LES
EFFETS DE L'ÉGALITÉ SUR LES ARTS SELON TOCQUEVILLE
Lorsque Tocqueville
publie De la démocratie en Amérique (1835-1840),
il réunit plusieurs compétences que l’analyste
peut discerner : le publiciste des institutions, le sociologue,
le moraliste au sens du XVIIe siècle (grand lecteur de
Pascal), l’écrivain qui réfléchit
sur les arts littéraires et, par moments, l’historien.
On trouve notamment une sociologie des arts en société
démocratique. Sociologue avant la lettre (anticipant
Durkheim), Tocqueville croit à une relative autonomie
du fait social contraignant les individus à suivre l’esprit
général. Ce qu’il analyse pour l’opinion
(reine de la société démocratique) vaut
aussi pour l’art en ce sens que « tous font la loi
» (selon son expression) en matière artistique
— mais que, du coup il n’y a ni maître souverain
de l’évolution suivie ni loi réelle
; pourtant une pression constante du public, du collectif, de
l’esprit général, s’exerce sur chaque
créateur. Le peuple est souverain, là encore,
en ce sens. Tocqueville est sociologue aussi au sens où
il reprend (après Mme de Staël dans De la littérature),
la formule de Bonald : « La littérature est l’expression
de la société (1)». Précisément,
pour Tocqueville, la démocratie est d’abord une
forme de vie sociale (mœurs, traditions, représentations
et croyances), un « état social », selon
son concept, avant d’être un régime politique.
On peut avoir la démocratie-société sans
la démocratie-régime : le Second Empire, qu’il
déteste, vient illustrer cette thèse. Et aujourd’hui
en Asie ?
La question de Tocqueville
En partant pour l’Amérique, en 1831, Tocqueville
pose à la seule démocratie existante à
ce moment la question qui le préoccupe : quelles
formes d’autorité sont possibles dans une société
d’individus qui se considèrent comme tous égaux,
jusqu’au chef de l’Etat ? Cette question d’un
jeune aristocrate qui estime que, depuis 1789 et depuis 1830,
un monde s’est effondré pour toujours, il la pose
également aux beaux-arts, à la poésie,
au théâtre, pris comme autant d’expressions
d’une société d’individus mus par
l’avidité, la recherche des « jouissances
matérielles », la compétition, la concurrence
envieuse et l’imitation incessante. Une société
où chacun se demande « Pourquoi pas moi ?»
car, selon Tocqueville, tout le monde croit pouvoir tout faire
et « chacun espère pouvoir paraître ce qu’il
n’est pas (2)».
Les deux modèles
Fort de cette question, Tocqueville met en contraste le modèle
aristocratique et le modèle démocratique. Dans
le premier cas, artisans et artistes travaillent en fonction
de règles explicites, avec lenteur, pour un public riche
et exigeant. Dans le monde démocratique, en proie à
une agitation incessante (car chacun doit se faire une place
avec ou contre les autres), la « littérature industrielle
» apparaît : le créateur va vite et tend
à agir en opportunité ; un livre chasse l’autre
(le public achète mais n’a pas toujours d’estime
pour le produit ou son auteur), une mode succède vite
à la dernière née. Le vocabulaire lui-même
devient instable : chaque auteur le modifie un petit peu à
la marge, il introduit son coefficient d’originalité
en-dehors de toute règle et « comme il n’y
a point d’arbitre commun, point de tribunal permanent
qui puisse fixer définitivement le sens du mot, celui-ci
reste dans une situation ambulatoire ». En quoi, Tocqueville
académicien ne croit guère au pouvoir de l'Académie.
Déjà !
En démocratie, les penseurs sont aussi très pressés
: « Chacun s’agite : les uns veulent atteindre le
pouvoir, les autres s’emparer de la richesse. Au milieu
de ce tumulte universel, de ce choc répété
des intérêts contraires (…) où trouver
le calme nécessaire aux profondes combinaisons de l’intelligence
? Comment arrêter sa pensée sur tel point, quand
autour de soi tout remue, et qu’on est soi-même
entraîné et ballotté chaque jour dans le
courant impétueux qui roule toutes choses ? (3)».
Faire parler de soi : vie haletante des créateurs démocratiques.
L’âge romantique, âge démocratique
Très critique envers le romantisme (sans le nommer),
qui lui sert en fait de repoussoir au modèle aristocratique
(art du XVIIe siècle), Tocqueville est partisan des critères
classiques du « bien écrire », ce qu’il
appelle les règles du « bon sens ». On peut
citer Pascal (4), Fénelon (dans la Lettre à l’Académie)
ou Buffon ou Voltaire, qui sont les modèles proposés
à l’époque dans les manuels de littérature.
Tocqueville désapprouve Hugo et sa révolution
du dictionnaire, l’éloge du « grotesque »
(Cromwell) et, de façon générale,
la recherche de ce qu’il baptise « le boursouflé
». Mais il reconnaît une qualité dans l’esprit
démocratique appliqué aux arts : il attire l’attention
sur l’homme en général, sur ses droits,
sa dignité et le mystère de sa destinée
(Lamartine par exemple). En effet, favorisant le rapprochement,
la communication entre les individus et l’esprit d’imitation,
la démocratie cultive les idées générales,
les termes abstraits et un peu vagues — et finalement,
« l’humanitarisme » (comme on commence à
dire avec Lamartine). Pour Tocqueville c’est un point
capital car par là la démocratie des modernes
retrouve l’esprit du christianisme ; Tocqueville considère
que, selon l’exemple américain, la démocratie
ne peut vivre sans religion, même si la religion des pasteurs
américains est tournée vers l’utilité
sociale et le confort quotidien…
Par ailleurs, Tocqueville avoue son intérêt pour
la poésie démocratique dans la mesure où
elle cherche à connaître le mystère de l’âme
humaine : il évoque Childe-Harold, René et Jocelyn.
Adepte d’un certain jansénisme, il considère
que l’homme est un être inconnaissable à
lui-même et il paraphrase même une fois la formule
de Pascal « Quelle chimère est-ce que l’homme
? ». Il écrit selon la thématique janséniste
du voile posé sur le réel : « Si l’homme
s’ignorait complètement, il ne serait point poétique
; car on ne peut peindre ce dont on n’a pas l’idée.
(…) Mais l’homme est assez découvert pour
qu’il aperçoive quelque chose de lui-même,
et assez voilé pour que le reste s’enfonce dans
des ténèbres impénétrables (5)».
Les échelles démocratiques : petits hommes
et grands monuments
Dans l’ensemble des développements sur l’art
(les chapitres 9 à 21 du début de la seconde Démocratie),
Tocqueville laisse percer maintes fois son ironie, notamment
à propos de l’architecture chez les particuliers
et dans les monuments publics. Quand il arrive par l’East
River, il est frappé de l’apparition d’édifices
blancs, d’allure grecque par les colonnes et le péristyle,
mais vues de près, ce sont des demeures avec des poutres
en bois ! L’apparence du marbre blanc est une illusion.
Tocqueville écrit que l’individu démocratique,
se voyant tout petit par rapport à la masse imposante
de ses égaux, a un goût marqué pour le gigantesque,
le monumental. Tel est le cas de la ville de Washington qui
a autant d’habitants que Pontoise, mais aménage
pour l’avenir une spatialité tout à fait
spectaculaire, et donne au Capitole un nom aussi pompeux que
ses dimensions.
D’où cette remarque au ton ambigu : « Nulle
part les citoyens ne paraissent plus petits que dans une nation
démocratique. Nulle part la nation elle-même ne
semble plus grande (6)». Tocqueville semble présager
que l’exaltation nationaliste passera dans l’avenir
par la mégalomanie architecturale.
Peinture et matérialisme
Instruit par son ami Bouchitté, philosophe catholique
qui écrira plus tard un livre sur Poussin (1858), Tocqueville
donne parfois des aperçus sur la peinture, assez critiques
pour son temps et pour la démocratie. Il est clair que,
dans ces pages, il parle bien plus de la France que des Etats-Unis.
Il exprime son admiration pour Raphaël (c’est un
lieu commun de l’époque) et plaide pour une «
peinture de l’âme », considérant que
la société démocratique, envahie par la
recherche des satisfactions matérielles, de l’enrichissement
et du confort, oublie la spiritualité. Opposant Raphaël
à David trop soucieux d’étudier le corps
dans son anatomie, Tocqueville voit dans le premier quelqu’un
qui a voulu « faire de l’homme quelque chose qui
fût supérieur à l’homme » et
qui a cherché à embellir la beauté même
(7).
Au fond, dans ces termes, Tocqueville exprime toute sa conception
de la vie, prolongement de son éducation et des ses goûts
: les valeurs aristocratiques sont l’indépendance
personnelle et la grandeur, le tout associé à
l’honneur. Faire de l’homme quelque chose de supérieur
à l’homme est au-dessus des aspirations de la démocratie.
La « grandeur » (c’est le mot de De Gaulle)
est irrémédiablement perdue, il n’empêche
qu’on peut aider la démocratie à mieux se
connaître pour éviter ses dangers (uniformité,
despotisme, dépolitisation), et cette société
produit aussi ses « merveilles », selon l’expression
que Tocqueville répète maintes fois : institutions
de la liberté, conquête de la nature, dignité
de l’homme retrouvée après le message chrétien
des origines. Son oncle par alliance, Chateaubriand, qui a les
mêmes appréciations artistiques, avait dépeint
les « beautés de la religion chrétienne
». Il y a accord entre eux.
Notes
1. En fait, comme Mme de Staël, il entend
par littérature toutes les œuvres de l’esprit
par voie d’écriture : par exemple l’histoire
ou la philosophie. Voir la comparaison avec Mme de Staël
dans notre ouvrage sur Tocqueville (bibliographie).
2. Alexis de Tocqueville, De la démocratie
en Amérique, Gallimard, t.II, p. 56.
3. Ibid., p 47.
4. « Il faut se mettre à la place
de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre
cœur du tour qu’on donne à son discours, pour
voir si l’un est fait pour l’autre, et pour s’assurer
si l’auditeur sera comme forcé de se rendre. Il
faut encore se renfermer le plus qu’il est possible dans
le simple naturel ; ne pas faire grand ce qui est petit, ni
petit ce qui est grand. Ce n’est pas assez qu’une
chose soit belle, il faut qu’elle soit propre au sujet
; qu’il n’y ait rien de trop, et que rien n’y
manque » (Pascal, cité dans un manuel de l’époque,
Etudes françaises de littérature et de morale,
par Le Brun de Charmettes, 1822). Le manuel le plus lu est celui
de Noël et De la Place, nombreuses éditions tout
au long du XIXe siècle.
5. De la démocratie
en Amérique, Gallimard, t.II, p. 81.
6. Ibid., p. 58.
7. Ibid., p. 57.
Lectures recommandées
Mme de Staël, De la littérature,
GF-Flammarion, 1971 : sans doute le lieu d’inspiration
de Tocqueville, y compris dans l’opposition du modèle
aristocratique avec la littérature moderne (voir fin
de la 1ère partie).
Françoise Mélonio, Tocqueville
et les Français, Aubier, 1993, et éd. avec
Laurence Guellec de Tocqueville, Lettres choisies. Souvenirs,
Quarto Gallimard, 2003. Des introductions précieuses
aux textes sélectionnés.
Lucien Jaume, Tocqueville : les sources
aristocratiques de la liberté, Fayard, 2008 : enquête
sur l’atelier d’écriture de Tocqueville et
le contexte des destinataires de Démocratie en Amérique.
Pierre Manent, Tocqueville et la nature
de la démocratie, Fayard, 1993 : une méditation
philosophique sur le sens de la démocratie.
André Jardin, Alexis de Tocqueville,
Pluriel, Hachette, 1984 : reste la biographie de référence
(avec quelques erreurs).