux critères de légitimité sociale. La
photographie telle que la pratiquaient les amateurs valorisait
les connaissances techniques — d’optique et de chimie
— que la plupart d’entre eux avaient acquises dans
les « écoles réales », où l’on
enseignait les matières « modernes », l’histoire,
les langues vivantes, les mathématiques, l’optique,
la chimie.(10)
Or, quand
l’administration prussienne eut décidé de
créer, en 1861, parallèlement aux lycées,
ce second système éducatif, c’était
avec l’intention de moderniser le système sans
pour autant remettre en question l’élitisme des
lycées, réservés à l’aristocratie
et aux classes moyennes éduquées (Bildungsbürgertum).
Les lycées restaient les seuls détenteurs de la
culture légitime, fondée sur les humanités,
et les écoles réales ne devaient avoir qu’une
fonction utilitaire dans la structure de l’économie
et de l’administration allemande. Ni la chimie, ni les
mathématiques, ni même l’histoire ne devaient
renverser le système dominant de références
culturelles. Après une « décennie de réaction
» qui séparait ces réformes des révolutions
libérales de 1848, le pouvoir ne se cachait nullement
de vouloir ainsi briser les élans révolutionnaires
de la bourgeoisie libérale.(11)
Les enseignants
et les scientifiques de l’université ressentaient
ce système comme une intolérable hypocrisie(12).
D’un côté on prétendait moderniser
la société, de l’autre on limitait nettement
l’accès des nouvelles classes bourgeoises aux fonctions
centrales du pouvoir et à la culture légitime.
Cette « violence symbolique »(13) eut pourtant un
effet inattendu. Les disciplines comme l’histoire, bien
sûr, mais aussi comme la médecine et les sciences
de la nature (physique, astronomie, géologie, biologie,
zoologie, histoire naturelle) furent placées au centre
d’un projet visant à regagner une légitimité
sociale et culturelle en construisant une véritable «
vision du monde » (14). L’élite scientifique
libérale profitait ainsi de la déception d’une
classe d’enseignants et d’une génération
passée par les écoles réales et les universités
techniques (Technische Hochschulen) entre 1861 et 1882
(date de la fusion entre les « écoles réales
de première classe » et les lycées) pour
tenter de renverser le système dominant de valeurs culturelles.
Les congrès annuels de la « société
des naturalistes et médecins », par exemple, furent
le lieu d’échanges passionnés sur les orientations
des programmes scolaires ou de la recherche scientifique, sur
les grandes théories naturalistes et les systèmes
d’interprétation de l’histoire naturelle(15).
La science prenait ainsi une part active dans la construction
d’une vision du monde, malgré l’illégitimité
culturelle dans laquelle l’ancienne élite tentait
de maintenir les réalités.
Avec
la diffusion et les progrès de la photographie à
partir des années 1880, l’image prit une signification
capitale dans cette évolution symbolique. Elle représentait
dans de nombreux domaines des sciences de la nature un puissant
facteur d’innovation. Dans l’astronomie, dans la
biologie cellulaire, dans la pathologie, et surtout dans l’anthropologie
physique, la photographie devenait un des principaux modes d’observation
scientifique(16). Or, toutes ces évolutions étaient
suivies par les amateurs, faisaient l’objet d’articles,
de brochures, de manuels, représentaient une part importante
des grandes expositions photographiques. De même, la plupart
des grands clubs de photographes amateurs avaient une part active
dans la vulgarisation scientifique. La Freie photographische
Vereinigung de Berlin réunissait des médecins,
biologistes et anthropologues situés au cœur du
système scientifique ; ce club entretenait d’excellents
rapports avec les grands instituts universitaires, comme l’Institut
d’hygiène fondé par Emile Du Bois Reymond,
et les musées, comme le Musée d’ethnologie.
Ce sont précisément ces hommes de sciences qui
s’intéressèrent à la diffusion de
la pratique photographique, en publiant la revue Photographische
Rundschau, en organisant des expositions, en fédérant
l’échange d’opinion sur l’évolution
de la photographie.
Ainsi,
les enjeux de légitimation de la photographie deviennent
plus clairs. Si pour certains artistes, il s’agissait
de donner à un art mineur le statut d’un art majeur,
pour la plupart des amateurs actifs dans ces clubs, il s’agissait
aussi et surtout de participer activement à l’évolution
culturelle qui faisait passer les sciences et les techniques
au devant de la scène. Mais le soutien de cette élite
scientifique à l’activité des photographes
amateurs ne s’explique pas seulement par ce conflit de
légitimation sociale. S’il a marqué la conscience
de toute une génération et continue de motiver
leur volonté, il est néanmoins trop ancien pour
justifier à lui seul la charge symbolique prise par ces
clubs d’amateurs. Comment se fait-il qu’autant d’insitutions
officielles aient participé et encouragé les grandes
expositions de photographie amateur, alors que les sciences
avaient déjà remporté certaines victoires
symboliques sur les humanités, alors que, contrairement
à la légitimité des classes moyennes nouvelles,
celle de cette élite scientifique n’était
plus en danger ?
Les enjeux politiques de la photographie amateur
L’exposition
de photographies d’amateurs réalisée à
Berlin en 1896 livre d’intéressants indices quant
aux raisons de l’implication de l’élite dans
ces clubs. C’était la deuxième grande exposition
de ce genre sur le sol allemand. Organisée sous l’égide
des deux clubs de photographes amateurs de Berlin, elle réunissait
une grande quantité de photographes venus de tous les
pays et présentait la photographie tant sous son aspect
scientifique qu’artistique. Mais plus étonnants
encore sont les symboles politiques qui accompagnaient cet événement.
L’idée de cette exposition émanait de l’«
impératrice Frédéric III », la mère
de Guillaume II, que son fils avait froidement écarté
du pouvoir dès son accession sur le trône, en raison
de ses orientations « cosmopolites et libérales(17)
». L’impératrice veuve se réfugia
dans les œuvres de charité, offrit son soutien aux
institutions d’éducation populaire pour prolonger
son action libérale en marge de l’excercice effectif
du pouvoir. C’est dans ce même esprit d’éducation
populaire et de vulgarisation scientifique qu’elle proposa
aux photographes amateurs de parrainer cette exposition.
A ce parrainage
très symbolique de la mère de l’empereur
s’ajoute un deuxième symbole : l’exposition
eut lieu dans le nouveau bâtiment du Reichstag, inauguré
quatre années auparavant. Or ce bâtiment cristallisait
à Berlin l’opposition entre les libéraux
et l’empereur, une opposition qui connut son apogée
dans l’interdiction, outrepassée par l’architecte,
de dépasser avec la coupole du Reichstag, la hauteur
de la Schlosskapelle. Le bâtiment avait été
un projet libéral, inspiré par des députés
libéraux soucieux d’offrir au peuple un symbole
de sa souveraineté sur l’empereur(18). Mais ces
mêmes libéraux avaient souffert en 1891 d’une
défaite politique sans précédent, de sorte
que nombre d’entre eux - notamment Rudolf Virchow —
n’eurent pas l’honneur de siéger dans le
nouveau bâtiment.
Ce contexte
politique et scientifique de Berlin ajoute donc un second enjeu
au premier qui nous était fourni par un regard sur l’histoire
du système éducatif et l’histoire des sciences.
Il semble en effet que l’élite libérale
ait usé de « stratégies culturelles »
pour garder une influence qu’elle perdait sur le terrain
politique(19). Elle pouvait grâce à une telle exposition
affirmer à la fois des valeurs et une culture libérales(20).
Des valeurs marquées par l’échange, le débat,
le principe délibératif et la sociabilité
élective des associations d’amateurs. Une culture
marquée à la fois par les sciences et par les
arts, par une lecture éclairée des images et un
goût forgé en commun, porteuse de consensus culturel.
Notes
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2. Heilbrun, Françoise et Danielle Tilkin,
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3. Keller, Ulrich, "The Myth of Art Photography
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4. Cahan, David, "Helmholtz and the Civilizing
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4.
6. Bourdieu, Pierre, "Le marché des
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7. Le Salon de photographie. Les écoles
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13. Bourdieu, Pierre et Jean-Claude Passeron,
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15. Ibid.
16. Geimer, Peter (dir.), Ordnungen der Sichtbarkeit.
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WOLF-CZAPEK, K. W.
“Die Ziele und Leistungen der Freien photographischen Vereinigung.”
In Franz Goerke (ed.), Denkschrift anlässlich des zwanzigjährige.
Halle: Knapp, 1910.
|
|
 |
Fig.
1 Affiche de l’exposition internationale de photographies
d’amateurs de Hambourg (1893).
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Fig.
2 Sigle de l’Association de photographes amateurs,
1893.
|
 |
Fig.
3 Adolf Meyer, Etude allemande, 1893.
|
 |
Fig.
4 A. W. Ferdinandus Michaelsen, Chute d’eau de Lotefos
en Norvège, 1893.
|
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Fig.
5 Comte Tyszkiewicz, Etude de nu, 1896.
|
 |
| Fig.
6 Le Reichstag de Berlin - placée en ouverture du Catalogue
et guide officiel de l’exposition de photographes amateurs
du Reichstag de Berlin, Berlin, Rudolf Mosse, 1896. |
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