ARTS & SOCIÉTÉS
 

LETTRE DU SÉMINAIRE 14

Centre d’Histoire de Sciences Po

 
 
 

RÉALISMES


Cercle de Thomas Eakins, Thomas Eakins vers
l’âge de trente-cinq ans,
1880, épreuve sur
papier albuminé, Bryn Mawr (Pennsylvanie),
Bryn Mawr College Library.


François Legrand
La vie sans l'oeuvre ou l'invention de
Thomas Eakins


Jérôme Bazin
Nouveaux regards sur le réalisme
socialiste



Direction : Laurence Bertrand Dorléac
Rédaction : Élodie Antoine
Traduction : David Ames Curtis

LETTREs PRÉCÉDENTEs

L'INFLUENCE DES SAINTS-SIMONIENS ET L'IDÉE D'UN ART EN AVANT-GARDE DE LA RÉFORME DU MONDE

la morale du corps

masculins feminins

L'enfant modèle

Le beau et l'utile

ENTRE UTOPIE ET MARKETING, LES NOUVEAUX PUBLICS

PHOTOGRAPHES EN AMATEURS

Le marché, à L'origine

l'art en république

le voyage des avant-gardes

Les grandes expositions

Qu'est-ce qu'un art social ?

PRIMITIVISMES



 

 

EDITORIAL

 


        En 1980, au Musée National d’art moderne, le titre d’une exposition fondatrice annonçait le programme : Les Réalismes entre révolution et réaction 1919-1939. Son maître d’œuvre, Gérard Régnier (Jean Clair), rappelait le sens commun qui entend par réalismes : « L’observation scrupuleuse faite par l’artiste du modèle représenté, qu’il soit figure, visage ou nature morte, même si cette étude aboutit à une composition allégorique ou religieuse ». Le pluriel marquait plutôt la diversité et là, le commissaire reprenait les propos de Jean Laude, pionnier dont les textes annonçaient alors toutes les bonnes questions depuis plus de vingt ans. Dès 1919, disait alors Jean Laude, « un discours s’élabore et se constitue dans toute l’Europe, (il conviendrait d’y rajouter, comme on le verra les Etats-Unis) : il entend mettre fin aux errances passées contre lesquelles il met en garde. Tout aussi bien dans la littérature et dans la musique, il réhabilite les valeurs culturelles nationales, le goût du travail bien fait, du beau métier artisanal, et de la tradition. »
        Jean Laude reconnaissait le poids du contexte historique qui avait influé sur les œuvres d’art et même si l’on sait aujourd’hui que le fameux retour (ou rappel) à l’ordre débute en amont de la première guerre mondiale, la mélancolie sinon la nausée, la peur du déclin et de la violence à nouveau autant que les pulsions de destruction s’emparaient des sociétés occidentales. En art comme ailleurs, le repli nationaliste était le symptôme d’une crise des identités au moment où la grande culture faisait office d’ultime rempart. La suite se chargerait d’avouer son manque d’efficacité devant l’histoire. En attendant, ce furent une succession d’emprunts, citations, détournements des modèles réalistes nullement étrangers à la voie « moderne », au moins pour une partie d’entre elle —, le mouvement dépassait de loin les acteurs rétrogrades.
        François Legrand retrace les épisodes marquants de la situation américaine depuis le 19e siècle, quand s’élabora aux Etats-Unis une définition des critères d’américanité et quand s’inventa un passé artistique réaliste et cohérent contre le modernisme et le cosmopolitisme. De son côté, Jérôme Bazin étudie les modalités d’un réalisme socialiste en RDA après la guerre, où l’être social devient le sujet principal d’une peinture avant tout faite pour éduquer les masses, selon des modalités moins convenues que prévu.
        Que les réalismes soient convoqués dans l’un et l’autre cas au profit de causes si différentes ne prouve pas seulement l’élasticité du modèle mais sa force ambiguë au moment où il s’agit de faire jouer à l’art un rôle social éminent.

Laurence Bertrand Dorléac




Lettre publiée avec le concours de la Fondation de France

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