Editorial
 


Arnaud Hurel
le paléoanthropologue et l'artiste

 

Séminaire du 20 mars 2008
Arnaud Hurel est historien, docteur en histoire contemporaine, ingénieur au département de préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle. Il est l’auteur de nombreux articles scientifiques et de vulgarisation consacrés à l’histoire des idées (XIXe-XXe siècles), à travers l’histoire des sciences et les politiques du patrimoine, et a participé à plusieurs expositions nationales dont, récemment, Sur les chemins de la préhistoire. L’abbé Breuil du Périgord à l’Afrique du Sud (Musée de L’Isle-Adam, 2006), Néandertal. Hypothèses d’une disparition (Musée de l’Homme, 2006-2007) et La Saga de l’Homme. L’homme exposé (Musée de l’Homme, 2007). Il a publié La France préhistorienne de 1789 à 1941 (éditions du C.N.R.S. 2007) et, en collaboration avec Amélie Vialet, Teilhard de Chardin en Chine. Correspondance inédite (1923-1940) (éditions du Muséum-édisud 2004).
LE PALÉOANTHROPOLOGUE ET L'ARTISTE (1)

 


Reconstitutions plastiques, science et vulgarisation

        L’étude de l’histoire des représentations de la préhistoire dans l’art a donné matière à publications et à expositions. Le domaine des reconstitutions plastiques en paléoanthropologie constitue un domaine tout à fait intéressant d’un point de vue épistémologique, artistique et historiographique, dans la mesure où ces œuvres revendiquent clairement une démarche et une crédibilité scientifiques.
        Les reconstitutions des êtres fossiles à des fins muséographiques ou « pédagogiques » sont pratiquées depuis longtemps, qu’il s’agisse des célèbres dinosaures de Waterhouse Hawkins, réalisés grandeur nature et exposés à Crystal Palace en 1851, ou du Pithecanthropus erectus de Java présenté par Eugène Dubois au Pavillon des Indes néerlandaises de l’exposition universelle de 1900. Cette activité a historiquement accompagné le processus de reconnaissance de la préhistoire.
        L’écueil fondamental auquel est confronté celui qui se lance dans une telle entreprise est celui du caractère lacunaire, fragmentaire du document archéologique (en l’espèce des restes osseux humains), ce matériau n’étant, par définition, que ce que la nature et le temps ont bien voulu léguer au fouilleur. « L’homme préhistorique ne nous a laissé que des messages tronqués » a pu écrire André Leroi-Gourhan car, effectivement, les processus de fossilisation sont suffisamment aléatoires et complexes, et les résultats des fouilles pour partie incertains pour que le travail de reconstitution s’avère délicat.
        Au-delà, son caractère périlleux réside également dans une sorte de changement de « genre ». Le travail strictement d’analyse scientifique bascule de l’univers clos du laboratoire, du cabinet ou du cénacle de la communauté savante, pour entrer dans la sphère publique. Par cet acte, le chercheur accepte de transcrire dans une réalité physique/matérielle, en ayant parfois recours aux services d’un artiste, ce qui n’était qu’une théorie, un concept, une abstraction scientifique. Ce choix interroge sur la nature exacte de l’exercice, sur ses objectifs, voire sa nécessité réelle.
        On peut en effet le schématiser en trois cas. La reconstitution comme outil scientifique : partir de restes fossiles épars pour reconstituer tout ou partie d’un individu (mais un programme annoncé comme scientifique est-il pour autant « scientifique » ?). La reconstitution comme outil d’opinion à destination de la communauté scientifique et du grand public : vecteur des concepts personnels du chercheur ou expression d’un paradigme. La reconstitution comme outil pédagogique : support muséographique, élément de vulgarisation. Or, un rapide retour sur quelques exemples symboliques offre une image moins tranchée, la norme étant une combinaison de ces hypothèses, qui ne constituent pas des phases successives, mais des situations qui peuvent se retrouver pour un même objet, un même scientifique et à une même époque.

Une collaboration équitable et revendiquée entre art et science

        Les reconstitutions « des races humaines primitives » par le préhistorien Aimé Rutot et le sculpteur Louis Mascré représentent une espèce de cas d’école. Entre 1916 et 1919, faisant suite à des « essais » antérieurs de chercheurs ou d'artistes qui « n'ont guère conduit aux résultats qu'en espéraient leurs auteurs », l'association Rutot-Mascré va donner lieu à la réalisation de 15 bustes. Pour Rutot presque toutes les restitutions antérieures concernaient l’homme de Néandertal et se bornaient « à la simple représentation de la tête qui, dès lors, restait toujours sans expression et sans vie. (…) Soit que les artistes n’aient pas été suffisamment documentés ou guidés par les hommes de sciences, soit que l’idée d’art les ait dévoyés du but à atteindre ». Parce que de nouvelles découvertes archéologiques (en particulier celles faites à Spy en 1885-1886 puis à la Chapelle-aux-Saints en 1908) ont permis de pousser plus loin la « connaissance des races originelles », Rutot pense nécessaire de tenter d’autres reconstitutions plastiques. L’exercice lui a semblé possible grâce à la rencontre avec le sculpteur Louis Mascré « qui avait l’esprit hanté de conceptions analogues aux [siennes] » mais qui « déclarait manquer de documentation et de conseil, sans lesquels, disait-il, on ne peut arriver qu’à des œuvres de pure fantaisie ». A l'artiste qui rêvait de scènes grandioses, le préhistorien oppose la rigueur scientifique qui entend illustrer une taxinomie en établissant des types humains tout en rompant avec la pratique antérieure des « têtes sans pensée et sans vie ».
        Ce travail, présenté comme une « collaboration intime et continue » entre le scientifique et l’artiste, vise à composer des individus dont la posture reflètera « la connaissance des mœurs, de l’outillage et de l’armement de nos ancêtres » : « Les bras agissants devaient correspondre à une idée, et cette idée devait avoir son reflet exact sur la physionomie de celui qui l’exécutait ». À de multiples reprises, Rutot annonce s’inscrire dans une démarche scientifique, éloignée de toute fantaisie. Partant de la « reconstitution sommaire du crâne osseux de chacun des types », Mascré établit les parties molles du crâne puis confectionne le buste : « La science étant satisfaite, l’esthétique reprend ses droits » pour offrir des « tableaux impressionnants, vécus et réels et, par conséquent, instructifs ». Effectivement, Rutot voit dans son association avec un sculpteur l’occasion de dépasser le simple travail anthropologique. Le postulat est bien de « transcrire » dans la matière l’ensemble de ses concepts, de ses idées sur le positionnement phylétique de cet homme de Néanderthal aux caractères si archaïques, y compris en exprimant des jugements moraux : « D’après mes idées, résultant de mes études, j’estime que l’Homme de Neanderthal est la survivance d’une race de Précurseurs de l’Humanité, race assujettie, asservie depuis longtemps déjà par d’autres, réellement humaines, de lignée ou d’évolution supérieure, que nous connaissons sous le nom de Paléolithiques. Ces descendants ultimes d’une race antique à affinités encore animales, réduits en esclavage, vivent avec leur maître dans la caverne commune. Le maître commande, l’esclave obéit. Le maître a dit à l’esclave de briser un os long de Bœuf pour pouvoir en extraire la moelle, - opération répétée journellement à l’époque dont il est question, - l’esclave au type simiesque, à l’œil terne, à l’air soumis et craintif, ayant à la main son percuteur de pierre, va se baisser pour briser l’os ».

La reconstitution comme concession à la nécessaire vulgarisation


        La présentation de ces bustes va bien évidemment susciter la curiosité mais également la réprobation, voire l’ironie comme lorsque Marcellin Boule, professeur de paléontologie du Muséum national d'histoire naturelle, publie une critique acerbe de ce qu’il appelle d’« audacieuses reconstitutions d’hommes fossiles » : « La critique est désarmée devant une oeuvre pareille quand elle se présente sous le patronage d’un homme de science. Tous les anatomistes, tous les anthropologistes qui savent les difficultés offertes par des essais de ce genre, même quand on est en possession de documents ostéologiques complets et parfaitement conservés, ne peuvent que sourire de la hardiesse de M. Rutot, dont l’imagination extraordinaire supplée avec une si grande facilité au manque de renseignements précis. Notre devoir, cependant, est de protester, car de telles entreprises, si plaisantes qu’elles paraissent à certains égards, sont de nature à jeter du discrédit sur une science qui a encore tant de peine à se faire accepter dans les milieux officiels et qui ne mérite pas qu’on la travestisse de cette façon. »
        Le cas des représentations des néandertaliens est assez emblématique. Dès les premières années après la découverte en 1856 des restes humains du vallon de Neander, fleurirent des tentatives de reconstitutions. Il est vrai que les ossements laissés par « l’homme moustérien » intriguèrent au plus haut point les scientifiques et passionnèrent le grand public, la grande presse ouvrant en grand ses colonnes à chacune des découvertes. Ce succès amena même certains sceptiques, comme le professeur Boule, à revoir leur position.
        Son nom est indissolublement lié à l’étude du premier squelette presque complet de Néandertalien. C’est en août 1908 que les abbés Jean et Amédée Bouyssonie, leur frère Paul et leur ami l’abbé Louis Bardon, mettent au jour à la Chapelle-aux-Saints (Corrèze) les restes fossiles. L’ensemble des ossements est confié à Boule qui se livre alors à un travail long et minutieux de reconstitution (certains os ont été brisés, dont le crâne en une trentaine de morceaux) et d’analyse. Il publie ses résultats dans une monographie, où il se pose en « simple traducteur des faits observés », qui va devenir un ouvrage de référence pour des générations d’anthropologues et va, pour partie, orienter les réflexions sur l’homme de Neandertal. En 1919, à l’issue d’une conférence au cours de laquelle le paléontologue présentait cette recherche, le sculpteur-graveur Joanny Durand écrit à Boule pour lui annoncer qu’« Il existe à Paris un homme d’un certain âge qui présente tous les caractères de la race simiesque : cou court et très musclé, jambes arquées, marche en flexion, avants-bras très longs retombant naturellement en pronation complète les coudes éloignés du torse, crâne en carène, arcades sourcilières très proéminentes, nez très large, prognathisme exagéré du maxillaire inférieur, etc. » Et cet individu est le modèle de Rodin pour son « Penseur » de la « Porte de l’enfer ». Répondant à une attente du public, Boule va faire appel au talent de Durand pour réaliser en 1921 à son tour une reconstitution présentée en bonne place dans son manuel de paléontologie humaine : « Peut-on aller plus loin et retrouver la plastique, présenter le portrait à l’état de vie de l’Homme de Néanderthal ? Tout est permis aux artistes qui peuvent, sans inconvénient, chercher à produire des œuvres d’imagination, originales et d’un grand effet. Les hommes de science – et de conscience – savent trop bien les difficultés de pareilles tentatives pour y voir autre chose qu’un passe-temps récréatif. » Voulant échapper à la « basse vulgarisation », il a fait réaliser un écorché en buste qu’il estime au plus proche de la réalité à tel point qu’il « laisse [à chacun] le soin d’étudier cette physionomie, d’y retrouver la morphologie de la tête osseuse, de la comparer aux visages d’Hommes actuels et de se demander ce qu’ajouterait à l’expression de cette physionomie un revêtement cutané et pileux, ainsi que le jeu, plus ou moins dramatique, des muscles représentés ici à l’état de repos. »
        En Chine également, les nouvelles découvertes d’hommes fossiles sont l’occasion de se livrer à l’exercice de reconstitution. La mise au jour entre 1927 et 1937 à Choukoutien, à une soixantaine de kilomètres de Pékin, des restes d’un Homo erectus (Sinanthropus pekinensis), est un événement scientifique majeur. L’anthropologue chargé de sa diagnose, Franz Weidenreich, s’attelle à un travail de reconstitution en partant d’un crâne et de quelques éléments de la face. L’objectif de Weidenreich est clairement de reconstituer le « type » fossile, le « type » du Sinanthrope. Là aussi le scientifique va faire de cette opération un vecteur pour ses propres idées. Il choisit, par exemple, de reconstituer une femelle (bien que les éléments osseux dont il dispose ne permettent pas d’en déduire une telle gracilité) et accroît l'expression des caractères archaïques (simiens) tout en laissant transparaître des traits asiatiques actuels. Il accentue ainsi l’idée de continuité, qui permet de conforter sa théorie de l’évolution locale (multirégionale) des hommes modernes. Le nouvel Homme de Pékin qui, en 1926, avait fait son entrée sur la scène scientifique sous le sobriquet de « Peking’s lady » gagne, dix ans plus tard avec l’équipe internationale qui travaille à sa reconstitution, un visage (un buste réalisé par la sculptrice Lucille Swan) et un prénom (Nelly).

Chaque reconstitution serait un « vaste roman à clés »

        Aujourd’hui, de nouvelles technologies (scanner médical et logiciel d’imagerie 3D) accompagnent au quotidien les recherches de bon nombre de paléoanthropologues. Description, analyse et reconstitution forment maintenant un tout cohérent et composent autant d’étapes successives d’un travail à visées prioritairement scientifiques. Mais à ces chercheurs s’imposent toujours des questionnements proches de ceux de leurs prédécesseurs, mais intégrant d’autres aspects critiques, dont ceux liés aux problématiques technologiques (comme la capacité de l’anthropologue à pleinement « dominer » un outil informatique de plus en plus performant).
        À l’évidence, l’exercice des reconstitutions d’hommes fossiles représente en soi une espèce de cas épistémologique. Dans sa dimension vulgarisatrice, il semble révéler un acte scientifique et artistique imparfait, une opération de communication/médiation, selon les cas revendiquée ou mal assumée. Questionné à ce sujet, Ian Tattersall (American Museum of Natural History) estime qu’une reconstitution revient à « faire vivre les ossements » c'est-à-dire à faire éventuellement des concessions à la vulgarisation, dans l’optique de permettre au grand public de s’approprier les progrès de la science. Mais selon lui la gageure demeure que, dans une présentation muséographique, le public est attiré par tous les éléments que les scientifiques sont, en réalité, incapables de lui donner (comme la couleur des yeux ou de la peau, la question de la pilosité).
        En définitive, en reprenant une expression de Stephen Jay Gould à propos des dinosaures du film Jurassic Park, les reconstitutions peuvent être regardées chacune comme un « vaste roman à clés » où transparaissent les idées de leur concepteur. Quel que soit l’objectif, quels que soient les outils utilisés, reconstituer un individu en partant de restes fossiles, par nature incomplets, apparaît comme un acte fort : c’est prendre parti, faire un choix, et dans une certaine mesure un acte de conviction et de persuasion.

Notes

1. Remerciements à Amélie Vialet (Fondation Institut de paléontologie humaine) et Ian Tattersall (American Museum of Natural History) auxquels ces quelques éléments de réflexion doivent beaucoup.

 

Bibliographie


BOULE M. (1911-1912-1913), « L’Homme fossile de la Chapelle-aux-Saints », Annales de Paléontologie, vol. 6-7-8, p. 109-172, p. 105-192, p. 1-72.
BOULE M. (1915), « Audacieuses reconstitutions d’hommes fossiles », L’Anthropologie, t. 26, p. 183-184.
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GOULD S. J. (2000), Les quatre antilopes de l’Apocalypse, Paris, Seuil.
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LEROI-GOURHAN A. (1964), Les religions de la préhistoire, Paris, PUF.
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TATTERSALL I., SAWYER G. J. (1996), « The skull of ‘‘Sinanthropus’’ from Zhoukoudian, China : a new Reconstruction », Journal of Human Evolution, 31, p. 311-314.
VIALET A. (2004), « L’utilisation de la face des Homo erectus comme argument taxinomique. Étude rétrospective et données nouvelles », BAR International Series, 1272, p. 149-156.
WEIDENREICH F. (1943), « The skull of Sinanthropus pekinensis. A comparative study on a primitive hominid skull », Paleontologica Sinica, n.s. D, 10, p. 1-484.



 

 

 

Louis Mascré, sous la direction d’Aimé Rutot, « Femme de la race de Neanderthal. Descendant des précurseurs. Âge moustérien », entre 1909 et 1914, Bruxelles, Institut royal des Sciences naturelles de Belgique (Vénus et Caïn. Figures de la préhistoire 1830-1930, Paris, RMN, 2003)


Louis Mascré, sous la direction d’Aimé Rutot, « L’homme de Neanderthal. Descendant des précurseurs. Âge moustérien », entre 1909 et 1914, Bruxelles, Institut royal des Sciences naturelles de Belgique (Vénus et Caïn. Figures de la préhistoire 1830-1930, Paris, RMN, 2003)

Frederick Blaschke, sous la direction de Henry Field, « Restoration of the bust of a neanderthal man », entre 1927 et 1929, Chicago, Field Museum of Natural History

Joanny Durand, sous la direction de Marcellin Boule, « Reconstitution des muscles de la tête et du cou de l’Homo neandertalensis de la Chapelle-aux-Saints », 1921 (M. Boule, Les hommes fossiles, Paris, Masson, 1921)

Lucille Swann, sous la direction de Franz Weidenreich, « Nelly » (Sinanthropus pekinensis), 1937 (cliché Fondation Teilhard de Chardin)

 

Henri Breuil, « The Hunters’ return at Chou-Kou-Tien », 1945 (H. Breuil, Beyond the bounds of history, London, P.R. Gawthorn, 1949)