Pavel Florenski
(1882-1937) est l’un des principaux théologiens
russes du XXe siècle. Son œuvre principale est La
colonne et le fondement de la vérité, parue
en 1924. Après la révolution, en 1918, Florenski
est nommé secrétaire scientifique d’une
commission créée pour réfléchir
au sort qu’il convient de réserver aux icônes
de l’Eglise orthodoxe conservés à la Laure
de la Trinité Saint-Serge : doivent-elles être
considérées comme de simples objets de culte ou
bien ont-elles un autre intérêt qui mérite
qu’on les sauvegarde ? Florenski rédige plusieurs
textes à l’intention de cette commission, en particulier
La perspective inversée. Cet opuscule retourne
le procès en réalisme que l’on serait tenté
d’intenter aux icônes médiévales russes
: il soutient que celles-ci donnent une vision des choses davantage
conforme à la réalité que les représentations
en perspective linéaire qui se sont imposées dans
l’art occidental depuis la Renaissance.
Icônes et perspective
Florenski relève tout d’abord les procédés
qui font que les icônes contreviennent aux lois de la
perspective. D’abord, les icônes montrent ensemble
des surfaces que ces lois interdisent de voir simultanément
(la façade et les murs latéraux d’un bâtiment
; les quatre tranches de l’évangile ; le haut du
crâne, les tempes, les oreilles vues de face…).
De plus, les surfaces complémentaires que la perspective
inviterait à cacher apparaissent en perspective inversée,
c’est-à-dire que leurs lignes ne convergent pas
vers l’horizon, mais, au contraire, divergent. La seconde
transgression majeure aux lois de la perspective est constituée
par le polycentrisme de la représentation : chaque partie
du dessin semble vue par un œil différent.
Il n’est pas possible, précise Florenski, de voir
dans ces transgressions des maladresses du peintre. En effet,
loin de les estomper, celui-ci les souligne par des procédés
spécifiques. Les surfaces dont la présence viole
les lois de la perspective sont représentées en
des teintes très vives. Par exemple, la tranche de l’évangile
est souvent colorée en rouge vermillon et apparaît
comme le lieu le plus lumineux de l’icône. Quant
au polycentrisme, il est mis en valeur par le jeu des ombres
et des lumières : il n’y a pas, dans l’icône,
de source de lumière unique, mais des éclairages
qui procèdent de différentes origines et qui sont
souvent contradictoires.
Perspective et vérité
Ces transgressions ont souvent conduit à considérer
que les représentations des icônes n’étaient
pas conformes à la réalité. Ainsi, l’historien
de la peinture Alexandre Benois cité par Florenski attribue
leur défaut de perspective à un étonnant
défaut d’observation : « A croire que les
derniers peintres romains ou byzantins n’avaient jamais
vu de bâtiments tels qu’ils sont dans la nature.
» La perspective inversée se propose de mettre
en question cette conception qui veut voir dans la perspective
l’expression de « la nature des choses » et,
partant, la « condition absolue de vérité
artistique ».
En premier lieu, Florenski relève que la représentation
perspective ne domine qu’une période assez brève
de l’histoire de l’art considérée
dans son ensemble : des civilisations entières ne s’y
sont pas soumises. Par exemple, les personnages des bas-reliefs
égyptiens sont représentés les épaules
et la poitrine de face, les jambes et le visage de profil. L’art
grec de l’Antiquité ne fait pas usage de la perspective
; quant aux représentations médiévales,
elles sont toujours en perspective inversée.
Encore
une fois, il n’est pas possible d’attribuer ces
caractéristiques à l’ignorance : les civilisations
en question possédaient les outils mathématiques
– d’ailleurs fort simples – nécessaires
à bâtir une perspective. Florenski cite l’Instruction
sur la manière de mesurer de Dürer, parue en
1525, l’un des premiers traités de perspective
linéaire. Dürer écrit que la géométrie
d’Euclide – très bien connue au Moyen-âge
– est suffisante à concevoir les règles
de la perspective et que, sur ce point, son traité n’apporte
rien de nouveau. Si ce ne sont pas les progrès de la
connaissance qui font que la perspective s’établit
dans l’art, comment expliquer son avènement ?
Perspective et sentiment religieux
Florenski soutient que la représentation perspective
prend sa source dans la représentation théâtrale.
Il s’appuie sur Vitruve qui écrit que la perspective
fut initialement mise en œuvre pour les décors des
tragédies d’Eschyle. De même, l’art
de Giotto serait né de son goût pour les décors
des jeux des mystères. Or, selon Florenski, le développement
du théâtre révèle un sentiment religieux
affaibli : les tragédies d’Eschyle, de Sophocle,
puis d’Euripide marquent progressivement l’avènement
d’une « vision laïque » du monde ; dans
les mystères médiévaux, l’action
proprement religieuse devient un simple prétexte à
représenter des corps et des paysages. On constate d’ailleurs
qu’Anaxagore, le premier théoricien de la perspective
selon Vitruve, est précisément celui qui a nié
la divinité des astres. Quant à Giotto et ses
disciples, c’est à Florence, ville à partir
de laquelle « se propage une vague de sécularisation
», qu’ils développent la peinture perspective.
Ainsi, selon Florenski, l’absence ou la présence
de perspective dans l’art d’une époque est
commandée par la force du sentiment religieux qui l’habite
: la perspective s’installe lorsque la foi décline,
en Grèce avec les premiers philosophes, à la fin
du Moyen-âge lorsque commence à souffler l’esprit
de la Renaissance.
Perspective et vision naturelle
Pour Florenski,
ce qui constitue l’essence du religieux, c’est l’ambition
de l’objectivité : le religieux relève d’une
« métaphysique qui s’élève
au-dessus de la personne » et s’oppose ainsi à
une vision des choses qui repose sur « le jugement individuel
d’une personne particulière avec son point de vue
particulier et à ce moment précis », vision
que la perspective s’attache précisément
à mettre en forme. Or, selon Florenski, paradoxalement,
une telle vision subjective n’est en aucun cas la vision
spontanée de l’homme. C’est pourquoi il ne
convient en aucun cas de voir dans la perspective « un
quelconque procédé de vision du monde simple,
naturel immédiatement propre à l’œil
humain comme tel ». Florenski relève que les dessins
d’enfants, obéissant généralement
à la perspective inversée, « rappellent
vivement les dessins du Moyen-âge ». Il cite également
à ce propos le philosophe Ernst Mach qui écrit
: « Je me souviens bien que, âgé de près
de trois ans, les dessins qui suivaient la perspective me semblaient
être des représentations altérées
des objets. Je ne pouvais comprendre pourquoi le peintre avait
fait une table si large d’un côté et si étroite
de l’autre. Une vraie table me paraissait tout aussi large
du côté éloigné que du côté
proche parce que mon œil calculait indépendamment
de moi. Qu’on ne puisse pas regarder une table sur un
plan comme un plan couvert de peinture, que cette représentation
signifie une table et doive être représentée
comme se prolongeant en profondeur, c’est ce que je ne
comprenais pas. Je me console à l’idée que
des peuples entiers ne la comprenaient pas plus. » Quant
à Dürer, Florenski constate que les appareils décrits
dans son Instruction sur la manière de mesurer et
destinés à donner le moyen de dessiner en perspective
procèdent de la pure mécanique et, dans un cas,
sans même faire usage de l’œil.
La perspective est en vérité toujours apprise,
elle relève d’un « dressage » qui va
à l’encontre de la vision naturelle. « Ni
l’œil ni la main de l’enfant ou même
de l’adulte, à moins qu’ils n’en aient
été expressément instruits, ne se soumettent
à cet entraînement ni ne tiennent compte des règles
de l’unité perspective », écrit Florenski.
« Ce n’est qu’en perdant leur rapport immédiat
au monde que les enfants abandonnent la perspective inversée
et se soumettent au schéma qu’on leur a seriné.
» Son caractère contre-nature fait que la perspective
ne s’impose toujours que lentement et difficilement :
en Europe, « il a fallu plus de cinq cents ans d’éducation
de la société pour que l’œil et la
main s’accoutument à la perspective. »
L’intérêt
principal du texte de Florenski est certainement ce lien qu’il
établit entre les conceptions du monde dominantes dans
une société donnée et les représentations
artistiques, voire les sensations elles-mêmes. Il y a
assurément, pour Florenski, une vision naturelle de l’homme,
qui se manifeste dans l’art et dans la perception, cependant
La perspective inversée aboutit malgré
tout à montrer que la transformation, au cours de l’histoire,
de la manière dont une société conçoit
le monde, peut progressivement conduire à bouleverser
profondément cette vision spontanée.