ARTS & SOCIÉTÉS
 

LETTRE DU SÉMINAIRE 17

Centre d’Histoire de Sciences Po

 
 
 

APPROPRIATIONS

 
Le sultan Njoya recevant l’hommage d’un vassal, photo Marie-Pauline Thorbecke, 1912.


Benoît de L'Estoile
Appropriation et réappropriation des objets exotiques

Rémi Labrusse
Islamophilie ? L'Europe à la conquête des arts de l'Islam

 


Direction : Laurence Bertrand Dorléac
Rédaction : Élodie Antoine
Traduction : David Ames Curtis

LETTREs PRÉCÉDENTEs

L'INFLUENCE DES SAINTS-SIMONIENS ET L'IDÉE D'UN ART EN AVANT-GARDE DE LA RÉFORME DU MONDE

la morale du corps

masculins feminins

L'enfant modèle

Le beau et l'utile

Photographes en amateurs

le marché, à l'origine

le voyage des avant-gardes

Les grandes expositions

Qu'est-ce qu'un art social ?

PRIMITIVISMES

réalismes

Joseph beuys : la fabrique d'un chaman

L'artiste et le philosophe



 
EDITORIAL


        

        « Les guerres de races vont peut-être recommencer. On verra, avant un siècle, plusieurs millions d’hommes s’entretuer en une séance. Tout l’Orient contre toute l’Europe, l’ancien monde contre le nouveau ! Pourquoi pas ? Les grands travaux collectifs comme l’isthme de Suez sont peut-être, sous une autre forme, des ébauches et des préparations de ces conflits monstrueux dont nous n’avons pas idée. »
        Dans sa Correspondance, Gustave Flaubert n’échappait pas aux frayeurs médusées de son temps avide à la fois d’exotisme et de passions politiques hantées par le déclin de l’Occident. On compte à présent les penseurs, écrivains, artistes, qui nous ont inconsciemment donné les verges pour les punir et se punir tout autant d’un héritage atrocement encombrant. Evidemment, le débat ne finira pas de sitôt autour du nouveau Quai Branly et dans aucun musée puisque l’on sait désormais que tout lieu engage une mise en ordre du monde — sauf peut-être encore en ces temples de la culture où l’on voudrait continuer à ne pas se poser le problème de la traduction dans les faits de conceptions explicites et implicites du monde — au nom du culte de l’art.
        Tzvetan Todorov a dit mieux que personne combien l’histoire du discours sur l’autre est accablante et que « de tous temps les hommes ont cru qu’ils étaient mieux que leurs voisins ; seules ont changé les tares qu’ils imputaient à ceux-ci. » S’il rend hommage dans sa préface au livre fondateur d’Edward Saïd sur l’orientalisme, c’est qu’il sent la nécessité de raconter enfin les destins croisés du pouvoir et du savoir.
        Parce que nous savons à présent que Napoléon a lu les orientalistes avant d’occuper l’Egypte et comme « l’un des résultats les plus palpables de cette invasion est un immense travail philologique et descriptif », le trouble viendra toujours du discours sur les autres. Parce que le maître du discours sera le maître tout court : que l’on parle en bien ou en mal de l’autre, le désigner même est violence.
        A travers leurs études respectives, leurs livres et leurs catalogues d’expositions, le mérite de Rémi Labrusse et de Benoît de l’Estoile ne vient pas seulement d’une riche érudition mais de leur réflexion nouvelle qui invite à se poser autrement la question du lien entre goût, savoir et pouvoir. Chacun à leur façon, ils rappellent de quelle manière esthète ou scientifique, peut s’organiser, s’instrumentaliser et finalement se dégrader la connaissance, n’importe quelle connaissance, n’importe où et n’importe quand, hier, aujourd’hui, demain.

Laurence Bertrand Dorléac




Lettre publiée avec le concours de la Fondation de France

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