Dans l’Allemagne
qui sortait du nazisme, Joseph Beuys sut efficacement capter l’attention
du public et des médias en revenant sur la catastrophe.
Son retour spectaculaire n’a de sens qu’en souvenir
du monde de violence auquel il avait lui-même participé
: il s’occupa désormais de renouveler la scène
artistique et politique en s’identifiant à la figure
du Christ, dans un processus d’expiation qui, dans la tradition
romantique détournée, charge l’artiste d’une
mission sacrée.
Chacun y verra ce qu’il voudra bien y voir : ses fidèles,
le travail de deuil sincère d’un Allemand qui a combattu
dans la Wehrmacht, mage contemporain et détenteur d’un
savoir supérieur, ennemi du matérialisme de la société
capitaliste et grand professeur animé d’un esprit
de provocation, ayant su réinventer sa propre histoire
à l’usage des autres; ses critiques, la construction
futée d’une nouvelle identité nationale avantageuse,
au moment où l’Allemagne abolissait l’histoire
nazie dans le miracle économique de la République
fédérale, la naissance d’un nouveau type d’artiste-gourou
politique, appliqué à faire adhérer son public
à coup d’archétypes éculés :
du sol à la langue germanique (étendue à
la famille celtique), la seule à pouvoir régénérer.
Autrement dit, l’auteur d’une œuvre-symptôme,
née d’un traumatisme de guerre et d’une idéologie
nationale-romantique qui ne réussit pas à s’affranchir
de son particularisme héroïque.
Ces deux positions sont ici représentées, la seconde
par Maïté Vissault, auteure d’une excellente
thèse à paraître sur La problématique
de l’identité allemande à travers la réception
de l’œuvre de Joseph Beuys ; la première,
par Jean-Philippe Antoine, dont l’ouvrage sur Beuys sera
publié prochainement.
Leurs points de vue sont quasiment inconciliables tant leurs méthodes
d’analyse divergent en laissant poindre des différences
majeures de conception de l’art et de la fonction de l’art
en société.