Reconstitutions plastiques, science et vulgarisation
L’étude
de l’histoire des représentations de la préhistoire
dans l’art a donné matière à publications
et à expositions. Le domaine des reconstitutions plastiques
en paléoanthropologie constitue un domaine tout à
fait intéressant d’un point de vue épistémologique,
artistique et historiographique, dans la mesure où ces
œuvres revendiquent clairement une démarche et une
crédibilité scientifiques.
Les reconstitutions
des êtres fossiles à des fins muséographiques
ou « pédagogiques » sont pratiquées
depuis longtemps, qu’il s’agisse des célèbres
dinosaures de Waterhouse Hawkins, réalisés grandeur
nature et exposés à Crystal Palace en
1851, ou du Pithecanthropus erectus de Java présenté
par Eugène Dubois au Pavillon des Indes néerlandaises
de l’exposition universelle de 1900. Cette activité
a historiquement accompagné le processus de reconnaissance
de la préhistoire.
L’écueil
fondamental auquel est confronté celui qui se lance dans
une telle entreprise est celui du caractère lacunaire,
fragmentaire du document archéologique (en l’espèce
des restes osseux humains), ce matériau n’étant,
par définition, que ce que la nature et le temps ont
bien voulu léguer au fouilleur. « L’homme
préhistorique ne nous a laissé que des messages
tronqués » a pu écrire André Leroi-Gourhan
car, effectivement, les processus de fossilisation sont suffisamment
aléatoires et complexes, et les résultats des
fouilles pour partie incertains pour que le travail de reconstitution
s’avère délicat.
Au-delà,
son caractère périlleux réside également
dans une sorte de changement de « genre ». Le travail
strictement d’analyse scientifique bascule de l’univers
clos du laboratoire, du cabinet ou du cénacle de la communauté
savante, pour entrer dans la sphère publique. Par cet
acte, le chercheur accepte de transcrire dans une réalité
physique/matérielle, en ayant parfois recours aux services
d’un artiste, ce qui n’était qu’une
théorie, un concept, une abstraction scientifique. Ce
choix interroge sur la nature exacte de l’exercice, sur
ses objectifs, voire sa nécessité réelle.
On peut en effet
le schématiser en trois cas. La reconstitution comme
outil scientifique : partir de restes fossiles épars
pour reconstituer tout ou partie d’un individu (mais un
programme annoncé comme scientifique est-il pour autant
« scientifique » ?). La reconstitution comme outil
d’opinion à destination de la communauté
scientifique et du grand public : vecteur des concepts personnels
du chercheur ou expression d’un paradigme. La reconstitution
comme outil pédagogique : support muséographique,
élément de vulgarisation. Or, un rapide retour
sur quelques exemples symboliques offre une image moins tranchée,
la norme étant une combinaison de ces hypothèses,
qui ne constituent pas des phases successives, mais des situations
qui peuvent se retrouver pour un même objet, un même
scientifique et à une même époque.
Une collaboration équitable et revendiquée
entre art et science
Les reconstitutions
« des races humaines primitives » par le préhistorien
Aimé Rutot et le sculpteur Louis Mascré représentent
une espèce de cas d’école. Entre 1916 et
1919, faisant suite à des « essais » antérieurs
de chercheurs ou d'artistes qui « n'ont guère conduit
aux résultats qu'en espéraient leurs auteurs »,
l'association Rutot-Mascré va donner lieu à la
réalisation de 15 bustes. Pour Rutot presque toutes les
restitutions antérieures concernaient l’homme de
Néandertal et se bornaient « à la simple
représentation de la tête qui, dès lors,
restait toujours sans expression et sans vie. (…) Soit
que les artistes n’aient pas été suffisamment
documentés ou guidés par les hommes de sciences,
soit que l’idée d’art les ait dévoyés
du but à atteindre ». Parce que de nouvelles découvertes
archéologiques (en particulier celles faites à
Spy en 1885-1886 puis à la Chapelle-aux-Saints en 1908)
ont permis de pousser plus loin la « connaissance des
races originelles », Rutot pense nécessaire de
tenter d’autres reconstitutions plastiques. L’exercice
lui a semblé possible grâce à la rencontre
avec le sculpteur Louis Mascré « qui avait l’esprit
hanté de conceptions analogues aux [siennes] »
mais qui « déclarait manquer de documentation et
de conseil, sans lesquels, disait-il, on ne peut arriver qu’à
des œuvres de pure fantaisie ».
A l'artiste qui rêvait de scènes grandioses, le
préhistorien oppose la rigueur scientifique qui entend
illustrer une taxinomie en établissant des types humains
tout en rompant avec la pratique antérieure des «
têtes sans pensée et sans vie ».
Ce travail,
présenté comme une « collaboration intime
et continue » entre le scientifique et l’artiste,
vise à composer des individus dont la posture reflètera
« la connaissance des mœurs, de l’outillage
et de l’armement de nos ancêtres » : «
Les bras agissants devaient correspondre à une idée,
et cette idée devait avoir son reflet exact sur la physionomie
de celui qui l’exécutait ». À de multiples
reprises, Rutot annonce s’inscrire dans une démarche
scientifique, éloignée de toute fantaisie. Partant
de la « reconstitution sommaire du crâne osseux
de chacun des types », Mascré établit les
parties molles du crâne puis confectionne le buste : «
La science étant satisfaite, l’esthétique
reprend ses droits » pour offrir des « tableaux
impressionnants, vécus et réels et, par conséquent,
instructifs ». Effectivement, Rutot voit dans son association
avec un sculpteur l’occasion de dépasser le simple
travail anthropologique. Le postulat est bien de « transcrire
» dans la matière l’ensemble de ses concepts,
de ses idées sur le positionnement phylétique
de cet homme de Néanderthal aux caractères si archaïques,
y compris en exprimant des jugements moraux : « D’après
mes idées, résultant de mes études, j’estime
que l’Homme de Neanderthal est la survivance d’une
race de Précurseurs de l’Humanité, race
assujettie, asservie depuis longtemps déjà par
d’autres, réellement humaines, de lignée
ou d’évolution supérieure, que nous connaissons
sous le nom de Paléolithiques. Ces descendants ultimes
d’une race antique à affinités encore animales,
réduits en esclavage, vivent avec leur maître dans
la caverne commune. Le maître commande, l’esclave
obéit. Le maître a dit à l’esclave
de briser un os long de Bœuf pour pouvoir en extraire la
moelle, - opération répétée journellement
à l’époque dont il est question, - l’esclave
au type simiesque, à l’œil terne, à
l’air soumis et craintif, ayant à la main son percuteur
de pierre, va se baisser pour briser l’os ».
La reconstitution comme concession à la nécessaire
vulgarisation
La présentation
de ces bustes va bien évidemment susciter la curiosité
mais également la réprobation, voire l’ironie
comme lorsque Marcellin Boule, professeur de paléontologie
du Muséum national d'histoire naturelle, publie une critique
acerbe de ce qu’il appelle d’« audacieuses
reconstitutions d’hommes fossiles » : « La
critique est désarmée devant une oeuvre pareille
quand elle se présente sous le patronage d’un homme
de science. Tous les anatomistes, tous les anthropologistes
qui savent les difficultés offertes par des essais de
ce genre, même quand on est en possession de documents
ostéologiques complets et parfaitement conservés,
ne peuvent que sourire de la hardiesse de M. Rutot, dont l’imagination
extraordinaire supplée avec une si grande facilité
au manque de renseignements précis. Notre devoir, cependant,
est de protester, car de telles entreprises, si plaisantes qu’elles
paraissent à certains égards, sont de nature à
jeter du discrédit sur une science qui a encore tant
de peine à se faire accepter dans les milieux officiels
et qui ne mérite pas qu’on la travestisse de cette
façon. »
Le cas des représentations
des néandertaliens est assez emblématique. Dès
les premières années après la découverte
en 1856 des restes humains du vallon de Neander, fleurirent
des tentatives de reconstitutions. Il est vrai que les ossements
laissés par « l’homme moustérien »
intriguèrent au plus haut point les scientifiques et passionnèrent
le grand public, la grande presse ouvrant en grand ses colonnes
à chacune des découvertes. Ce succès amena
même certains sceptiques, comme le professeur Boule, à
revoir leur position.
Son nom est
indissolublement lié à l’étude du
premier squelette presque complet de Néandertalien. C’est
en août 1908 que les abbés Jean et Amédée
Bouyssonie, leur frère Paul et leur ami l’abbé
Louis Bardon, mettent au jour à la Chapelle-aux-Saints
(Corrèze) les restes fossiles. L’ensemble des ossements
est confié à Boule qui se livre alors à
un travail long et minutieux de reconstitution (certains os
ont été brisés, dont le crâne en
une trentaine de morceaux) et d’analyse. Il publie ses
résultats dans une monographie, où il se pose
en « simple traducteur des faits observés »,
qui va devenir un ouvrage de référence pour des
générations d’anthropologues et va, pour
partie, orienter les réflexions sur l’homme de
Neandertal. En 1919, à l’issue d’une conférence
au cours de laquelle le paléontologue présentait
cette recherche, le sculpteur-graveur Joanny Durand écrit
à Boule pour lui annoncer qu’« Il existe
à Paris un homme d’un certain âge qui présente
tous les caractères de la race simiesque : cou court
et très musclé, jambes arquées, marche
en flexion, avants-bras très longs retombant naturellement
en pronation complète les coudes éloignés
du torse, crâne en carène, arcades sourcilières
très proéminentes, nez très large, prognathisme
exagéré du maxillaire inférieur, etc. »
Et cet individu est le modèle de Rodin pour son «
Penseur » de la « Porte de l’enfer ».
Répondant à une attente du public, Boule va faire
appel au talent de Durand pour réaliser en 1921 à
son tour une reconstitution présentée en bonne
place dans son manuel de paléontologie humaine : «
Peut-on aller plus loin et retrouver la plastique, présenter
le portrait à l’état de vie de l’Homme
de Néanderthal ? Tout est permis aux artistes qui peuvent,
sans inconvénient, chercher à produire des œuvres
d’imagination, originales et d’un grand effet. Les
hommes de science – et de conscience – savent trop
bien les difficultés de pareilles tentatives pour y voir
autre chose qu’un passe-temps récréatif.
» Voulant échapper à la « basse vulgarisation
», il a fait réaliser un écorché
en buste qu’il estime au plus proche de la réalité
à tel point qu’il « laisse [à chacun]
le soin d’étudier cette physionomie, d’y
retrouver la morphologie de la tête osseuse, de la comparer
aux visages d’Hommes actuels et de se demander ce qu’ajouterait
à l’expression de cette physionomie un revêtement
cutané et pileux, ainsi que le jeu, plus ou moins dramatique,
des muscles représentés ici à l’état
de repos. »
En Chine également,
les nouvelles découvertes d’hommes fossiles sont
l’occasion de se livrer à l’exercice de reconstitution.
La mise au jour entre 1927 et 1937 à Choukoutien, à
une soixantaine de kilomètres de Pékin, des restes
d’un Homo erectus (Sinanthropus pekinensis),
est un événement scientifique majeur. L’anthropologue
chargé de sa diagnose, Franz Weidenreich, s’attelle
à un travail de reconstitution en partant d’un
crâne et de quelques éléments de la face.
L’objectif de Weidenreich est clairement de reconstituer
le « type » fossile, le « type » du
Sinanthrope. Là aussi le scientifique va faire de cette
opération un vecteur pour ses propres idées. Il
choisit, par exemple, de reconstituer une femelle (bien que
les éléments osseux dont il dispose ne permettent
pas d’en déduire une telle gracilité) et
accroît l'expression des caractères archaïques
(simiens) tout en laissant transparaître des traits asiatiques
actuels. Il accentue ainsi l’idée de continuité,
qui permet de conforter sa théorie de l’évolution
locale (multirégionale) des hommes modernes. Le nouvel
Homme de Pékin qui, en 1926, avait fait son entrée
sur la scène scientifique sous le sobriquet de «
Peking’s lady » gagne, dix ans plus tard avec l’équipe
internationale qui travaille à sa reconstitution, un
visage (un buste réalisé par la sculptrice Lucille
Swan) et un prénom (Nelly).
Chaque reconstitution serait un « vaste roman
à clés »
Aujourd’hui,
de nouvelles technologies (scanner médical et logiciel
d’imagerie 3D) accompagnent au quotidien les recherches
de bon nombre de paléoanthropologues. Description, analyse
et reconstitution forment maintenant un tout cohérent
et composent autant d’étapes successives d’un
travail à visées prioritairement scientifiques.
Mais à ces chercheurs s’imposent toujours des questionnements
proches de ceux de leurs prédécesseurs, mais intégrant
d’autres aspects critiques, dont ceux liés aux
problématiques technologiques (comme la capacité
de l’anthropologue à pleinement « dominer
» un outil informatique de plus en plus performant).
À l’évidence,
l’exercice des reconstitutions d’hommes fossiles
représente en soi une espèce de cas épistémologique.
Dans sa dimension vulgarisatrice, il semble révéler
un acte scientifique et artistique imparfait, une opération
de communication/médiation, selon les cas revendiquée
ou mal assumée. Questionné à ce sujet,
Ian Tattersall (American Museum of Natural History)
estime qu’une reconstitution revient à «
faire vivre les ossements » c'est-à-dire à
faire éventuellement des concessions à la vulgarisation,
dans l’optique de permettre au grand public de s’approprier
les progrès de la science. Mais selon lui la gageure
demeure que, dans une présentation muséographique,
le public est attiré par tous les éléments
que les scientifiques sont, en réalité, incapables
de lui donner (comme la couleur des yeux ou de la peau, la question
de la pilosité).
En définitive,
en reprenant une expression de Stephen Jay Gould à propos
des dinosaures du film Jurassic Park, les reconstitutions
peuvent être regardées chacune comme un «
vaste roman à clés » où transparaissent
les idées de leur concepteur. Quel que soit l’objectif,
quels que soient les outils utilisés, reconstituer un
individu en partant de restes fossiles, par nature incomplets,
apparaît comme un acte fort : c’est prendre parti,
faire un choix, et dans une certaine mesure un acte de conviction
et de persuasion.
Notes
1.
Remerciements à Amélie Vialet (Fondation Institut
de paléontologie humaine) et Ian Tattersall (American Museum
of Natural History) auxquels ces quelques éléments
de réflexion doivent beaucoup.
Bibliographie
BOULE M. (1911-1912-1913), « L’Homme
fossile de la Chapelle-aux-Saints », Annales de Paléontologie,
vol. 6-7-8, p. 109-172, p. 105-192, p. 1-72.
BOULE M. (1915), « Audacieuses reconstitutions
d’hommes fossiles », L’Anthropologie,
t. 26, p. 183-184.
BOULE M. (1921), Les Hommes fossiles. Éléments
de Paléontologie Humaine, Paris, Masson.
GOULD S. J. (2000), Les quatre antilopes
de l’Apocalypse, Paris, Seuil.
HUREL A. (2005), « La découverte
de l'Homme fossile de la Chapelle-aux-Saints (1908). Pratiques
de terrain, débats et représentations des Néandertaliens
», Organon, n°34, p. 97-118.
LEROI-GOURHAN A. (1964), Les religions de
la préhistoire, Paris, PUF.
RUTOT A. (1919), « Un essai de reconstitution
plastique des races humaines primitives », Mémoire
de l’Académie royale de Belgique. Classe des beaux-arts,
2e série, t.1.
TATTERSALL I., SAWYER G. J. (1996), « The
skull of ‘‘Sinanthropus’’ from Zhoukoudian,
China : a new Reconstruction », Journal of Human Evolution,
31, p. 311-314.
VIALET A. (2004), « L’utilisation
de la face des Homo erectus comme argument taxinomique. Étude
rétrospective et données nouvelles », BAR
International Series, 1272, p. 149-156.
WEIDENREICH F. (1943), « The skull of Sinanthropus
pekinensis. A comparative study on a primitive hominid skull »,
Paleontologica Sinica, n.s. D, 10, p. 1-484.
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Louis
Mascré, sous la direction d’Aimé Rutot,
« Femme de la race de Neanderthal. Descendant des
précurseurs. Âge moustérien »,
entre 1909 et 1914, Bruxelles, Institut royal des Sciences
naturelles de Belgique (Vénus et Caïn. Figures
de la préhistoire 1830-1930, Paris, RMN, 2003)
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Louis
Mascré, sous la direction d’Aimé Rutot,
« L’homme de Neanderthal. Descendant des précurseurs.
Âge moustérien », entre 1909 et 1914,
Bruxelles, Institut royal des Sciences naturelles de Belgique
(Vénus et Caïn. Figures de la préhistoire
1830-1930, Paris, RMN, 2003)
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Frederick
Blaschke, sous la direction de Henry Field, « Restoration
of the bust of a neanderthal man », entre 1927 et
1929, Chicago, Field Museum of Natural History
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Joanny
Durand, sous la direction de Marcellin Boule, « Reconstitution
des muscles de la tête et du cou de l’Homo neandertalensis
de la Chapelle-aux-Saints », 1921 (M. Boule, Les hommes
fossiles, Paris, Masson, 1921)
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Lucille
Swann, sous la direction de Franz Weidenreich, « Nelly
» (Sinanthropus pekinensis), 1937 (cliché
Fondation Teilhard de Chardin)
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Henri
Breuil, « The Hunters’ return at Chou-Kou-Tien
», 1945 (H. Breuil, Beyond the bounds of history,
London, P.R. Gawthorn, 1949) |
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