ARTS & SOCIÉTÉS
 

LETTRE DU SÉMINAIRE 2

Centre d’Histoire de Sciences Po

 
 
 

LA MORALE DU CORPS



Martial Guédron
La physiognomonie de Jean-Baptiste Delestre (1800-1871) Beau idéal et autopsie du corps social


Pierre Wat
Un homme du XIXe siècle


Direction : Laurence Bertrand Dorléac
Rédaction : Élodie Antoine
Traduction : David Ames Curtis

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EDITORIAL



        Au 19e siècle, l'art réclame son autonomie mais les artistes eux-mêmes ne viendront pas à bout des contradictions qui les lient intrinsèquement à la société. En 1824, Adolphe Thiers proclame, à propos du Salon, que « l'art doit être libre, et libre de la façon la plus illimitée ». En cela, il est en phase avec les changements de son temps et l'évolution du libéralisme bourgeois qui concurrencent le mécénat de l'Etat et de l'Eglise. Pourtant, la mission sociale de l'art se fait sentir à tout propos, en particulier quand il s'agit de traduire les inquiétudes nées du bouleversement des repères traditionnels.
        Ainsi, à l'époque obsédée par la nature de l'être en société, les artistes devront servir à faire avancer la science et la morale conjuguées : traduire le rêve de classification, de hiérarchisation et finalement de purification du darwinisme social. Le fantasme en particulier de conférer aux individus une identité stable et prévisible a bien eu ses mots pour le dire et ses outils pour le mettre en pratique.
Il a fallu pour cela l'abandon d'un certain nombre de notions, de lâme en particulier, au profit de l'unification du champ de la médecine et de la physiologie, comme l'a montré Jean Starobinski. Il a fallu porter une attention soutenue à la relation du physique et du moral, au lien entre la vie organique, l'activité mentale et la vie sociale et le mouvement concerne l'Europe entière.
        Des expériences de Lavater et des physionomistes, les artistes se sont saisis à leur façon : il devenait instructif de rechercher le dedans dans le dehors : les tempéraments, les humeurs et les passions dans le physique, les traits, la forme du crâne. C'est aussi cela qui influencera l'art du portrait : Delacroix, Runge, Feuerbach, Daumier, Dantan, David d'Angers ou Degas. On sait bien ce que la fameuse Petite danseuse de quatorze ans de ce dernier doit à la représentation dominante des « classes dangereuses », au singe aussi, en présentant les anomalies repérées par Lombroso et les anthropologues qui disent repérer sur le visage les atavismes criminels.
        La physiognomonie devient vite la norme scientifique qui veut concilier l'art et la science, au besoin jusqu'à la fusion. Inévitablement, elle fraye avec le religieux et avec une anthropologie qui se veut efficace dans le combat contre la dégénérescence, vieux spectre dont le monde de l'art ne fait pas l'économie.
        Dans ce paysage obsédé par le dévoilement de la nature humaine par l'observation et la représentation, Jean-Baptiste Delestre, peintre, écrivain et homme politique français (1800-1871), se présente dans un ouvrage sur la Physiognomonie, comme celui qui diagnostique les qualités morales et sociales des individus en fonction de critères de jugement hérités du beau idéal néoclassique. Martial Guédron étudie dans cette nouvelle Lettre cette pensée et cette pratique méconnues, après s'être plus d'une fois intéressé au corps comme fondement de la représentation figurative il travaille actuellement à un livre sur les principes esthétiques de l'anthropologie au tournant du siècle des Lumières. Pierre Wat lui répond, en spécialiste du romantisme européen, attentif aux contradictions des positions de Jean-Baptiste Delestre, qui oscille dangereusement entre la mise en valeur du singulier et la volonté de saisir ce qui est durable dans la forme et dans le caractère des individus.

Laurence Bertrand Dorléac




Lettre publiée avec le concours de la Fondation de France

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