ROME
ET L'ART GREC
Malgré
les apparences, parler, à l’Institut des Sciences
politiques, d’art romain, dans un séminaire consacré
à l’art contemporain et intitulé «
Arts et sociétés », n’est pas hors-sujet,
tant cet art antique est profondément immergé
dans la société de son temps et porteur de messages
à valeur idéologique et politique.
Les
obstacles à une compréhension exacte de ce qu’on
appelle l’art romain sont cependant nombreux et peuvent
être tout d’abord formulés comme deux paradoxes.
Le premier, c’est que, d’une certaine manière,
ni la Grèce ni Rome n’ont connu ce que nous appelons
l’art. Le signe le plus sûr en est que ni le grec
ni le latin n’ont de mots pour désigner ces évidences
que sont pour nous l’art ou l’artiste. Le terme
grec téchnè tout autant que le vocable
latin ars signifient, en effet, toute autre chose qu’art.
Bien sûr, ce dernier est présent à Rome,
mais cela veut dire qu’il n’y existe ni en tant
que totalité abstraite ni comme phénomène
autonome.
Le
second paradoxe, c’est que cet art romain est tout entier
grec dans ses références, ses codes et ses styles,
tandis que l’art grec présent à Rome est
en bonne partie de fabrication, voire d’inspiration, romaines.
On connaît le mot d’Horace (Ep., II, 1,
156/7) : « La Grèce conquise a conquis son rude
vainqueur et a apporté les arts au Latium rustique »,
Graecia capta ferum uictorem cepit et artes / Intulit agresti
Latio. Nous sommes, nous Modernes, habitués à
penser de pair supériorité militaire et économique
et influence culturelle, parce que nous vivons, au moins en
Europe, dans un monde où la prédominance matérielle
des Etats-Unis d’Amérique s’accompagne d’une
omniprésence, dans tous les domaines culturels, de thèmes
et de styles venus d’outre-Atlantique. Or, dans la Rome
antique, la situation est exactement l’inverse : que ce
soit pour la littérature, la philosophie, la rhétorique
ou pour l’ensemble des arts figurés, la Grèce,
petit pays vaincu, est et restera la source de toute création.
Bien sûr, ces paradoxes n’en rendent pas notre sujet
inexistant pour autant, mais ils révèlent la difficulté
qu’il y aurait à vouloir le penser avec les seuls
instruments de la critique d’art contemporaine. Ainsi,
l’actualité éventuelle de la question de
l’art antique ne pourra se dévoiler à nous
que dans son inactualité même.
Les similitudes mêmes qu’il peut y avoir entre les
deux mondes, l’ancien et le nôtre, sont quelque
peu trompeuses : la Rome antique est, comme la nôtre,
une société de l’image. Il faut imaginer
(c’est le mot !) ses rues, ses places, ses portiques,
occupés, encombrés par une foule de statues, de
marbre ou de bronze, de bas et de hauts-reliefs, le tout à
une densité sans commune mesure avec ce que les villes
européennes connaîtront dans les autres périodes
historiques. En m’inspirant de la terminologie proposée
par Régis Debray, selon lequel nous serions passés
de la graphosphère à la vidéosphère,
je dirais que l’empire romain est une iconosphère.
Mais, si nombreuses qu’elles soient, ces images n’ont
pas du tout la même fonction que dans nos sociétés,
où elles sont, en général, destinées
à provoquer des réactions ou d’adhésion
à un message explicite ou d’achat du produit représenté.
Les images antiques, notamment les statues, y compris celles
qui célèbrent un personnage politique, paraissent
sans visée immédiate et cela est encore plus vrai
de celles, de loin les plus nombreuses, qui représentent
des divinités. Enfin, et surtout, ces statues et ces
tableaux sont, pour la très grande majorité d’entre
eux, des copies, plus ou moins exactes. L’Apollon du Belvédère,
qu’admirait tant Winckelmann, qui y reconnaissait l’essence
même de l’art antique, est, nous le savons aujourd’hui,
une copie ! Une bonne copie, certes, mais une copie…
Telles sont donc les questions auxquelles nous allons devoir
répondre : pourquoi y avait-il tant d’images, et
notamment de statues, à Rome ? Pourquoi ces œuvres
suivaient-elles les canons d’un art étranger, en
l’occurrence grec ? Pourquoi s’agissait-il, dans
la plupart des cas, de copies ? Quel était, dans ces
conditions, le rapport entre copie et original ? Y avait-il
un marché de l’art et, si oui, quelles en étaient
les modalités ?
I) LES CAUSES :
A) La conquête du monde grec par Rome
Depuis toujours, les deux principales péninsules de la
Méditerranée occidentale sont en contact permanent.
Sans parler de ce qui a pu se passer durant la préhistoire,
on sait aujourd’hui que la colonisation du sud de l’Italie
actuelle, aux VIIIe et VIIe siècles avant J.-C., avait
été précédée de tout un mouvement
de découverte et de contacts commerciaux préalables,
qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de
précolonisation. La colonisation elle-même a des
effets qui ne se limitent pas à la seule Grande Grèce
: dans le sol du centre de Rome, ont été mis au
jour des tessons grecs remontant au VIIIe siècle, et
on sait bien que des figures divines comme l’Hercule honoré
au Forum Boarium (près de l’actuelle église
S. Maria in Cosmedin) remontent à un passé très
lointain.
Ensuite, l’hellénisation de Rome se fit par vagues
successives. Notons par exemple, au Ve siècle av. J.-C.,
la décoration du temple de Cérès et la
conception même d’une telle déesse dans ses
aspects civiques et communautaires. Après la soumission
du Latium, en 338 avant J.-C., commence la marche de Rome vers
le sud, c’est-à-dire vers des contrées de
la péninsule italienne où la culture grecque est
prédominante : c’est la conquête de Naples
en 326, puis, à la faveur de l’invasion manquée
de Pyrrhus, celle de la Grande Grèce. Dès le IVe
siècle av. J.-C., Rome est un important centre de production
artistique (ciste Ficoroni). À partir du second siècle
av. J.-C., « l’Asie », autrement dit l’Asie
mineure, qui correspond aux côtes occidentales de l’actuelle
Turquie, la péninsule grecque, ensuite, et, progressivement,
l’ensemble des royaumes hellénistiques, entrent
dans la domination romaine. L’hellénisation de
Rome connaît alors une ampleur nouvelle et inégalée.
B)
Le complexe romain à l’égard de la culture
grecque
Jamais la culture grecque n’aura été si
admirée, jamais le grec n’aura été
parlé sur des territoires si étendus que sous
l’empire romain : aux premiers siècles de notre
ère, en effet, on parle grec à l’est d’une
ligne qui va des plaines du Danube à la Libye, en passant
par les Balkans. Pourquoi cette situation, si curieuse pour
nous, où l’infériorité militaire
se conjugue avec une supériorité persistante dans
l’art et la culture ? Les colons grecs qui débarquaient
en Italie, au VIIIe siècle av. J.-C., connaissaient ce
qu’on appelle le Cycle épique et, déjà,
sans doute, l’œuvre d’Homère. Ce merveilleux
univers de fiction n’allait cesser de fasciner les élites
indigènes des contrées où ils s’installaient.
Rome n’aurait une littérature à elle qu’un
demi-millénaire plus tard, et encore serait-ce, pendant
presque un siècle encore, une littérature en langue
grecque, avec des historiens comme Fabius Pictor ou Cincius
Alimentus. Alors Rome partirait à la conquête du
monde grec, ce qui n’allait qu’accentuer encore
le primat qu’elle accordait à la culture et à
l’art hellènes. Ainsi se mit en place, dans les
faits et d’abord dans les mentalités, un partage
des tâches : à la Grèce, la culture et les
disciplines de l’esprit ; à Rome, la conquête
du monde, le règne du droit et la maîtrise des
réseaux commerciaux. Rome s’est mise à l’école
de la Grèce, parce que, depuis les origines mêmes
de l’Urbs, la culture était de matrice grecque.
Pour les Romains, tout ce qui était grec était
beau, et tout ce qui était beau ne pouvait être
que grec. Voulant occuper, là comme ailleurs, le premier
rang, Rome ne pouvait qu’adopter les références
et les codes qui dominaient dans ces sphères culturelles
et artistiques. Comme la psychanalyse nous l’a appris,
le complexe d’infériorité exprimait en réalité
un complexe de supériorité.
C)
La compétition pour le pouvoir
Ce qui va contribuer
à donner à l’hellénisation de Rome
son intensité particulière à partir du
second siècle avant notre ère, c’est le
phénomène typiquement romain qu’est la compétition
pour le pouvoir à laquelle se livrent les membres de
la classe dirigeante de la société romaine dans
l’espace urbain. Dans un contexte de conquêtes militaires
permanentes, l’égalitarisme qui prévalait
jusque-là entre les membres de l’oligarchie de
la République romaine, se délite ; il s’agit
désormais, pour les principaux hommes politiques romains,
d’obtenir de grands commandements qui leur permettront
de remporter des victoires et du butin, de telle manière
qu’ils puissent, à leur retour, se voir décerner
par le Sénat le droit de célébrer le triomphe.
Celui-ci se traduit par un grandiose et frénétique
cortège festif et rituel dans les rues de Rome, pérennisé
ensuite par la construction d’un temple et qui sera, pour
le triomphateur et tout son clan, la source d’une popularité
et d’une prééminence politiques durables.
Voilà
pourquoi l’une des zones urbaines où les influences
venues de l’art grec seront les plus présentes,
se situera près du Cirque Flaminius, au bord du Tibre.
De là, en effet, part le cortège triomphal, et
on est encore extra pomerium, c’est-à-dire
en-dehors de la limite sacrée de la vieille ville, avec
des possibilités d’innovation et d’adoption
d’usages étrangers qui ne sont pas possibles une
fois cette limite religieuse franchie. C’est alors que
ces grands imperatores (consuls et généraux) romains
adoptent les procédés de légitimation et
de glorification mis au point, dans les monarchies hellénistiques,
par les successeurs d’Alexandre le Grand : célébration
de cérémonies exaltant leur personne, dans des
monuments ou des cadres urbains spécialement aménagés
; multiplication de statues les représentant sous un
aspect héroïsant, voire divin, le tout sous des
formes qui sont celles de l’art grec.
II) LES CARACTÉRISTIQUES
A)
Une économie de l’art ?
La conquête de la Grèce a fait venir à Rome
une quantité énorme d’œuvres grecques.
Le butin rapporté des guerres en constitue le premier
vecteur. Des villes grecques, qui étaient de véritables
trésors d’art et de culture, tombent aux mains
des Romains. En 212 av. J.-C., c’est ainsi Syracuse, dont
les nombreuses statues seront apportées à Rome
par Marcellus, qui y gagnera une réputation de «
douceur », c’est-à-dire de culture. En 198
av. J.-.C., la petite ville d’Érétrie est
prise d’assaut, pillée et détruite par Flamininus,
le « libérateur » de la Grèce, les
vainqueurs s’étonnant de sa richesse en statues
et en œuvres d’art. En 146 av. J.-C., c’est
le tour de la prestigieuse Corinthe, rasée par une armée
romaine commandée par Mummius, à qui l’on
doit sans doute le petit temple rond du Forum Boarium, dédié
à Hercule, et probablement réalisé par
un architecte grec. Un autre temple, celui de la Lune, sur l’Aventin,
est décoré par lui avec tout un ensemble de statues
de bronze prises à la métropole grecque. En 133
av. J.-C., le royaume de Pergame entre, par testament de son
dernier souverain, dans les possessions de Rome. En 86 av. J.-C.,
enfin, Sylla prend et ravage Athènes, faisant convoyer
vers Rome des bateaux chargés d’œuvres d’art,
dont beaucoup de statues, prises à la capitale de la
culture grecque. A cette occasion nombre d’artistes grecs
vinrent à Rome rejoindre ceux qui y étaient déjà
installés.
Rapidement,
les produits du butin ne suffisent plus : chacun des membres
de l’oligarchie romaine veut avoir, dans ses propriétés
à la campagne, des œuvres grecques lui donnant le
sentiment d’appartenir à l’élite du
monde et de vivre princièrement. Entre la Grèce
et l’Italie, entre cette dernière et les grandes
îles de la Méditerranée, toutes de vieille
culture grecque, les navires chargés de statues, de tableaux,
de vases précieux, de mosaïques, de candélabres,
ne cessent d’aller et de venir. De ces trafics, ne subsistent
que quelques traces : des épaves (par exemple à
Mahdia, au large de la Tunisie, ou à Anticythère,
au large de la Crète) retrouvées par l’archéologie
sous-marine, qui, en la matière, n’a pas dit son
dernier mot – les bronzes de Riace, après tout,
n’ont été trouvés qu’en 1972
; de rares textes, dont l’interprétation en ce
sens est encore récente. Dépeint comme un monstre
sans exemple par Cicéron, le fameux Verres fut en réalité
un trafiquant d’art à grande échelle, utilisant
ses pouvoirs de gouverneur de la Sicile pour approvisionner
d’œuvres de prix toute une partie de la grande aristocratie
romaine qui, en retour, ne lui ménagea pas sa protection.
Son accusateur lui-même, Cicéron, qui dans ses
discours contre lui, feint d’ignorer jusqu’au nom
de tel célébrissime sculpteur grec, se montre
en privé, dans ses lettres à son ami Atticus,
très désireux d’acquérir des statues
grecques pour sa villa de Tusculum (voir les lettres à
ce dernier, I, 7 à 10, datées de février
à août 67 av. J.-C.). On a pu évaluer (Filippo
Coarelli) le chargement des navires apportant à Rome
colonnes et statues, à 200/250 tonnes pour un prix d’environ
un million de sesterces : c’est à peu près
trois fois moins qu’une belle propriété
(uilla) située dans les environs de Rome.
B)
Le règne de la copie
La présence d’œuvres grecques à Rome
devient à partir des second et premier siècles
avant J.-C. un phénomène massif. Mais toutes ces
œuvres ne peuvent pas être mises tout à fait
sur le même plan. On distinguera :
a)
Les œuvres venues directement de Grèce ou de territoires
de culture grecque.
Ce sont celles qu’un auteur d’époque impériale
appelle les ornements
de la Ville, ornamenta Urbis. Entre bien des exemples
possibles,
prenons celui du fronton du temple d’Apollon Sosianus,
près du
Cirque Flaminius. Grâce à un savant et minutieux
travail de récolte et de
recomposition des fragments tombés du temple dans l’Antiquité
tardive
et recouverts rapidement par d’autres débris, on
s’est aperçu (Eugenio
La Rocca) que ce fronton provenait tout entier d’un temple
grec classique,
c’est-à-dire du Ve siècle avant J.-C.
b) Les œuvres grecques fabriquées à Rome
ou en Italie. Des vestiges d’ateliers ont été
parfois retrouvés, comme à Baïes, au sud
de Naples, et on sait, par les textes et par la découverte
de bases de statues portant des noms de sculpteurs, que des
artistes grecs ont vécu et travaillé à
Rome. Les cas d’Hermodoros de Salamine, de Scopas Mineur,
de Polyclès sont bien connus des spécialistes.
Ces trois artistes ont travaillé dans le quartier dit
du portique de Metellus, c’est-à-dire non loin
du temple d’Apollon déjà mentionné
et près du Cirque Flaminius. Le fameux ‘autel de
Domitius Ahénobarbus’, qu’on peut admirer
au Louvre, en provient et entre dans cette catégorie.
c)
Les œuvres faites à Rome, et qui, sans être
des copies exactes, sont librement
inspirées du style grec. Elles représentaient
sans doute la catégorie
la plus nombreuse, qui, pour les Modernes, reste souvent difficile
à identifier précisément. Si connue soit-elle,
la sculpture figurant Laocoon
et ses fils, trouvée en 1506 sur le Caelius et admirée
de tous les
humanistes avant de l’être par Winckelmann, pose
une énigme à la science,
malgré la signature de trois artistes rhodiens qu’elle
porte : s’agit-il
d’une œuvre importée ou faite à Rome
? Il n’est pas interdit de penser,
en effet, qu’elle a été faite à Rome,
peut-être sur commande d’un
aristocrate romain voulant illustrer une scène célèbre
du livre deux de
l’Énéide.
Au
total, les statues grecques ou de type grec devaient être
très nombreuses à Rome et les découvertes
archéologiques faites depuis la Renaissance n’en
donnent qu’une faible idée. Un programme informatisé
est en cours pour recenser et localiser le plus exactement possible
toutes les découvertes d’antiques jamais faites
à Rome. L’un de ses promoteurs, Paolo Carafa, de
l’université La Sapienza de Rome, me communique
que ce programme, dit Imago Urbis, inventorie 2898
statues retrouvées, dont 2110 bustes ou portraits. 1238
sont reconnaissables comme des portraits d’empereurs ou
de leurs proches. Restent 739 objets dont 95 copies grecques
sûrement identifiables. Mais ces chiffres ne sont pas
représentatifs. Il faudrait y ajouter toutes les œuvres
mentionnées par les sources littéraires. Un seul
exemple peut donner la mesure de la disproportion entre ce qui
subsiste et ce qui fut : Scaurus, pour son théâtre,
fit venir 360 colonnes et près de 3000 statues. On estime
souvent que la proportion des statues conservées ne dépasse
pas 1% de ce qu’il y avait, et encore, ne s’agit-il
bien souvent que de simples fragments. Omniprésence,
tant publique que privée, de la statuaire, donc, et dans
celle-ci, prépondérance des copies, telle est
bien la situation de l’art grec à Rome.
C) Quelles copies ?
Rome n’est pas la première cité à
avoir pratiqué l’art de la copie. L’exemple
vient des nouvelles capitales des royaumes hellénistiques,
soucieuses d’affirmer leur grécité, comme
Alexandrie ou, plus tard encore, Pergame, petit mais prospère
royaume aux IIIe et IIe siècles av. J.-C., qui finira
par tomber dans l’escarcelle de Rome. C’est de Pergame
aussi que vient le primat accordé à l’art
de l’Athènes des Ve et IVe siècles avant
J.-C. et sa canonisation en tant qu’art classique. Il
s’agissait au départ, pour cet état d’Asie
mineure, d’affirmer son hellénisme et, partant,
la légitimité de sa dynastie. Rome fera de même,
mais sans oublier non plus les autres périodes et les
autres styles de l’art grec, du reste très présents
déjà à Pergame. L’alliance de la
sérénité classique et du pathétique
hellénistique caractérisera l’art officiel
de Pergame, dont Rome reprendra les codes et les effets. C’est
dire que les copies rigoureusement exactes sont relativement
rares, même si elles ne sont pas ignorées.
Quel est le rapport aux originaux de cet art gréco-romain
? On peut dire, avec Paul Zanker, qu’il vérifie
la prédiction de Walter Benjamin, selon laquelle la reproductibilité
de l’œuvre d’art permise par les techniques
modernes devait impliquer la dévalorisation des œuvres
originales. Si la transformation contemporaine des œuvres
d’art en investissements économico-financiers a
empêché la prédiction de se réaliser
à l’époque moderne, on peut dire que celle-ci
s’est vérifiée dans l’Antiquité.
En effet, les Romains n’ont pas ignoré la séduction
de l’œuvre originale lorsqu’il s’agissait
des artistes les plus célèbres de la période
classique, mais ils n’ont pas établi entre l’original
et la copie cette différence ontologique que les Modernes
y mettent. L’art romain est ainsi un art grec copié,
composite et, pour tout dire, éclectique. Ce qui a empêché,
sauf exception, les Romains de faire une place à l’artiste,
dans leur échelle de valeurs et leur société,
c’est donc non seulement la profusion des copies, mais
aussi la nature même de leur système économique
et social : le fait que l’empire est une société
esclavagiste où une très grande partie des travailleurs
manuels est formée de personnes privées de liberté.
Voilà qui ne pouvait que dévaloriser puissamment
le travail d’artistes dont les mains sont l’outil
premier.
III) ESQUISSE DE CONCEPTUALISATION
A)
Une nouvelle sémiologie de l’espace urbain
Si
Rome apparaissait aux yeux d’envoyés macédoniens,
au début du second siècle avant notre ère,
comme « une ville dont l’apparence n’était
pas encore ornée dans ses espaces, ni publics ni privés
», speciem urbis nondum exornatae neque publicis neque
priuatis locis (Tite-Live, XL, 5, 7), elle allait, en moins
d’un siècle, changer profondément et modifier
son identité urbaine à la mesure du rôle
mondial qui était désormais le sien. Ses temples,
mais aussi ses portiques, ses arcs de triomphe, ses basiliques,
ses places, vont faire d’elle la véritable capitale
de ce monde hellénistique d’un nouveau genre qu’est
l’empire romain. Tel est bien le sens de la transplantation
de sculptures grecques dans des monuments de l’Urbs.
Pour reprendre l’exemple du temple d’Apollon Sosianus,
dont il a déjà été question, le
mythe représenté sur le fronton, à savoir
la lutte victorieuse de Thésée contre les Amazones,
illustrera désormais, pour ses spectateurs romains, non
plus, comme dans le sanctuaire d’origine, la victoire
des Grecs, conduits par Athènes, sur les barbares que
sont les perses, mais bien celle d’Auguste, nouveau Thésée
et nouveau Périclès, sur Marc Antoine et son alliée
barbare, Cléopâtre. C’est ce qui donne tout
son sens à l’adoption de l’art grec classique
par l’élite dirigeante de l’Urbs
: affirmer l’identité de Rome comme une nouvelle
Athènes. C’est-à-dire comme une capitale
dont le rayonnement culturel et artistique correspond maintenant
à son écrasante prédominance, militaire,
socio-économique et politique. Le classicisme exprime
la supériorité et la sérénité
d’un pouvoir sûr de lui, tandis que l’expressionnisme
hellénistique est choisi lorsqu’il s’agit
de traduire le désarroi des vaincus, comme le fameux
Gaulois blessé, ou d’illustrer, par un rendu fidèle
des traits du visage, la force de caractère de l’élite
romaine.
B) La copie comme sémiologie sociale
Un des reproches les plus fréquemment adressés
à cet art romain, en fait gréco-romain, vise sa
monotonie. Toujours et partout se retrouvent les mêmes
types statuaires, les mêmes styles. Une telle stabilité
formelle va totalement à l’encontre de nos conceptions
sur l’art qui sont fondées sur la recherche de
l’originalité et l’affirmation de la subjectivité
de l’artiste. Plutôt que de voir dans cette répétitivité
antique un défaut et une infériorité irrémédiables,
il vaut mieux la comprendre par rapport à la société
dont elle traduit les aspirations. On y déchiffre aujourd’hui
(Paul Zanker) un langage exprimant une certaine idée
du bonheur, ces monuments remplis de statues, notamment lorsqu’il
s’agit de thermes, étant compris alors comme un
élément essentiel du plaisir de vivre, ce que
révèle la fréquence des statues de Vénus
et de Bacchus/Dionysos.
Plus que l’œuvre isolée, on regarde désormais
le contexte monumental, urbain et social dont elle faisait partie.
De ce point de vue, la signification d’un même type
statuaire changeait selon les lieux et les circonstances. C’est
ainsi que, dans la décoration des tombeaux, la reprise
de modèles statuaires officiels permet à différentes
composantes de la société, notamment les affranchis,
anciens esclaves devenus libres, de donner à leur nouveau
statut social toute la respectabilité et la visibilité
qu’ils souhaitent. C’est donc parce que l’art
antique se veut un langage, dont les éléments
peuvent être compris par tous, et qui se doit d’être
porteur d’un message, qu’il est appréhendé
par les Anciens avec les outils conceptuels mis au point par
la rhétorique et par l’éthique. L’art
gréco-romain offre de cette manière aux couches
sociales moyennes, à partir d’un nombre relativement
restreint d’éléments de base, toute une
gamme d’éléments de signification facilement
utilisables et compréhensibles par les masses. Ceci a
pu, par contraste, favoriser chez les élites, le goût
des significations cachées. Mais cette cryptologie (Gilles
Sauron), surtout réservée à la sphère
privée des demeures de l’aristocratie, consistait
non pas à ignorer les codes connus de tous mais à
en jouer en les complexifiant.
C)
La copie comme messagère d’universalisme
Aux premiers siècles de notre ère, un voyageur
qui serait allé des plaines de la Syrie actuelle jusqu’aux
rivages septentrionaux des îles Britanniques ne quittait
pas l’empire romain. Cependant, sur des territoires si
étendus et si variés, il rencontrait partout le
même type de monuments et d’aménagements
publics, décorés des mêmes tableaux et des
mêmes statues. Comment comprendre une telle uniformité,
à la fois dans l’espace et dans le temps ? Incapacité
créatrice, effet de la censure, conformisme esthétique
? En réalité, cette stabilité et cette
uniformité sont porteuses d’une signification socio-politique
forte. Elles expriment l’unité et la cohésion
d’un empire immense. En ce sens, on peut dire que les
images sont l’instrument du lien social et politique dans
des communautés humaines diversifiées, nombreuses,
hiérarchisées mais sociologiquement non figées.
Quant à l’exposition publique à Rome de
chefs-d’œuvre de l’art grec, souhaitée
par des dirigeants comme Agrippa, plus proche collaborateur
d’Auguste, puis par Vespasien dans son Forum de la Paix,
elle procède moins d’une valorisation esthétique
des originaux en tant que tels que d’une volonté
démagogique, au sens exact du terme, de faire du peuple-roi
qu’est devenu le peuple romain le destinataire d’œuvres
jusque-là monopolisées par l’oligarchie
sénatoriale. En ce sens, la diffusion universelle, par
les copies, des principaux types de l’art grec, illustre
l’accès de nouvelles couches sociales à
la Roman way of life, cette civilisation urbaine de matrice
hellénistique qui est, selon les conceptions alors en
vigueur, la seule forme de civilisation possible.
CONCLUSION :
L’art
grec, présent et copié à Rome et dans les
cités de l’empire romain, va lui-même sortir
transformé de ce processus d’adoption. Ici comme
ailleurs, on vérifie que, dans ce jeu d’échanges
et d’influences, il n’y a pas d’assimilation
pure et simple, de réception passive, par une société,
d’un art et de codes esthétiques élaborés
par une autre société. Repris et développé
par Rome, les arts statuaires et picturaux, tous deux d’origine
grecque, subiront de fortes évolutions et prendront de
nouvelles significations, dues notamment aux contextes dans
lesquels ils se trouvent employés, et qui font aujourd’hui
l’objet d’une attention particulière. Sans
donner trop de valeur à ce rapprochement, on pourrait
penser à ce qui se passe dans l’ordre de l’histoire
linguistique. De ce point de vue, une langue romane comme le
français n’est que du latin continué, et
détérioré ! Mais, quoique d’origine
latine dans une très large proportion de son vocabulaire,
le français n’en existe pas moins de manière
autonome et originale… Il en va ainsi de l’art romain.
Il existe par les nouvelles sémantisations qu’il
confère à des schémas iconographiques bien
rodés et par les associations qu’il multiplie entre
des thèmes et des styles différents. Pour reprendre
une dernière fois l’exemple du temple d’Apollon
Sosianus, si le fronton est tout entier grec, mais pourvu désormais
d’une signification bien romaine, l’intérieur
du sanctuaire est décoré avec une frise qui rappellera
les triomphes célébrés dans l’Urbs
par Auguste, peu de temps avant l’achèvement de
la construction. On le voit : la formule d’Horace est
trompeuse. Elle n’est du reste pour le poète qu’un
lieu commun dont il joue. Ainsi l’hellénisation
artistique aura été pour l’empire le meilleur
moyen de sa romanisation. Sommes-nous sûrs, après
tout, que ce genre de phénomène est destiné
à rester sans équivalent ? Si jamais ce siècle
qui commence devait être, comme l’annoncent certains
analystes, celui de la suprématie mondiale pour telle
ou telle puissance de l’Asie centrale, cette conquête
au moins commerciale puis sans doute culturelle ne se ferait-elle
pas dans la langue de l’autre, cet anglais global, globish,
qui est comme la koinè (grec commun) de notre
temps ?
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Rome à la fin de la République et au début
du Principat, Ecole française de Rome, 1994.
VEYNE, Paul, L’Empire gréco-romain,
Paris, Le Seuil, 1995.
ZANKER, Paul, Un arte per l’impero.
Funzione e intenzione delle immagini nel mondo romano, Milan,
Electa, 2002.
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Fig.1.
Apollon du Belvédère (Rome: Musée
du Vatican).

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Fig.
2. Autel dit de Domitius Ahenobarbus (Paris: Musée
du Louvre).
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Fig.
3. Temple rond au Foro Boario de Rome.
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